Economie du journalisme : du low cost au journalisme de profondeur

« La première liberté de la presse, c’est de ne pas être une industrie », considérait Karl Marx. Qu’il n’en soit pas ainsi ! Entreprises comme les autres, les firmes d’information obéissent aujourd’hui à la loi de leur marché devenu un souk. A l’instar de ce dernier, les contenus sont devenus éphémères, alliciants et low cost. Enfermée dans un modèle économique où règnent les manques de temps et d’annonceurs, la profession journalistique est lancée dans une course échappatoire et panurgique après le clic, au détriment d’un travail de profondeur. Analyse approfondie d’un journalisme à la dérive.

« Le plus est le moins ». Cette idée qu’il y a de plus en plus de sites internet mais de moins en moins d’informations originales est appuyée par les résultats d’analyse de Chris Paterson, auteur de « International news on the internet : Why more is less ». Le chercheur en journalisme démontre que les articles produits par les nouveaux entrants dans le domaine journalistique reprenaient majoritairement des dépêches d’agence dans des proportions croissantes au fil du temps. Entre 2001 et 2006, la part d’articles de sites de médias provenant de Reuters et d’Associated Press est passée de 34% à 50%. Ces chiffres sont passés de 68% à 85% dans les articles publiés par les portails et agrégateurs.

La reprise d’informations identiques par les médias cause un effet de « circulation circulaire de l’information », pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu. Autrement dit, elle est la cause d’un suivisme et d’un conformisme dans le traitement de l’information à l’instar de la reprise médiatique de l’affaire Penelope Gate ou des frasques de Depardieu.

Le manque de temps appauvrit les contenus

Cette méthode du bâtonnage est corrélée au manque de temps qu’affrontent de plus en plus les journalistes. En découle des conséquences sur l’appréhension des sujets, la vérification des faits, la prise de recul, la mise en perspective ou le taux d’information délivré.

En 2014, le journalisme d’investigation Pierre Péan rappelait au Figaro que les journalistes contemporains n’ont plus une minute. « A compétences égales, c'est le temps qui fera la différence », argumente-t-il. « On est dans un système aujourd'hui de réduction du temps dans les journaux. Je me souviens de L'Express au début des années 1970 : il y avait de l'argent autant qu'on voulait pour faire des enquêtes. On ne peut dégager du temps que si on a de l'argent. »

Le fondateur de la revue XXI Patrick de Saint-Exupéry pense quant à lui que « le rôle du temps est déjà une donnée plus importante - N.D.L.R., que celle de la précarisation. Et il faut avoir les moyens de prendre le temps ». Encore que l’effort pratiqué sur l’agenda n’est pas toujours récompensé. « Il y a […] un engagement physique de la part des journalistes et à la fin ce sont les Unes qui se vendent le moins ! », soulève Florence Aubenas, grand reporter au Monde qui part notamment en Egypte pour des reportages. Pour écrire le récit autobiographique Quai de Ouistreham, la journaliste a dû également « prendre un congé sabbatique du Nouvel Observateur… », selon Jean-Christophe Féraud, Chef du pôle Futurs de Libération, pour qui la nécessité temporelle est bel et bien « un des principes du journalisme de qualité ».

« La presse obéit à une logique marketing, qui consiste à ne plus être dans l’offre mais de coller à la demande. » Jean-Christophe Féraud

Le rôle d’enseignement de la profession prend également toute sa part dans la minuterie de la diffusion de l’information. Le manque de temps à la fois pour le travail en amont des journalistes et celui en aval ramène à ce système de brèves. « Il y a quinze ans, le journaliste était en position de narration. Aujourd’hui, il fait de la synthèse », distille Patrick de Saint-Exupéry, lauréat du Prix Albert Londres en 1991.

A vouloir trop synthétiser, les journalistes en oublient parfois que le spectateur veut certes connaître les faits mais aussi en comprendre les tenants et les aboutissants. Pour répondre à cette demande, les journalistes doivent alors sans cesse rappeler les fondements des événements qu’ils abordent ; un devoir d’enseignement auquel les journalistes répondent souvent, selon le journaliste-consultant Erwann Gaucher : « On l’a déjà [répété] tellement de fois ».

Contre le survol de l’information, les auditeurs de l’émission « Appels sur l’actualité » de Marie-Catherine Beuth sur RFI peuvent poser des questions aux journalistes sur l’actualité. Fait notable : la plupart du temps ils leur demandent de les aider à comprendre des faits d’actualité en rappelant les bases. Autre exemple : la vidéo du Monde.fr « La carte du Mali décryptée en 5 minutes” a atteint près de 400 000 vues en quelques jours au déclenchement de l’intervention militaire française dans ce pays.

Pour les spectateurs ayant déjà pour acquis ces bases, il s’agit d’un nivellement par le bas et donc d’une perte de qualité. Pour les autres spectateurs, c’est le contraire ! Il est donc difficile pour la presse d’obéir à sa logique marketing qui est, selon Christophe Féraud, celle de « ne plus être dans l’offre mais de coller à la demande ». Pour le journalisme de profondeur tout particulièrement, l’adéquation entre offre et demande est menacée par « une série d’inconnues liées à la rentabilité et au modèle économique de cette info en profondeur », selon Damien Van Achter.

Les informacteurs d’internet dictent leur loi du marché

Sur le web, le marché du contenu de haute qualité a été mis sur le banc de touche par des modèles économiques comme celui des réseaux socionumériques. De ces intermédiaires dans la sélection de l’offre informationnelle, il résulte une liaison singulière entres des contenus de faible qualité et des produits de forte notoriété.

Avec un modèle économique basé sur la publicité, Google a imposé le régime de l’information gratuite. Le « temps de cerveau disponible » si cher à Patrick Le Lay est ainsi devenu la nourriture d’un web infobèse. Côté business, la régie publicitaire de Google ne pense pas « free » mais rendement. Déterminés par les statistiques et les techniques chirurgicales de ciblages publicitaires, les supports cherchent alors à attirer le plus de lecteurs possible pour séduire les annonceurs minoritaires.

L’offre informative est énorme mais l’offre publicitaire, bien qu’importante, l’est moins. La course au clic par la création d’articles superficiels et racoleurs, aux coûts de production peu élevés, n’est donc pas prête de s’arrêter. Comme celle de l’instantanée pour laquelle de plus en plus de rédacteurs en chefs adeptes de « la réactivité » focalisent leurs moyens. Ce système économique met en avant un flux de brèves sans valeur ajoutée, difficiles à faire payer au lecteur. Ce qui amène à passer par un système publicitaire. Le serpent s’autoalimente en se mordant la queue…

« Les années 2011-2012 ont été les années du live à tout va », explique Erwann Gaucher. « Parce que cela était simple pour les journalistes de le faire, parce qu’ils pouvaient offrir ce traitement à plus de sujets, parce que l’audience en était friande ». Les algorithmes de Google cherchent pourtant à offrir un meilleur positionnement aux articles de fond et au slow journalisme qui est le « deuxième pied sur lequel danser », dixit le journaliste-consultant.

Les articles longs favorisés par Google

A l’opposé de l’instantané et du « live », on retrouve les articles de fond. Ils sont souvent longs et enrichis d’expressions-clefs, ce qui leur permet d’être affichés en bonne position dans les Search Engine Result Pages – les SERPs sont les pages de résultats de Google. Les recherches devenant de plus en plus conversationnelles, la diversité d’un contenu en mots et expressions-clefs lui permet de répondre avec précision aux requêtes de l’internaute.

Pour la firme de Mountain View, bien positionner les pages de qualité dans son moteur de recherche est tactique. Les articles longs sont gages d’une image de marque plus qualitative, d’un meilleur engagement social, d’une meilleure autorité, de meilleures conversions et de plus de clics publicitaires dont Google prendra une part.

Des études comme celle de Quick Sprout démontrent que « la longueur moyenne des contenus se positionnant dans le top 10 pour n’importe quel mot-clé sur Google est d’au moins 2000 mots. Plus vous allez dans le top de ces résultats, plus vous trouverez de contenu. Il existe de plus une corrélation entre le nombre de mots d’un article et le nombre de liens qu’il reçoit, selon une étude de Moz réalisée en 2012. Ces « backlinks » servent d’ailleurs à mieux se positionner dans les SERPs. A l’inverse, les contenus de moins de 150 mots sont exclus des résultats de Google. Le moteur de recherche ne les considère pas comme une valeur ajoutée.

Les articles longs se positionnent également mieux sur les réseaux sociaux, ce qui améliore le signal social du site web et par conséquent son positionnement dans les SERPs. Neil Patel a étudié 327 articles de blogs. Ses résultats ont prouvé que les posts avec moins de 1500 mots ont reçu en moyenne 174,6 tweets et 59,3 likes. Ceux avec plus de 1500 mots ont quant à eux reçu 293 tweets et 72 likes. Le contenu supérieur à 1500 mots obtient donc 68% de tweets et 22% de likes supplémentaires en comparaison à des articles courts.

« Internet est en train de réinventer le journalisme. » Erwann Gaucher

Au-delà du modèle hégémonique de la publicité, il existe cependant de nombreuses manières de rentabiliser une offre plus qualitative grâce à des articles de fond. Les modèles payants comme l’achat d’articles ou l’abonnement permettent aujourd’hui à Mediapart, à Arrêt sur Images ou au New York Times d’adapter un journalisme haut de gamme à internet. En 2012 aux Etats-Unis, le nombre de journaux utilisant les pay-walls - accès en ligne payants - a doublé.

Pour attirer le lecteur, internet offre aussi d’innombrables ressources qui contribuent à la création d’articles de fond attractifs comme les bases de données ou bien le crowdsourcing... Erwann Gaucher pense d’ailleurs que « les nouveaux médias […] mettent beaucoup plus l’accent sur l’investigation, l’émergence de nouveaux formats éditoriaux » et qu’« Internet est en train de réinventer le journalisme avec le web-documentaire, le data-journalisme, etc. »

Antonin Cyrille

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