« En Marche ! » : mouvement citoyen ou machine électorale ?

Lancé il y a un peu moins d’un an, le mouvement En Marche ! d’Emmanuel Macron s’inscrit peu à peu dans le paysage politique français. La clé de son succès tient avant tout de son projet qualifié de citoyen et participatif. Pendant plusieurs semaines, nous avons suivi les membres du mouvement à Lille. Mais derrière les pratiques démocratiques, se révèle une stratégie de communication et de marketing terriblement efficace.

« Il est temps qu’on casse les codes et les lignes politiques » s’exclame Matisse Guyot, devant les nouveaux adhérents du mouvement, dans un bar du Vieux-Lille. « Aujourd’hui, on peut vraiment faire avancer les choses ! Ça ne dépend que de nous ». L’afterwork ne vient que de débuter et pourtant, le jeune trentenaire déborde d’enthousiasme. Un carton rempli de tee shirts floqués En Marche ! à ses pieds, le référent départemental des Jeunes avec Macron galvanise ses troupes. Un engagement qu’il jugeait pourtant inimaginable il y a tout juste quelques mois.

L’élément déclencheur, c’est En Marche ! un mouvement politique lancé le 6 avril 2016 par Emmanuel Macron alors Ministre de l’Economie. Un poste duquel il démissionne presque dans la foulée pour se déclarer en novembre candidat à l’élection présidentielle.

« A un moment donné, on est obligé d’être acteur »

En Marche ! se retrouve ainsi en première ligne. Et son projet ne tarde pas à séduire. En un peu moins d’un an, la nouvelle formation compte plus de 200 000 adhérents dans ses rangs. Se réclamant à la fois transpartisan (ni de droite ni de gauche) et citoyen, le mouvement propose de remettre les Français au cœur de l’activité politique. Comment ? En leur permettant de participer à l’élaboration d’un programme qui sera défendu et représenté par le mouvement et son candidat, Emmanuel Macron.

Dès le départ, le pari est osé et en interpelle plus d’un. Que ce soit des jeunes, des retraités, des entrepreneurs, des salariés ou des chômeurs, beaucoup sont attirés par cette promesse de faire la politique autrement. « C’est un mouvement où chacun peut apporter sa pierre à l’édifice » explique par exemple Olivier Bruchet, un militant de la première heure. « A un moment donné, on est obligé d’être acteur. On ne peut pas se contenter de se plaindre et dire qu’en France ça ne va pas ou que les hommes politiques ne sont pas au niveau… Ici, il y a vraiment une dimension participative qui se dégage ! Le fait que les informations circulent en toute confiance du bas vers le haut et inversement, me paraît aujourd’hui fondamental ».

Olivier Bruchet, militant d'En Marche !

"Par le passé j’ai aussi bien voté à gauche qu’à droite. Mon engagement dans ce mouvement politique, c’est une première pour moi. Les jeunes sont souvent frustrés de ne pas pouvoir peser sur les décisions... Mais avec En Marche !, je crois qu’il est vraiment possible qu’on casse les codes et qu’on bouge les lignes".

Comme de nombreux adhérents, Olivier participe à raison d’une fois toutes les deux semaines à des débats citoyens. Organisées par le comité Lille Centre, ces réunions sont sans doute des moments clés pour comprendre l’originalité d’En Marche !.

« C’est un travail collaboratif »

Faute de local attitré, c’est à l’étage d’un bar du centre-ville que nous retrouvons les adhérents. La salle est bondée. Une soixantaine de personnes y sont entassées. La réunion tarde à démarrer. Et pour cause, nombreux sont les retardataires qui tentent de se frayer un chemin. Au centre de la pièce, Vincent Fleury, l’animateur du comité, semble lui-même surpris par l’emballement que suscitent ces débats. « Rentrez ! » insiste-t-il auprès de ceux qui marquent une hésitation au pas de la porte. « On va tenter de vous trouver une place, ne vous inquiétez pas ».

Mêlés aux militants, nous assistons pendant plus de deux heures à la réunion. Les sujets s’enchaînent à une cadence effrénée. De l’Union Européenne aux contrats de travail, en passant par la laïcité et l’éducation, tous les thèmes sont abordés. L’ambiance est studieuse. Beaucoup de militants ont sorti papier et stylo, mais aussi leurs smartphones sur lesquels ils consultent les questions à l’ordre du jour.

A partir d’un formulaire numérique qu’il est chargé de remplir en direct, Vincent Fleury orchestre la séance. « On réfléchit sur les propositions d’Emmanuel Macron » explique l’animateur du comité. « On en priorise certaines. On en nuance d’autres. Finalement, on apporte le retour terrain de ces propositions. C’est un travail collaboratif ». Sous le contrôle de Vincent Fleury et de ses questions, les adhérents échangent et votent les mesures qui leur sont proposées. Le projet participatif semble donc a priori respecté.

Crédit : Vincent Morel

« Tu ne peux pas dire ça ! »

A priori. Car il s’avère que la machine s’enraye assez facilement. Après une heure d’échanges policés, les esprits s’échauffent. Au cœur du problème, un sujet polémique de taille : la réforme des contrats de travail. Faut-il les simplifier ? Ou bien ne rien toucher ? Dans une chaleur qui devient presque étouffante, les tons s’emballent. Le débat tourne vite à la confrontation entre deux adhérents qui s’étaient déjà écharpés quelques instants auparavant. « Tu ne peux pas dire ça ! » s’exclame l’un des deux. « Ah si ! On peut tout dire ici » coupe Vincent Fleury, l’air un peu gêné. « Et c’est justement bien que vous ayez des opinions différentes. C’est ce qu’on recherche ».

Pressé par le temps, l’animateur du comité coupe néanmoins court à la discussion. Le timing doit être respecté. Seules quelques minutes sont consacrées à chaque thématique. De quoi en frustrer plus d’un. C’est le cas de Lauriane Bleuzé, étudiante et ancienne militante du MODEM. Son visage laisse transparaître une contrariété, une déception de ne pas avoir pu exprimer son point de vue. Ironie du sort, elle se retrouve à côté d’une des personnes ayant monopolisé la parole. « Je trouve ça dérangeant » n’hésite-t-elle pas à nous glisser pendant que la séance continue. « Les personnes ont certainement un avis intéressant. Mais il faudrait davantage cadrer les débats. Le but d’un comité, c’est de faire remonter l’avis des gens qui ne sont pas forcément des experts sur un sujet ».

« C’est un peu la limite de l’exercice »

L’exemple de Lauriane est loin d’être un cas isolé. Plus que frustrant, le format semble aussi contraignant. Le déroulé des sujets reste parfois paradoxal. « L’ordre n’est effectivement pas toujours logique » témoigne Olivier Bruchet. « C’est un peu la limite de l’exercice. On se demande pourquoi on passe d’un coup de l’Islam aux difficultés de l’emploi en France. Après, on a vraiment l’impression de créer et participer à quelque chose ».

Il est un peu plus de 22h lorsque nous retrouvons Vincent Fleury au rez-de-chaussée de la brasserie. Ereinté, l’animateur a un début d’extinction de voix. Mais lorsque nous lui faisons part de nos observations sur les impératifs imposés par le format, le ton devient incisif. « C’est la condition pour une bonne horizontalité » se justifie-t-il. « Faire un parti totalement démocratique où tout viendrait du bas, une sorte de Désir D’avenir de Ségolène Royal, c’est impossible. Ça donnerait lieu à des réunions interminables qui n’aboutissent à rien. Une trame est nécessaire et me paraît de toute façon, ce qui a de plus efficace ».

« Ça se fait juste en quelques clics »

Mais une question reste en suspens : quel est le véritable impact de ces comités ? En France, il y en a près de 2 000. 120, rien que dans le Nord. Un nombre important qui s’explique avant tout par la facilité des démarches au moment de créer les comités. « Ça se fait juste en quelques clics » précise Vincent Fleury, l’animateur du comité Lille Centre. « C’est après un appel à la création de comités locaux que j’ai décidé de m’investir. On clique juste sur Créer un comité, on renseigne un nom et une adresse pour être géolocalisé sur la carte, et c’est tout ». Nous le vérifions sur Internet. C’est effectivement très simple. « Nous n’avons pas quadrillé le terrain en fonction de circonscriptions, de cantons ou de bureaux de vote » analyse Christophe Itier, référent départemental du mouvement dans le Nord. « Chaque citoyen est libre de créer un comité dans sa ville, son quartier ou même dans sa rue ».

Conséquence directe de cette simplification maximale des démarches, certains comités ne rassemblent qu’une poignée de personnes. D’autres, laissés à l’abandon, forment des structures fantômes qui viennent gonfler les chiffres d’En Marche !. Mais à la demande de leurs animateurs, le mouvement devrait prochainement les supprimer ou bien les rattacher à ceux qui prospèrent.

Un programme élaboré de A à Z par les adhérents ? Pas possible

Devant cette flopée d’organisations, comment s’assurer que les votes du comité Lille Centre seront bien pris en compte au niveau national ? A ce stade, nous n’avons toujours pas de réponse. Rendez-vous est donc pris avec Alexis Massart. Directeur d’ESPOL (Ecole en Sciences Politiques Européennes), ce spécialiste des mouvements centristes est depuis plusieurs semaines sollicité par l’ensemble des médias français, pour décortiquer les faits et gestes d’Emmanuel Macron et de son mouvement.

Ludivine, militante d'En Marche !

"Avant d’adhérer, j’avais plus une sensibilité de gauche. Mais je ne m’étais jamais engagé. Et puis, toutes les idées de gauche ne me correspondaient pas. Emmanuel Macron n’est ni de droite ni de gauche. Il prend des idées des deux côtés, ce qui me parait être une bonne idée. Pour autant, je n’ai jamais voté pour le centre par le passé. L’image que ce parti renvoyait (MODEM) était assez vieillissante."

« L’idée est davantage celle de la co création » avance Alexis Massart. « Si un sujet est débattu à Lille, Marseille, Lyon et Nice, il est inévitable que des propositions contradictoires émergent. Avoir un programme élaboré de A à Z par les adhérents d’En Marche ! n’est donc pas possible. Le tri et la cohérence d’ensemble, c’est l’équipe rapprochée du candidat qui le fait ».

« C’est quelque peu délicat »

Même s’il se dit citoyen et peu hiérarchisé, le mouvement n’en est donc pas moins structuré. D’autant plus que l’équipe nationale basée à Paris, a mis en place des référents dans chaque département afin de coordonner et superviser les actions menées. L’effort participatif et démocratique entrepris dans les comités semble bien réel. Mais il s’accompagne également d’un effet brouillon.

« En termes d’organisation, c’est quelque peu délicat » reconnait Christophe Itier. « Mais c’est de la complexité que nait de la créativité. Pour assurer le renouveau politique, nous nous devons d’arrêter d’enfermer les citoyens dans leur engagement. Je pense qu’ils ont besoin de liberté. Et la complexité est peut-être le prix de cette liberté ». Le référent départemental du mouvement dans le Nord qui d’habitude passe en coupe de vent aux évènements des comités, reste cette fois-ci tout le long de l’afterwork. Il prend particulièrement soin à accueillir les curieux qui font un détour, ainsi que les nouveaux adhérents.

C’est le cas de Clément. Quand nous le voyons pousser les portes du café, il semble intimidé. L’étudiant en licence est rapidement mis à l’aise par les équipes d’En Marche !. C’est la première fois qu’il s’engage en politique. Pendant un long moment, il s’entretient avec Vincent Fleury, l’animateur du comité Lille Centre. Motivé, il souhaite s’impliquer dans le mouvement le plus vite possible.

« Ça peut en effrayer certains »

Crédit : Vincent Morel

Dès le lendemain, le jeune adhérent est mobilisé pour une opération militante au quartier de Wazemmes, à Lille. Nous l’y retrouvons. Sa démarche est encore hésitante. Sa voix quelque peu tremblante. Clément a du mal à arrêter les passants. Quand il y arrive, le nom d’Emmanuel Macron les fait fuir. Le candidat à la présidentielle est soit associé à son ancienne activité de banquier ou bien au mandat de François Hollande.

Les opérations militantes d’En Marche ! sont pourtant terriblement efficaces. Equipés de tablettes ou de smartphones, les adhérents approchent les Français comme un institut de sondage. Leur objectif est d’abord de prendre la température de l’électorat, savoir pour quel candidat vous pensez voter. C’est uniquement ensuite que viennent les questions concernant leurs préoccupations majeures, mais aussi sur un potentiel ralliement à En Marche !.

« N’hésite pas à mettre plus en avant le mouvement qu’Emmanuel Macron » explique Vincent Fleury à Clément. « Ça peut en effrayer certains ». Mais lorsqu’un passant renverse la situation et lui demande les raisons de son engagement, le jeune étudiant n’est pas en mesure de répondre. Et pour cause, son investissement tient beaucoup plus en la personne d’Emmanuel Macron, qu’en les idées véhiculées par son mouvement. « Ce qui m’a convaincu ? C’est son passage à l’émission Des Paroles et Des Actes de France 2 » précise finalement le militant. « Je l’ai trouvé brillant : une bonne répartie et très pédagogique dans ses explications ».

Image décalée et personnalisation du mouvement

Beaucoup de jeunes adhérents partagent ce choix. Une chose qui n’est pas étonnante selon Alexis Massart. « En Marche ! fonctionne beaucoup grâce à la personnalité d’Emmanuel Macron » analyse le spécialiste en sciences politiques. « L’image qu’il renvoie est décalée de par son parcours, mais aussi de par son âge, pour un candidat à l’élection présidentielle. Emmanuel Macron a réussi à poursuivre ce décalage d’image grâce à la fois au projet et à la forme originale de son mouvement ».

La singularité permet ainsi au mouvement de se distinguer des partis politiques existants. Car à l’approche des élections présidentielles, l’enjeu est aussi de séduire un maximum de Français. Avec en ligne de mire, deux catégories d’électeurs : les déçus de la politique et peut être plus important encore, les jeunes. Les 18-35 ans sont particulièrement ciblés à travers sa communication et ses divers évènements.

« C’est une catégorie importante parce qu’elle s’est désintéressée de la politique au fil des années et des formations classiques, à l’exception d’une seule : le Front National » reconnait Dei Muteba. Présente à chaque débat, rencontre et afterwork, la chargée de communication d’En Marche ! pour le département Nord, n’hésite pas à dévoiler la stratégie du mouvement. « On s’est interrogé et on pense que c’est le côté anti système de ce parti qui a avant tout attiré la jeunesse. On s’en est donc inspiré. Emmanuel Macron plaît aux jeunes parce que c’est un candidat qui veut faire bouger les lignes politiques ».

« Le retour de bâton pourrait s’avérer assez rude »

Aucun détail n’est laissé au hasard. Les jeunes militants constituent également le relai du mouvement. « Certes, il y a une crise de confiance de plus en plus forte vis-à-vis du système politique de la part des Français et, notamment des jeunes » commente le directeur d’ESPOL, Alexis Massart. « Mais ils forment aussi une certaine puissance électorale. En utilisant les réseaux sociaux, le mouvement s’est mis en phase avec leurs pratiques et habitudes. Ce qui est assez astucieux quand on sait à quel point les réseaux sociaux sont importants lors d’une campagne électorale ».

Aujourd’hui, grâce à son projet participatif et son originalité, En Marche ! convainc de nombreux Français. Pour autant, le mouvement ne s’inscrit pas seulement dans une démarche démocratique. En servant de tremplin à Emmanuel Macron, la visée électorale y est aussi présente. Mais attention, l’ascension fulgurante d’En Marche ! n’est en rien synonyme de pérennité. « L’équipe nationale devra prochainement inventer un nouveau système car le projet est aujourd’hui connu de tous » estime Alexis Massart. « Si à un moment ou à un autre il y a une forme de déception par rapport à la promesse initiale, le retour de bâton pourrait s’avérer assez rude ».

Christophe Ithier, référent départemental du Nord pour le mouvement

Difficultés internes ou emballement électoral ? Il est pour l’instant impossible de se prononcer. Pour le premier test d’En Marche, il faudra attendre le 23 avril prochain, date du premier tour de l’élection présidentielle.

Une enquête de Vincent Morel et de Pierre Gault.

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