Sécurité et état d’urgence Le quinquennat de François Hollande a commencé par les émeutes d’Amiens-Nord, il s’est poursuivi par des attentats meurtriers.

Par Gautier Lecardonnel

Le terrorisme ne nous a pas épargnés

Janvier 2015. Deux terroristes, les frères Kouachi, s’attaquent au journal Charlie Hebdo à Paris. Ils assassinent douze personnes. La Picardie devient alors le théâtre d’une chasse à l’homme hors-norme. Des centaines de gendarmes du GIGN et de policiers du GIPN, tous encagoulés, traquent les frères qui se cachent dans la campagne du côté de Villers-Cotterêts pendant un jour et une nuit. Les habitants sont cloîtrés chez eux. Les terroristes sortiront finalement du bois dans l’Oise, à Montagny-Sainte-Félicité, où ils braqueront une Compiégnoise pour lui voler sa voiture.

La sanglante cavale des frères Kouachi a pris fin dans le village de Dammartin-en-Goële, situé à une trentaine de kilomètres de Villers-Cotterêts dans l'Aisne (Photo : Christian Lantenois).

Novembre 2015. Ce sont les terribles attentats au Bataclan à Paris. Thomas, un Amiénois de 32 ans, est tué, tout comme Éric, 47 ans, de la Chapelle-en-Serval (Oise). Brice, de Marcelcave (Somme) est grièvement touché à la tête. Chloé, de Saint-Quentin, est également blessée. La Picardie est touchée dans sa chair.

Nombreux hommages après les terribles attentats au Bataclan à Paris (Photos AFP).

Depuis, si la région n’a pas été le théâtre d’attaque terroriste, l’état d’urgence mise en place par le gouvernement s’est imposé dans le quotidien. Encore davantage après l’attentat au camion de Nice en juillet 2016 et celui du marché de Noël de Berlin en décembre 2016. « C’est un véritable changement culturel, d’organisation dans la vie quotidienne même si la vie doit continuer », commente cet acteur de la sécurité. Les militaires de l’opération Sentinelle font désormais partie du décor, dans les lieux sensibles (aéroport de Beauvais, lieux de culte), ou lors de diverses grandes manifestations qui font désormais l’objet d’une sécurisation renforcée. L’état d’urgence, c’est également un gros travail des services de renseignement pour repérer des Picards jugés à risque. Dans l’Oise en 2016, 29 perquisitions administratives ont lieu (67 en 2015). Et dans les tribunaux picards, plusieurs dizaines de cas d’apologie du terrorisme ont été jugés (six personnes écrouées en 2016 dans l’Oise).

Un acteur de la sécurité

Difficile de parler sécurité en Picardie ces cinq dernières années sans revenir à août 2012. Alors que François Hollande n’est élu que depuis quelques mois, Amiens fait la une de tous les journaux. Après les émeutes urbaines de 2005 nées à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), celles de 2007 (Villiers-le-Bel dans le Val d’Oise) et de 2010 à Grenoble (Isère), gérées sous l’ère Sarkozy, les quartiers nord d’Amiens s’embrasent. Plus d’une centaine de jeunes s’en prennent à la police, qui essuie des coups de fusil, incendient gymnase, écoles… Le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, doit faire face à un accueil houleux à Amiens. « Arrêtez de fuir ! Répondez à nos questions ! Rendez-nous nos droits ! », lui lance un Amiénois.

Mars 2017. Le gymnase Jean-Bouin à Amiens-Nord, en cours de réhabilitation après un premier incendie, est détruit par les flammes. C’est un nouvel incendie volontaire. Un échec pour la politique sécuritaire de Hollande?

Amiens-Nord s’est bien calmé

Le raccourci n’est pas permis. En cinq ans, si tout n’est pas réglé, la situation s’est améliorée dans les quartiers nord. C’est qu’Amiens-Nord a été classée en zone de sécurité prioritaire (ZSP), dès la mise en place de ce dispositif en septembre 2012. Toutes les semaines, les responsables de la sécurité se réunissent avec le préfet et le procureur pour faire un point sur cette zone. Mairie, bailleurs sociaux, établissements scolaires, transporteurs publics, etc., sont inclus dans le dispositif. Un chiffre parmi d’autres: 476 faits de violences urbaines ont été constatés en 2012 contre 164 en 2016.

À Méru, Chambly et Creil dans l’Oise, villes elles aussi classées en ZSP, les résultats sont également probants. L’année 2016 s’est achevée sur une baisse générale de la délinquance.

Du côté des acteurs de la sécurité, on reste cependant prudents: « Il faut faire preuve de beaucoup d’humilité. Si les chiffres et les évolutions sont bons, on sait que cela peut dégénérer à n’importe quel moment », explique l’un d’eux.

Dans les quartiers picards, c’est finalement à Compiègne que le quinquennat s’achève avec un goût de défaite. Le Clos-des-Roses, non inclus dans les ZSP, est gangrené par les trafics de drogue. Des affrontements entre jeunes et police ont fait la une de l’actualité. Fait inédit: le président de l’Opac a décidé de reloger les occupants de trois cages d’escalier hors de ce quartier, estimant que leur sécurité n’était pas garantie. Cette situation donne lieu à un vrai bras de fer avec le préfet de l’Oise et le maire (LR) Philippe Marini, en total désaccord avec cette démarche.

Le malaise des policiers qui veulent « faire leur travail »

Difficile de manifester quand on est policier ou gendarme. Le malaise, grandissant chez eux, a transpiré ces derniers mois avec des manifestations de policiers (une quarantaine à Amiens en octobre) et une mobilisation inédite sur les réseaux sociaux. On se souvient de toutes ces photos de flics en colère, de dos, qui ont fleuri sur Facebook à la même période. « On dénonce les conditions de travail, de manière assez large », témoigne Sébastien, 39 ans, policier dans les Hauts-de-France.

Après l’agression de quatre policiers à Viry-Châtillon le 8 octobre, l’homme a intégré le mouvement « Flics français indépendants », qui se veut sans appartenance politique ou syndicale. « Dans le Nord-Pas-de-Calais et la Picardie, nous sommes plusieurs centaines », explique le policier. Le collectif dénonce les tâches administratives trop lourdes, le manque de reconnaissance, demande l’arrêt de la politique du chiffre, entre autres. Il dit stop aux clichés des policiers et tout ce que cela engendre: « Nous sommes de plus en plus ciblés par les violences sur le terrain, il faut que cela cesse.»

Photo d'archive : Fred HASLIN.

Quelle contrainte pénale ?

La contrainte pénale devait être la pierre angulaire de la politique de Christiane Taubira, Garde des Sceaux pendant quatre des cinq ans du mandat de François Hollande. Dans les faits, cette alternative à l’emprisonnement est très peu prononcée par les juges. « Tout simplement parce que les moyens des services pénitentiaires d’insertion et de probation n’ont pas suivi. Il aurait fallu les multiplier par deux ou trois ! » analyse le juge Delepoulle. Résultat : un millier de contraintes pénales prononcées par an contre un objectif de 8000 à 20000 exprimé par la Chancellerie en 2014.

Des moyens encore insuffisants

« La France compte 10,5 juges et 2,8 procureurs pour 100000 habitants, contre respectivement 20,7 et 11,3 en moyenne européenne », regrette Caroline Brissiaud. Le budget de la justice a augmenté de 14% pendant le quinquennat. 2100 emplois ont été créés (administration pénitentiaire incluse). Il s’établissait en 2016 à 8,19 milliards d’euros.

Des prisons toujours surpeuplées

Au 1er mars 2017, la France comptait 69430 personnes derrière les barreaux. Le taux de surpopulation est d’environ 120%. Récemment, le tribunal administratif a condamné l’État pour faute de vigilance suite au suicide d’un détenu, en mars 2011, à la maison d’arrêt d’Amiens.

Justice : peut et doit mieux faire

Le bilan du quinquennat Hollande en matière de justice est irrémédiablement terni par sa petite phrase sur la « lâcheté de l’institution » dans le livre Un président ne devrait pas dire ça. Dommage, car de l’avis général, ces cinq ans ont marqué un progrès, au moins par rapport à son prédécesseur Nicolas Sarkozy, qui avait fini par exaspérer les plus à droite des magistrats.

« C’est une phrase malheureuse mais isolée », tempère Caroline Brissiaud, déléguée régionale de l’Union Syndicale de la Magistrature (USM) en Picardie. Pour le reste, elle convient que cette mandature est revenue « sur la déplorable habitude de fustiger la justice à chaque fait divers ».

L’abolition des peines planchers ou du tribunal correctionnel pour mineurs ou l’oubli pur et simple du projet de jury populaire au tribunal correctionnel illustrent selon cette magistrate amiénoise la fin de la «défiance systématique» à l’encontre des juges.

Pour autant, elle liste ces occasions manquées qui faisaient pourtant partie des promesses du candidat Hollande : la réforme de l’ordonnance de 1945 sur la justice des mineurs, celle du conseil supérieur de la magistrature ainsi que la réforme constitutionnelle qui aurait garanti l’indépendance du parquet. « Nous restons loin des standards européens en la matière », regrette-t-elle.

Son confrère Benoît Delepoulle, délégué-adjoint, acquiesce: « Ce sont autant d’occasions manquées. Or on ne sait jamais qui sera au pouvoir ensuite… »

Sur les moyens alloués, la France reste une très mauvaise élève. Là encore, les représentants du syndicat majoritaire pointent un progrès tardif, qu’ils datent de l’arrivée de Jean-Jacques Urvoas place Vendôme, en janvier 2016. « Il a parlé d’institution judiciaire en voie de clochardisation, ce sont des mots très forts », se souvient Caroline Brissiaud.

Benoît Delepoulle parle de « timides progrès. Mais plus un, quand il faudrait plus dix, c’est déjà mieux que moins un… » Là encore, il semble que le quinquennat Hollande n’ait fait que réparer les dégâts du mandat de Sarkozy.

« Les promotions à la sortie de l’école de la magistrature sont en hausse, mais après la baisse constante jusqu’en 2012, on ne fait que compenser les départs en retraite », pointe le juge.

Au final, on propose aux magistrats une appréciation: « Bien mais peut mieux faire ». Sourires. « Il y a eu des efforts mais on part de tellement loin », soupire Mme Brissiaud. Alors… « Bien mais doit beaucoup mieux faire », conclut M. Delepoulle.

Credits:

Courrier picard

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