Loading

Individu, groupe, autorité et conformisme Expériences diverses de psychologie sociale

La psychologie sociale est souvent associée à des expériences menées au sein des universités, notamment américaines, par les départements dédiés de celles-ci. C'est ainsi que l'on en a un exemple de parodie très tôt dans la série Community, à l'épisode 4 de la saison 1 intitulé, précisément, "Social Psychology":

Quelles sont les caractéristiques qui ressortent ici des expériences de psychologie sociales?

On observe plusieurs éléments caractéristiques des expériences de psychologie sociale, à travers plusieurs détails ou aspects de mise en scène:

  • un objet qui constitue le fond de l'expérience: ici le comportement lorsque l'on est soumis à une attente trop longue non expliquée
  • un ou des sujets: ici le groupe qui attend
  • une supercherie: on ment aux sujets sur le réel objet de l'expérience
  • un expérimentateur qui fait l'interface avec le ou les sujets: ici Annie
  • un dispositif d'observation, contrôlé par le responsable de l'expérience
  • un rémunération promise aux sujets: ce que suggère Señor Chang
  • le fait de nommer l'expérience d'après le nom de celui qui mène l'expérience: ici le "principe de Duncan", du nom Ian Duncan le professeur de psychologie
Quelles limites peut-on formuler quant à cette expérience et son déroulé? Que trahissent les expressions de visage d'Annie durant cette séquence?

Le fait de manipuler les sujets pose évidemment des questions au niveau éthique. Il faut que la validité scientifique de l'objet étudié possède une légitimité qui permettent de contrebalancer les questionnements moraux inhérents à ce type de manipulation. Et même ainsi, comme nous le verrons dans plusieurs des expériences présentées par la suite, la dimension morale apparaît comme un enjeu crucial dans les expériences de psychologie social.

Quel renversement produit le dénouement? Quels sont les comportements du professeur Duncan et des étudiants? Au final, comment peut-on rapprocher les figures d'Abed et d'Annie de mots-clés de notre programme?

Le dénouement propose un renversement complet de la situation. Ce sont ceux qui avaient organisé l'attente insupportable qui la subissent à présent, de manière disproportionnée (plus de 26 heures d'attente). La dimension parodique de la séquence, que l'on sentait poindre avec les références à Benny Hill dans la séquence précédente, prend ici une tournure satirique: c'est Duncan qui devient l'objet du ridicule par la crise qu'il manifeste. L'organisateur de l'expérience devient son propre sujet, comme on le comprend lorsque les étudiants prennent en note les réactions de leur enseignant. Et malgré la parodie, ceci n'est pas si éloigné de la réalité comme on le verra avec l'Expérience de Stanford.

Enfin, il est intéressant d'observer manière dont Annie change de statut auprès de Duncan tout au long de l'expérience: de favorite, ou chouchou, comme le signale son rôle d'expérimentateur, elle devient bouc-émissaire, responsable fantasmatique qui doit endosser la faute de l'échec de l'expérience aux yeux de Duncan. Ceci à cause du comportement totalement imprévisible d'Abed, "mouton noir" parmi les sujets sélectionnés pour participer à l'expérience.

Ainsi, dans l'histoire de la psychologie sociale, émergent en particulier certaines grandes expériences concernant les rapports de l'individu au groupe, à l'autorité ou aux normes (conformisme). Elles apparaissent souvent polémiques, ont fait l'objet de controverses, mais se révèlent particulièrement fertiles pour la réflexion sur notre thème. Nous présenterons ici plusieurs expériences emblématiques de la discipline ou dérivées de celles-ci: l'expérience de Asch, celle de Milgram, celle dite de Stanford ou encore "l'effet de témoin".

Conformisme et apprentissage social

Mais pour commencer voici une approche simple du conformisme par une mise en situation à la limite de l'absurde. Cette expérience a été réalisée par une chaine youtube américaine, "Professor Ross", et sa série "Brain Games". Une expérience qui s'avère un peu plus longue dans sa version originale.

Décrivez l'expérience avec vos mots de manière synthétique. en quoi illustre-t-elle la tendance au conformisme de l'individu?

Il est ici question de ce l'on nomme la "théorie de l'apprentissage social" ("social learning theory" en anglais, tel qu'énoncé dans la vidéo). On y voit parfaitement le conformisme s'y déployer : l'individu cède au groupe sa part d'autonomie de manière parfaitement grégaire. C'est ce que l'on a pu voir démontré avec l'expérience de Asch.

L'expérience de Asch

Cette expérience fut menée en 1951 par le psychologue Solomon Asch qui en publia les résultats en 1956. Elle vise à montrer le pouvoir du conformisme sur les décisions de l'individu face au groupe. Elle prend prétexte d'un test de vision pour évaluer la façon dont un individu affirme son propre point de vue ou se conforme au point de vue du groupe. Des groupes de jeunes gens se réunissent. Ils sont alignés autour d'une table et donnent leur réponse à voix haute l'un après l'autre. On leur montre des barres verticales et ils doivent établir la correspondance de longueur entre la barre de gauche et l'une des barres de droite.

Exemple du test de vision: les sujets doivent énoncer à voix haute à quelle barre de droite correspond celle de gauche. Que diriez-vous si tout le groupe répondait avant vous A ou B?

Mais il ne s'agit évidemment pas d'un véritable test de vision (le test lui-même a été validé avant pour qu'il n'y ait justement aucune équivoque possible). Parmi les jeunes gens, un seul est le véritable sujet du test, les autres sont des complices de l'expérimentateur. Et sa place, presque à la fin de la chaine de réponse, est une des clés de l'expérience.

1. Décrivez le protocole de l'expérience de Asch. Quelles données, tirées de celle-ci, mettent en lumière l'importance de la pression du groupe?
2. Pour quelles raisons les sujets se trompent-ils et dans quelles circonstances le conformisme chute-t-il?

L'expérience met d'abord en confiance le sujet, avec une série de bonnes réponses unanimement partagées par le groupe (les 6 premières). Puis les complices commencent à donner unanimement des mauvaises réponses (les 12 suivantes). Le sujet, avant dernier à s'exprimer, devient de plus en plus hésitant jusqu'à se conformer aux erreurs énoncées par le groupe. Les différents résultats de l'expérience mettent directement en lumière l'importance de la pression du groupe. Les résultats observés sont les suivants:

  • Le groupe témoin, sans pression de groupe, ne développe un taux d'erreur que de 1%
  • La majorité des réponses du groupe test demeure bonne avec 63,2%; ce qui fait quand même 36,8% d'erreurs qui se conforment, pour la plupart, aux réponses du groupe. On a donc 1/3 d'influence sur base de conformisme.
  • Dans le détail, les résultats sont aussi intéressants car ils montrent des différences selon les sujets: seulement 5% d'entre eux se conforment systématiques, dans toute les réponses, au groupe; seulement 25% assument complètement de s'opposer au groupe à chaque réponse mauvaise.
  • Ce qui veut dire que 75% des sujets ont donné au moins 1 mauvaise réponse dans leur série, c'est-à-dire que 3/4 des gens peuvent se laisser influencer par le groupe au moins ponctuellement.

Solomon Asch proposa plusieurs variantes de son expérience, pour affiner l'analyse du conformisme dont on pourra lire les modalités et résultats ici. Celle avec le soutien apporté par un partenaire est intéressante en ce qu'elle fait chuter le conformisme. De même, le fait de répondre par écrit, sans le poids du regard des autres, permet aussi de réduire le conformisme. La suite de l'article de wikipedia, sur les autres facteurs du conformisme, mérite aussi attention et discussion. On notera également le caractère étonnant des réponses des sujets aux entretiens menés après l'expérience, certains continuant à être persuadés de la justesse des erreurs proférées ou déniant l'impact du soutien qu'ils avaient pus recevoir lors des variantes avec un partenaire.

Au final, cette expérience aura montré l'importance du conformisme à l'intérieur du groupe et la manière dont un individu se conforme pour ne pas avoir à se distinguer. On note d'ailleurs que l'on a, à la suite de l'expérience de Asch, identifié deux types d'influence qui poussent au conformisme. Tout d'abord l'influence informationnelle. Le sujet se conforme, car il pense que les autres ontraison. L'individu en vient donc à douter de sa réponse, car l'unanimité est, pour lui, signe de véracité. C'est le premier cas observé dans la vidéo. Ensuite l'influence normative: le sujet se conforme pour éviter la désapprobation du groupe. Il donne une réponse erronée, même s'il est convaincu de la véracité de sa réponse, afin d'éviter l'exclusion et le rejet. Cette influence est donc une forme de complaisance, afin de se faire accepter.

Envers: l'innovation ou l'influence minoritaire

À la suite de l'expérience de Asch, qui insiste sur le poids de la majorité sur l'individu, des études ont été menée pour évaluer l'impact de la minorité sur la majorité. Ces recherches ont mis en évidence ce que l'on a appelé l'influence minoritaire ou encore "l'innovation", celle-ci désignant le comportement inverse du conformisme (et ne se résumant ni à une simple indépendance ou à un stricte anti-conformisme). Nous sommes là dans le domaine globale de l'influence sociale: le lien donné vous permettra si vous le souhaitez de creuser cette question.

L'expérience de Moscovici, Lage et Naffrechoux menée 1969 reprend plusieurs éléments de base de l'expérience de Asch. Elle propose à des groupes de sujets restreints de répondre à des questions visuels relativement évidentes. Il s'agit de déterminer la couleur de diapositives qui se situent entre le bleu et le vert. Les groupes de 6 individus comprennent 2 complices (ou groupe de 4 avec 1 complice).

bleu ou vert?

Lorsque l'expérience est menée sur le modèle stricte de l'expérience de Asch, on observe une influence faible voire quasi nulle du complice, qui s'exprime en premier, sur le groupe. Au niveau comportemental, il n'y a pas d'influence de la minorité. En revanche, on s'aperçoit qu'elle agit a posteriori puisqu'elle porte sur le seuil perceptif. Les mêmes sujets sont interrogés après l'expérience, individuellement, et l'on s'aperçoit que leur seuil perceptif a changé, que le moment où ils déclarent voir du vert a évolué en fonction des prises de positions antérieures du complice auquel ils ont été confrontés.

On explique cela par le fait que la majorité étant en confiance, elle peut se laisser influencer par la minorité, sans en avoir réellement conscience, surtout si les individus qui expriment cette position minoritaire semblent sûrs de leur point de vue. L'influence minoritaire joue donc de la persuasion et vise une forme de conversion des individus touchés. Elle est innovation en tant qu'elle ouvre des voies différentes pour percevoir et appréhender le monde là où le conformisme vise soumission, uniformisation et obéissance.

Tableau comparatif mettant en regard conformisme et innovation. Source: deux liens plus haut.

"12 hommes en colère", de Sydney Lumet (1957): une illustration du jeu entre conformisme et dissidence?

12 hommes en colère , du réalisateur Sydney Lumet, et sorti en 1957, est un film renommé et multi-récompensé (Ours d'or de Berlin 1957, Oscars du meilleur film et du meilleur réalisateur 1958). Par son sujet et la structure dramatique sur laquelle il repose, il propose un prolongement pertinent sur la question du conformisme. En effet, il met directement en scène la dissidence d'un individu face au groupe et face à l'autorité. Et le système de vote du verdict, à voix haute devant le groupe ou par écrit de manière secrète, se trouve ici mis en cène. Voici le résumé de la situation initiale du film (source wikipedia):

Aux États-Unis, un jury de douze hommes doit statuer, à l'unanimité, sur le sort d'un jeune homme accusé de parricide. S'il est jugé coupable, c'est la chaise électrique qui l'attend. Onze jurés le pensent coupable. Seul le juré no 8, un architecte, n'est pas certain de la culpabilité de l'accusé et fait part de sérieux doutes. Il les expose les uns après les autres. Des failles existent dans l'enquête, comme le couteau qui a été utilisé. Selon les enquêteurs c'était une pièce unique alors que ce couteau à cran d'arrêt est trouvable pour six dollars dans une boutique de prêt sur gages. Après une discussion de quelques minutes, le juré no 8 propose un nouveau vote en secret sans qu'il y prenne part et propose que si tous votent coupable il se rangera à la décision majoritaire. Dans le cas contraire, ils discuteront de l'affaire. Le juré no 9 vote non-coupable car il comprend les doutes exprimés et lors du premier vote a semblé être emporté par le vote des 10 autres jurés qui ont voté coupable. À partir de là, tous les faits du procès se trouvent à nouveau examinés par les douze jurés, mettant au jour leurs préjugés et les motivations qu'ils plaquent sur ce verdict.

Affiche du film

Capture du film représentant les différents jurés face à celui qui, dissident, contraint la majorité à réévaluer les conditions de culpabilité de l'accusé

L'expérience de Milgram

Ceci nous amène à interroger directement la figure de l'autorité, objet de l'expérience de Milgram. Cette expérience doit son nom au psychologue américain qui la mena entre 1960 et 1963 à l'université de Yale. "Cette expérience cherchait à évaluer le degré d'obéissance d'un individu devant une autorité qu'il juge légitime et à analyser le processus de soumission à l'autorité, notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet" (wikipedia). Ses résultats ont suscité de nombreuses réactions dans l'opinion tandis que, un peu plus tard, ses conclusions et surtout son protocole furent l'objet de critiques de la part de la communauté scientifique. Mais malgré ces réserves, elle demeure toujours une référence dans son domaine et dans l'histoire des sciences. Voici en quoi elle consiste.

Des individus se portent volontaires pour participer à une expérience, rémunérée, d'apprentissage social. On les fait venir par paire, et on leur explique qu'ils seront soit questionneur, soit questionné, ou, pour reprendre des termes plus classiques, soit enseignant, soit élève. C'est un tirage au sort qui détermine les rôles. L'élève devra mémoriser une suite d'associations de mots dans un temps limité. L'enseignant l'interrogera ensuite sur ces associations, lui demandant de les reconstituer. Mais l'apprentissage se dote ici d'une dimension punitive: à chaque mauvaise réponse, l'élève reçoit une décharge électrique! Et l'intensité de celle-ci augmente à chaque mauvaise réponse... L'enjeu de l'expérience, tel qu'exposé aux candidats par l'expérimentateur, est de savoir si un élève apprend mieux s'il sait qu'il va être puni s'il n'apprend pas bien (vidéo de 8'40'' à 12'15'')...

Reformulez avec vos mots la situation créée dans cette expérience. Y a-t-il des choses dans le protocole qui vous posent problème? Que soulève la réaction du "teacher" à la fin de l'extrait montré?

La vraie nature de cette expérience est en fait toute autre. Il s'agit d'évaluer le degré de soumission de l'individu à l'autorité dans un cadre posant un problème moral. Le tirage au sort est truqué, le cobaye n'est en fait que l'enseignant et l'élève est un comédien dans les répliques et suppliques ont été préenregistrées et délivrées par la régie. Le degré de soumission des différents individus testés est calculé en fonction du moment où ils cessent de se soumettre à l'autorité qui exige d'eux, selon un protocole clairement défini, de continuer l'expérience.

On le voit avec le cas de ce sujet (reprendre la vidéo à 12'15'') qui occupe ensuite une part importante de la vidéo d'époque (jusqu'à 28'), on voit comment l'autorité s'impose à l'individu malgré les résistances énoncées, les remords et les difficultés éprouvées. L'échange final entre le sujet et Milgram, sur la responsabilité diluée entre le donneur d'ordre (l'expérimentateur) et le sujet (qui appuie sur les touches), est cruciale à ce niveau.

Lors des premières expériences menées par Stanley Milgram, 62,5 % (25 sur 40) des sujets menèrent l'expérience à terme en infligeant à trois reprises les prétendus électrochocs de 450 volts. Tous les participants acceptèrent le principe annoncé et, finalement après encouragement, atteignirent les 135 volts prétendus. La moyenne des prétendus chocs maximaux (niveaux auxquels s'arrêtèrent les sujets) fut 360 volts. Toutefois, chaque participant s'était à un moment ou à un autre interrompu pour questionner le professeur. Beaucoup présentaient des signes patents de nervosité extrême et de réticence lors des derniers stades (protestations verbales, rires nerveux, etc.). Plusieurs variantes de l'expérience furent proposées, avec des résultats très divers:

Les variantes liées au groupe sont particulièrement intéressantes au regard de notre thème. Lorsque le sujet est accompagné par des "complices" qui se rebellent avant lui (et prennent donc l'initiative de cette rébellion), cela facilite son propre refus de poursuivre l'expérience (le résultat tombe à 10% seulement de soumission à l'autorité). Mais lorsqu'on contraire le sujet se trouve en position de simplement lire les réponses et n'a pas la responsabilité directe d'administrer les chocs, même s'il y assiste et en est clairement "complice", le taux de soumission explose à 92,5%. S'il se soumet à l'autorité, l'individu se conforme encore davantage au groupe.

Cette expérience a été de nombreuses fois, et pour de multiples raisons, contestées. Les liens fournis permettent de s'en faire une idée assez juste. Elle est par ailleurs considérée comme datée, s'inscrivant dans une période de forte soumission des individus aux autorités: le début des années 1960. Elle venait également après la Seconde Guerre mondiale, à un moment où l'on se posait la question de la soumission des individus à des consignes moralement indéfendables. Mais quelques années plus tard fleuriront mouvements et revendications contre toutes les formes d'autorité, ce dont nos sociétés actuelles sont les héritières. Est-ce à dire que ce type de comportements seraient impossibles aujourd'hui? Que l'expérience donnerait des résultats tout autre si on la reproduisait maintenant? On peut en douter si l'on se réfère au terrible documentaire de Christophe Nick Le Jeu de la mort. L'expérience y est reproduite sous la forme d'un jeu télé dans lequel les candidats sont les cobaye, soutenus par un public et dirigés par une animatrice qui reprend le rôle de l'expérimentateur.

Que vous inspire l'idée d'un pareil jeu télévisé? Les mécanismes décrits vous semblent-ils éloignés de ce que l'on peut observer dans de véritables jeux télévisés?

Ayant marqué les esprits, l'expérience de Milgram a inspiré différentes œuvres. On citera pour finir I... comme Icare d'Henri Verneuil (1979) ou plus récemment un biopic sur Stanley Milgram, Experimenter, de Michael Almereyda (2015). Un documentaire d'époque fut également réalisé par Milgram: celui que l'on trouve en wikicommons dans la page dédiée à l'expérience, Obedience.

"Les Affinités", de Robert Charles Wilson (2015). Des groupes qui deviennent des familles.

Robert Charles Wilson est considéré comme l'un des maître de la Science-Fiction contemporain. Sa trilogie Spin / Axis / Vortex est d'ores et déjà considérée comme un classique du genre.

Dans Les Affinités, l'un de ses derniers romans, de 2015, Robert Charles Wilson imagine notre société remodelée par des groupes sociaux, sorte de nouvelles familles sociales dont la constitution s'établit à la suite de tests qui analysent l'ensemble du comportement d'un individu. Système élaboré par un chercheur, puis repris et diffusé par une société commercial, les 22 Affinités, ainsi que se définissent ces 22 groupes, se disséminent à travers le monde et remplacent peu à peu tout autre sociabilité.

À l'intérieur de ces groupes, la compréhension est immédiate, l'entente spontanée, la loyauté de rigueur. Les membres d'une Affinité, qui se fréquentent par groupes locaux d'une trentaine de membres - ces groupes s'appellent des "tranches" - partagent intuitivement une forme de représentation du monde et de sensibilité aux choses. Leur complicité s'avère donc stupéfiante et impose le modèle comme un système remplaçant les sociabilités habituelles, qu'il s'agisse de la famille, des relations professionnelles ou des cercles d'amis.

Le récit suit le parcours d'Adam Fisk, jeune homme étudiant à Toronto. Happé par une foule et violemment pris à parti par des policier lors d'une manifestation à laquelle il ne souhaitait même pas participer, Adam décide alors de participer à un programme dont il a entendu parler dans la presse. La société InterAlia, dont le slogan est "Pour se trouver parmi les autres", propose en effet des tests, à la fois psychologiques, comportements, biologiques et physiques, pour évaluer sa compatibilité avec l'une des 22 Affinités mises au jour par un chercheur nommé Meir Klein. La scène suivante, au début du roman, montre Adam se présenter au bureau local d'InterAlia.

Quelques pages plus loin, Adam, qui s'engage dans le processus, passe les premiers tests qui dans leur forme pourront évoquer les expériences de psychologie sociale, avec potentiellement les mêmes doutes concernant ce qui est réellement évalué lors de ces tests.

L'expérience de Stanford

L'expérience de Stanford demeure encore aujourd'hui certainement la plus controversée des expériences de psychologie sociale. Elle doit son nom à l'université américaine dans laquelle elle s'est déroulée. Dirigée par le professeur Philip Zimbardo en 1971, elle fut interrompue avant sa fin initialement prévue du fait des problèmes éthiques majeurs qu'elle souleva. Pour les mêmes raisons elle ne fut jamais reproduite dans aucun autre contexte. Ses résultats, même contestés, sont parfois connus sous le nom "d'effet Lucifer", du nom du livre que Zimbardo consacra à sa propre expérience: à savoir comment des gens réputés "bons" pouvaient se transformer, en fonction de l'environnement, du milieu, en "mauvaises" personnes.

L'expérience visait à comprendre les mécanismes de conflit en milieu carcéral. Pour cela, une annonce fut passée pour recruter des jeunes gens équilibrés (préalablement sélectionnés par des tests donc) que l'on placerait dans une simulation de prison. Des 24 candidats retenus, la moitié jouerait le rôle des prisonnier, l'autre celui des gardiens, après tirage au sort. La paye quotidienne pour cette expérience était conséquente. L'expérience devait se tenir dans les sous-sols de l'université, faisant office de prison, et durer 15 jours.

La mise en condition des participants fut exacerbée aussi bien du côté des gardiens (renforcés dans leur rôle par de l'équipement, des consignes ou des conseils de la part de Zimbardo, "superviseur" de la "prison") que des prisonniers (réellement arrêtés chez eux par la police, complice de l'expérience, puis menés dans la fausse prison, sans avoir été prévenus auparavant; simple robe blanche et pas de sous-vêtements). Cette vidéo propose un compte-rendu jour par jour de l'expérience, avec des images tournées durant l'expérience et des commentaires à la fois de Zimbardo et des sujets.

Exercice: Prise de notes libre. Objectifs: répondre à des questions écrites et discussion collective.
1. Présentez en détail l'expérience (étapes, chronologies, événements...)
2.Quelles explications sont données aux comportements adoptés par les différents protagonistes?
3. Quel regard portez-vous sur cette expérience, sur sa crédibilité et sur sa légitimité?

Les résultats furent rapidement pires qu'attendus et la situation échappa clairement aux organisateurs, sans qu'ils en prennent conscience. Il fallut l'intervention d'une assistante de Zimbardo, le 6e jour, découvrant la situation, pour enrayer la machine et arrêter l'expérience, ceux y participant, sujets comme expérimentateurs, n'ayant pas le recul nécessaire pour saisir l'ampleur de la catastrophe.

En quelques jours seulement, les gardiens développèrent des comportement sadiques envers les prisonniers tandis que ces derniers subirent et acceptèrent des traitements humiliants. Pour Zimbardo, les rôles furent très rapidement intégrés par les sujets au-delà de toute raison. Par exemple, on proposa aux prisonnier une liberté conditionnelle en échange de la totalité de la paye. Tous acceptèrent. Puis on leur refusa ensuite cette liberté conditionnelle. Et pourtant tous restèrent, continuant une expérience qu'ils étaient pourtant prêts à quitter sans rémunération. Les troubles émotionnels subis par les prisonniers conduisirent deux d'entre eux à être sortis de l'expérience en cours de route, remplacés par d'autres.

La finalité de l'expérience était de montrer que les individus agissent en fonction des situations qu'ils rencontrent et non en fonction de leur personnalité. Cependant, l'étude a été très souvent critiquée. Non seulement du fait des problèmes éthiques qu'elle soulève mais aussi et surtout du fait d'un protocole insuffisamment scientifique et que beaucoup considèrent aujourd'hui comme une manipulation. Zimbardo aurait ainsi orienté l'expérience dès le départ et en partie mis en scène le dispositif afin de renforcer l'horreur de la situation carcérale, au lieu d'adopter un protocole dont la neutralité aurait assuré la validité. C'est tout l'objet de la critique d'un chercheur français, Thibault Le Texier, qui parle même de mensonge.

Quels sont les reproches adressés par Le Texier à l'expérience?

Pour autant, le récent scandale de la prison d'Abu Ghraib, où l'on découvrit des militaires américains se comporter comme des tortionnaires vis-à-vis des prisonniers dont ils avaient la garde, fit étrangement résonner l'expérience de Stanford.

Elle inspira également plusieurs adaptations. D'abord un roman de Mario Girodano, fictionnalisant l'expérience, paru en 1999: The Experiment − Black Box. Ce roman inspira deux films: l'un allemand en 2001 (L'Expérience) puis un autre, américain, sorti en 2010 directement en vidéo (The Experiment). Ce dernier fut réalisé par Paul Scheuring, créateur de la série carcérale Prison Break. En voici la bande annonce.

En 2015, un film de fiction fut directement consacré à raconter l'expérience avec les noms de ses participants, à commencer par Zimbardo lui-même: The Prison Experiment.

Sa renommée lui vaut également de posséder un site dédié qui la présente, de manière positive, puisque sous la tutelle du responsable de l'expérience. On y retrouve des images, des prolongements ainsi que le compte-rendu textuel et illustré de l'ensemble de l'expérience.

La Troisième vague

La troisième vague n'est pas à proprement parler une étude psychosociale puisqu'elle n'a pas été menée dans un cadre et selon un protocole scientifiques la validant ainsi. Il s'agit d'abord expérimentation menée en 1967 par un enseignant d'histoire aux État-Unis - à Palo Alto en Californie - auprès de - et sur - ses élèves de Première pour les sensibiliser aux mécanismes du fascisme. Parti d'un cours sur l'Allemagne nazie où il ne parvenait pas à expliquer à ses élèves comment la population allemande avait pu se laisser entrainer dans les atrocités du régime nazi sans réagir, Ron Jones met en place une simulation de régime autoritaire à l'idéologie en partie voisine celle du régime nazi.

Il nomme ce régime la "troisième vague" (en référence discrète au "Troisième Reich" nazi) et explique que ce régime valorise la discipline et l'esprit de corps, contre l'individualisme associé à une démocratie néfaste en fin de compte à combattre. L'expérience fut menée, d'après Jones, sur une semaine, du lundi au vendredi, et rencontra un succès monstre dans l'établissement, débordant largement le simple cadre de la classe de l'enseignant. Le primat accordé à la communauté conduit les élèves participant au mouvement à vouloir imposer aux autres et à faire respecter autour d'eux les valeurs du groupe. Tandis qu'à l'intérieur de celui-ci, un climat de surveillance réciproque se met en place avec délation des uns par les autres.

La supercherie sera levée le 5e jour de l'expérience après plusieurs déboires ayant impacté l'ensemble de l'établissement. Ron Jones donne une allocution pour révéler à ses élèves embrigadés la mascarade à laquelle ils ont si rapidement adhérer, du fait notamment de la figure d'autorité que représentait à leurs yeux leur enseignant.

Ron Jones racontera l'expérience quelques années plus tard, en 1972. Du fait des délais entre les événements et le récit, ainsi qu'en raison du peu de matériel disponible pour vérifier l'exactitude de ce qui s'est réellement passé, l'expérience demeure, dans ses détails - pas vraiment dans son principe ou dans son existence - soumise à caution. Elle connaitra diverses adaptations, romanesques et audiovisuelles, globalement fictionnalisées. La plus célèbre d'entre elle demeure le film allemand de 2008 Die Welle (La Vague). Ce film met en relief les danger du conformisme et de l'autoritarisme en politique.

L'effet du témoin - The Bystander Effect

"L'effet du témoin", que l'on nomme également "l'effet spectateur", ou encore "bystander effect" en anglais, provient d'un fait divers qui traumatisa l'Amérique dans les années 1960: le meurtre de Kitty Genovese, le 13 mars 1964, à Kew Gardens, dans le Queens, à New-York. Voici les faits qui ont alors choqué et indigné les États-Unis.

Alors qu'elle rentre chez elle après son travail, à 3h du matin, Kitty Genovese est poursuivi puis agressé par un homme, Winston Moseley. Celui-ci la poignarde une première fois, s'éclipse après une intervention verbale d'un membre du voisinage, part garer la voiture plus loin, rejoint Kitty, à qui personne n'avait entretemps porté secours mais qui avait réussi à se déplacer jusqu'à l'entrée de son immeuble, l'attaque à nouveau, la frappe, la poignarde pour l'achever, la viole et lui dérobe ses biens avant de repartir. Durant les deux assauts, Kitty appela au secours tant qu'elle le put.

Ce qui choqua dans ce fait divers, outre l'horreur première de celui-ci - Moseley, plus tard retrouvé suite à un cambriolage, avoua plusieurs autres crimes et viols sur jeunes femmes - fut surtout l'apathie des nombreux témoins qui assistèrent à un crime se déroulant sous leurs fenêtre pendant environ une demi-heure et dont la victime appela à l'aide. Si un article du New York Times popularisa l'idée de "38 témoins" n'ayant pas agi, l'enquête portera plutôt sur une demi-douzaine qui auraient perçu ce qui se passait sans réellement intervenir. Un documentaire sur ce crime, The Witness, produit par le frère de la victime, fut réalisé en 2016:

Ce fait divers suscita donc des questionnements concernant le comportement d'individus témoins de situations graves. C'est cela que l'on nomme "effet du témoin", parfois même "effet Kitty Genovese" puisque le fait divers a entrainé la recherche sur ce domaine. La première grande expérience sur cette question fut celle menée par John Darley et Bibb Latané en 1968. Leur hypothèse était que les gens n'avaient pas réagi face au crime car ils avaient conscience que d'autres qu'eux assistaient également à la scène (et pouvaient donc eux aussi réagir). La réponse d'un individu à une situation d'urgence se trouverait entravée par le nombre d'autres personnes susceptibles d'intervenir: c'est ce que leur expérience devait tenter de démontrer.

L'expérience simule une situation de discussion dont les participants sont séparés les uns des autres et communiquent via un interphone. Un seul des participants est le vrai sujet, les autres sont des complices de l'expérimentateur. Au bout d'un moment, l'un des participants simule un malaise. La réaction du sujet pour lui porter assistance varie en fonction de la conscience qu'il a d'être ou non le seul interlocuteur de celui faisant le malaise: il intervient dans 85 % des cas lorsqu'il pense être le seul témoin alors que ce taux se situe à 62 % quand un autre témoin est présent, et tombe à 31 % quand il pense que 4 autres personnes sont présentes. L'expérience connaîtra divers variantes, dont certaines plus visuelles comme celle de la pièce dans laquelle se propage de la fumée. Une vidéo (en anglais) présente le travail de ces chercheurs et les vidéos alors tournées dans ce cadre.

Ainsi, on voit bien que la responsabilité de chacun se dilue dans le groupe dès lors qu'il estime qu'un autre que lui est en mesure d'assumer une responsabilité qu'il ne veut pas spontanément endosser. Les deux chercheurs ont posé 5 étapes qui conduisent à l'intervention de l'individu face à une situation d'urgence (source wikipedia, citée):

  1. remarquer la situation ;
  2. l’interpréter comme étant urgente ;
  3. développer un sentiment de responsabilité personnelle à cet égard ;
  4. croire posséder les compétences nécessaires pour être efficace ;
  5. prendre la décision d’aller aider.

À chacune de ces étapes, la présence d’autres personnes exerce une influence importante sur la prise de décision individuelle qui déterminera si l’individu intervient ou pas. À cet égard, les deux chercheurs ont identifié trois processus psychologiques susceptibles d’entraver ce cheminement d’étapes qui mènent à la décision d’intervenir, et qui sont à l’origine de l’effet du témoin. Il s'agit de la dilution de la responsabilité (Pourquoi moi plutôt qu’un autre ?), de l'appréhension de l'évaluation (De quoi vais-je avoir l’air si je me trompe ?) et de l'influence sociale (Que font les autres ?).

C'est ce dernier point qui est le plus intéressant dans notre perspective. Le processus de l’influence sociale désigne la tendance à se référer à la réaction d’autres personnes lorsqu’on se trouve face à une situation ambiguë. Autrement dit, quand un individu placé face à une situation dont, faute de moyens objectifs, il n’est pas certain qu’il s’agisse d’une urgence ou non, il essaiera tout d’abord de vérifier s’il a bien compris la situation en surveillant la réaction des autres. Ces derniers apparaîtront alors comme une sorte de modèle d’action. Ainsi, avant d’intervenir, l’individu va d’abord vérifier l’exactitude de son interprétation de la situation.

Or, si tous les témoins adoptent la même stratégie, il en découle dans un premier temps que les personnes vont s’observer mutuellement sans agir. Comme personne n'agira pendant ce temps d’observation mutuelle – étant donné que les autres font la même chose – tout le monde aura tendance à conclure que l'aide n'est pas nécessaire. Ainsi, les individus pourraient interpréter la situation comme moins urgente qu’elle ne l’est en réalité et décider de ne pas intervenir. De cette observation mutuelle découle une inhibition générale qui n'amène aucune intervention. La passivité des autres personnes va induire la passivité de l'individu. Il suffit de songer à la manière dont un grand nombre de personnes peut passer à côté de quelqu'un allongé dans la rue pour saisir intuitivement la validité de cette démonstration.

C'est d'ailleurs ce que montre un prolongement de l'analyse de cet effet du témoin: l'expérience dite du "Bon Samaritain" menée par John Darley et Daniel Batson. Les sujets choisis l'ont été pour une forte dimension morale revendiquée. Étudiants en théologie, ils avaient été soumis à des textes religieux et moraux, notamment la parabole du Bon Samaritain. Ces sujets doivent se rendre dans un lieu voisin, mais sur le chemin ils croisent quelqu'un qui ne se sent manifestement pas bien. Trois conditions différentes ont été mises en place pour cette expérience. Le premier groupe de sujet disposait de temps pour se rendre du premier lieu au second, le deuxième de moins de temps et le troisième se trouvait dans l'urgence. L'expérience a montré que la pression temporelle influe sur notre empathie et notre capacité à aider autrui alors que nos valeurs morales et religieuses n'avaient au fond que peu d'impact. Ainsi, ceux qui sont le plus intervenus pour aider ont été les membres du premier groupe et ceux intervenus le moins sont ceux du dernier groupe.

Le fait divers concernant Kitty Genovese a donc eu des conséquences importantes dans la société américaine et dans le domaine de la psychologie sociale. Et par là dans l'imaginaire collectif. On donnera quelques pistes pour finir et ouvrir la réflexion. Tout d'abord, une adaptation cinématographique franco-belge par Lucas Belvaux, 38 témoins, sortie en 2012, dont voici la bande annonce:

Dans les comics américains, on trouve également trace direct de ce fait divers. C'est dans le culte Watchmen, d'Alan Moore et Dave Gibbons. Un des "héros" de ce comics se nomme "Rorschach", sur le modèle du test de psychologie du même nom (et dont on pouvait déjà observer des représentation dans la salle de cours du Professeur Duncan de Community, dans les premiers extraits vidéo de ce spark). Il endossa son costume de super-héros à la suite du crime de Kitty Genovese, se couvrant le visage de honte devant l'humanité, avec un tissu renvoyée quelques années plus tôt par une cliente qui n'était autre que Kitty Genovese.

Rorschach, des Watchmen
Created By
aurélien pigeat
Appreciate

Report Abuse

If you feel that this video content violates the Adobe Terms of Use, you may report this content by filling out this quick form.

To report a copyright violation, please follow the DMCA section in the Terms of Use.