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Pour que chantent encore les forêts originelles…

Projet artistique de sensibilisation en immersion

"Détruire la forêt primaire à des fins lucratives, c'est comme brûler une peinture de la Renaissance pour préparer un repas." Edward Osborne Wilson

Anne Sibran, écrivain

" Je mets mon écriture à l’école du sensible, du vivant. Avec Knud Viktor, j’ai arpenté les collines du Lubéron pour affûter mon oreille aux mélodies, aux harmoniques, cette tessiture des lieux qui est la matière même de l’écriture, où le verbe prend son sang. L’écriture est une trame que je tente d’ajuster au réseau bruissant et musical de la nature. Depuis une dizaine d’années je vis entre la France et l’Equateur, écrivant des romans, des articles, des fictions radiophoniques qui parlent de la forêt, et plus spécialement des forêts humides d’Amazonie, fortement menacées par l’extraction pétrolière. C’est ainsi que je parcours la cordillère des Andes et les forêts originelles du Yasuni derrière d’autres éclaireurs : des scientifiques mais aussi des hommes de la terre, appartenant aux communautés indigènes des montagnes et des forêts. "

Jean-Marc L’hôtel, architecte sonore

" Le son n’est pas un moyen de transport comme les autres. Je porte une écoute toute particulière à ces moments où l’activité cesse d’être du bruit pour générer des harmonies, marquer des tempi qui sont le berceau de toute création musicale. Ma poésie sonore se nourrit de l’humanité du quotidien. Pour moi, le son est une matière qui se travaille comme de la terre de potier. En la sculptant, je fais surgir une musique organique qui révèle la beauté cachée de l’ordinaire.

En présentant l’installation sonore 16 Silences Habités au Collège des Bernardins, j’ai mis en lumière ces fils invisibles qui nous relient et l’affirmation que le silence pouvait être vécu, comme lien, comme partage, comme passage.

En m’approchant des vibrations du vivant, je tente de saisir ce qui nous connecte au monde."

Pour que chantent encore les forêts originelles…

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Aux origines du projet

Une émotion, un manque / Anne Sibran

« Depuis que je parcours l’Amazonie Équatorienne et Péruvienne, la forêt est devenue une source d’inspiration, de gratitude. Elle a changé ma façon d’écrire et de voir le monde. Ce contact privilégié, je l’exprimais dans mes livres, mais au fil des rencontres, des conférences, j’ai senti à quel point les gens étaient touchés de savoir qu’il y avait encore des forêts premières. La plupart croyaient ces forêts disparues, persuadés que les peuples qu’elles abritent avaient été exterminés.

Cette croyance est dommageable à la fois pour nous et pour ces forêts. Elle nous attriste, nous démobilise, nous renvoie la vision d’un monde désenchanté. Mais elle rend surtout les forêts primaires plus vulnérables encore : qui va défendre et protéger quelque chose que l’on croit perdu à jamais ?

Après l’émotion de savoir que ces forêts existent encore, une question surgit immanquablement dans la salle : « mais, si elles sont encore là, que faut-il faire pour les sauver avec les peuples qu’elles abritent ? ».

Comment pouvons-nous agir comme individus ?

Nous savons que la moitié des ressources d’eau douce pour l’humanité provient de la forêt Amazonienne, la question de la survie des forêts originelles nous concerne donc tous.

Ce projet tente de nourrir un champ de réflexions, d’expériences où chacun pourra essayer de susciter pour lui quelques réponses. Nous avons choisi comme emblème la forêt du Yasuni, une des biosphères les plus riches du monde.*

Un vieux guérisseur Runa m’a dit un jour « ton peuple a oublié qu’il est le descendant du peuple des arbres ». De là viendrait sa tristesse, pour ce lien perdu, cette généalogie enfouie et qu’il ne sait plus honorer.

Pour beaucoup de peuples premiers, la forêt est cette mère nourricière qui guérit, enseigne, accompagne chaque geste de la vie.

Pour eux, « une forêt vivante est une forêt qui chante. »

*(Sur une surface de 1 million d’hectares, le parc du Yasuni a la plus grande concentration d’essences à l’hectare : 650 environ, 90 espèces de chauves-souris… « en un seul arbre du Yasuni vivent plus de mille espèces d’insectes. »écrit le scientifique Terry Erwin.)

« une forêt vivante est une forêt qui chante »
En écoutant la forêt chanter / Anne Sibran

J’ai pris conscience de ce que voulait dire vraiment « une forêt qui chante » il y a trois ans, au cœur du Yasuni.

J’avais immobilisé la pirogue, au bord d’un ruisseau cristallin, affluent du Tiputini, quand il s’est mis à pleuvoir. Dans une forêt première, la pluie est d’abord une rumeur qui tait les chants un instant, fait entrer des lumières, bouscule quelques singes, réveille des parfums. Et tandis que la rumeur s’amplifie avec l’envol des oiseaux et l’haleine des arbres, le rideau de pluie se montre au loin comme une brume dense qui engloutit l’un après l’autre les arbres de la forêt.

Une forêt originelle, c’est quatre jardins déployés jusqu’à l’horizon les uns au-dessus des autres, ayant chacun ses bêtes, ses arbres, ses lumières, ses parfums. Le plus haut des jardins regarde le ciel à plus de cinquante mètres du sol, sa température dépasse de six degrés environ celle du tapis d’humus et de feuilles, où vont les gros mammifères, au rez-de-chaussée.

Imaginez le chemin des gouttes de pluie depuis les bromélies de canopées, puis perçant les palmes, bondissant sur des feuilles vernissées, d’autres plus tendres, rejoignant ces ruissellements d’entre branches, aux commissures d’écorces, aux rigoles, coulant le long des lianes, retenues un instant par un rideau de mousse, pour bondir ensuite de la grappe d’orchidées, jusqu’au tapis de feuilles mauves. Imaginer cette symphonie liquide rythmée par le crissement des insectes, la voix métallique des cigales, le cliquetis des grenouilles, les cris de perroquets…

Je parle de la pluie, mais il y a aussi la nuit, le passage d’un fauve… Il y a surtout la musique des hommes qui l’habitent, vivent au rythme de la lumière et des troupeaux de sangliers, plantent les palmes de la Chonta.

La forêt chante à chaque instant. Et ce chant la raconte dans son incommensurable richesse.

Devant le foisonnement des sèves, l’œil attrape peu, il est comme submergé. La forêt vivante est d’abord une expérience d’immersion poétique dans un chant qui ranime ces connexions secrètes dont l’homme urbain est si tragiquement privé. Ecouter chanter la forêt c’est la laisser couler en soi.

J’ai compris ce jour-là que pour que chantent encore les forêts originelles, il fallait faire entendre leur chant partout… Partout où les hommes en sont privés et doutent même qu’il existe. Parce qu’il y a dans cette beauté immédiate et profonde un message extrêmement puissant. Reconnecter l’homme avec le chant des forêts, me semble être d’une urgence absolue.

En écoutant la forêt chanter
La menace

L’annonce à répétition du spectre du désastre nous a tellement contaminé, que nous avons fini par croire qu’il n’existait plus de forêts premières.

Pourtant dans le Yasuni, les peuples autochtones côtoient et vivent avec la menace (l’extraction pétrolière ou minière, le trafic de bois ou d’animaux…) sans ne rien perdre de leur confiance et de leur détermination. Est-ce parce qu’ils sont encore reliés à la forêt ?

La beauté sonore comme expression de la biodiversité

La beauté des forêts premières est du point de vue des scientifiques un des aspects de leur biodiversité. L’un ne va pas sans l’autre. Derrière l’esthétique, l’harmonieux, ce qui touche, c’est l’expression foisonnante de la vie.

Si cette biodiversité s’évalue mal par le regard seul, abusé parfois par le foisonnement, le son, lui, ne trompe jamais* : la biodiversité se dévoile aussitôt par la qualité du concert car tous les chanteurs sont là. Le chant d’une forêt première est un tableau sonore, un patrimoine inestimable qui, pour impalpable qu’il soit, est pourtant extrêmement concret car il dépend de la présence de chaque bête, de chaque arbre, de chaque organisme vivant. Il est leur voix.

Protéger ce tableau sonore que la forêt a mis plusieurs millions d’années à peindre, reconnaître ce patrimoine mondial de l’humanité qu’est le chant de la forêt originelle, c’est prendre conscience qu’il est vital pour notre survie.

(*Dans une civilisation de l’image, il est intéressant de sensibiliser sur ce sens de l’intériorité qu’est l’ouïe qui réveille la singularité de chacun de par l’expérience qu’il reçoit, la façon dont il est traversé, qui l’inclut surtout immédiatement dans un bain sonore dont il devient une caisse de résonance, un écho. Notons par ailleurs qu’avec la kinesthésie, l’ouïe est aussi le sens privilégié des animaux de la forêt.)

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La mise en œuvre

La créativité infinie d’une forêt première est notre source d’inspiration, nous nous proposons simplement de « dresser les tréteaux » pour la faire apparaître dans son insondable beauté. Cela consiste à rendre perceptible cette trame sonore du vivant. Décrire le contexte, éclairer de quelques textes ce qui préside aux prises de sons et la situation concrète des peuples que nous laisserons parler.

• Faire entendre le chant vivant de la forêt première avec aussi la voix des peuples qui l’habitent.

• Restaurer le lien de l’homme industriel au sylvestre, au sauvage, par cette immersion dans ce liquide amniotique du monde qu’est le chant d’une forêt première.

• Faire de la sensibilisation à l’avenir des forêts premières une expérience artistique : esthétique, poétique et singulière et qui puisse ouvrir à la responsabilisation et à l’engagement.

• Que le projet soit l’occasion de susciter des rencontres de spécialistes, liés à l’avenir des forêts, des peuples autochtones et puisse alimenter concrètement la question de l’engagement individuel.

• Faire reconnaitre au niveau international le chant d’une forêt première pour en faire l’instrument d’une préservation de ces forêts.

Les amplificateurs

Une exposition multisensorielle : « La symphonie de la nuit »

L’exposition aurait lieu France et en Equateur (le premier pays au monde à avoir mis les droits de la nature dans sa constitution, et où est situé le parc du Yasuni) : Nous sommes soutenus pour ce projet par des universités de Quito et des organismes culturels français…

Pourquoi la nuit ?

Parce que c’est la nuit que la forêt chante le plus fort, avec un surcroit de profondeur et de complexité. Après les chaleurs de la journée, dès le crépuscule, toutes les bêtes sortent. L’obscurité devient le théâtre de tous les possibles, frôlements, chasses, amours, rencontres…

Entre la frénésie du couchant, les échanges d’arbre en arbres, les aubades sous la lune montante, puis les heures froides, dans ces limbes oniriques où la forêt s’évapore, part en gouttes, en vapeurs, en frissons, la gamme sonore est si variée, qu’on dirait qu’elle réinvente le monde chaque nuit, genèse du jour à naître et de l’humanité.

Du côté des hommes, la nuit commence par la baignade, la lessive puis le repli vers la maison, qu’on ne quittera plus jusqu’au matin. Car l’obscurité devient le royaume des esprits, c’est à dire ce moment où la cloison entre les mondes visibles et invisibles s’entrouvre, le temps des contes. Dans la maison traditionnelle, entre les palmes tressées, chacun accompagne de susurrements, de fredons et de gestes les étapes de la nuit. Par l’une ou par l’autre, le feu est alimenté. Rêve d’un petit contre sa mère. Parfois un cri de singe, ou de fauve est commenté par les anciens, qui souvent chantent sans interruption jusqu’au matin, où l’on s’assemble autour du feu pour nettoyer les mauvais rêves et accueillir le jour qui vient.

Entendre et voir l'invisible / Jean-Marc L'Hotel

L’avalanche d’informations rend, aujourd’hui, les discours intellectuels inaudibles. Il nous faut pour mobiliser, toucher par le sensible, entrer en empathie par le beau.

Depuis le temps que je travaille la terre sonore, je sais à quel point celle-ci est capable de faire germer des émotions fortes.

En proposant de pousser la porte du rêve, de s’initier à la magie du monde, nous souhaitons être des amplificateurs d’émerveillement.

Pour plonger le visiteur dans cet univers enchanté, pour restituer pleinement à la vie le son qui en émane, nous développerons une installation multi sensorielle. Un véritable bain pour mettre tous nos sens en éveil, où haut-parleurs et écrans seront invisibles. Une approche totale et libre, basée sur l’émotion qui mettra en marche l’imaginaire du spectateur. Le sonore compris lui-aussi comme un art visuel, puisque il est capable de produire ses propres images. A ce titre, il nous serait possible d’investir un des haut-lieux de l’art plastique.

Certes il y fait nuit dans cette forêt et nos yeux ne nous éclairent pas beaucoup sur ce qui nous environne, mais petit à petit, nous apprivoisons cette obscurité. L’oreille est notre premier guide, puis aidés d’informations visuelles fragmentaires et de sensations physiques, nous trouvons notre place et acceptons de nous laisser envelopper. Ce n’est pas sans me rappeler la sensation que j’avais éprouvé lors de ma première visite au planétarium. Au tout début, je ne remarquais pas plus d’une dizaine de points lumineux. Au bout de quelques minutes, c’étaient des milliers d’objets célestes qui vivaient autour de moi.

Gageure technique et humaine que celle de vouloir entendre ce que dit la forêt.

En accompagnant une nuit l’attente des Woaranis nous proposons de pousser la porte du rêve, de nous initier à la magie du monde, de nous ouvrir à la communauté du vivant dont nous sommes constitués.

Autour de nous, la diversité botanique se sera muée en autant de sollicitations pour les sens, porte ouverte sur la beauté du monde qui nous entoure. Même les vibrations de ces gigantesques résonateurs que sont les Ceibo devraient pouvoir être perçus par nos doigts.

Une composante inconnue du son

Nous voyagerons également dans le monde complexe et inconnu des hauteurs, car à chaque étage de ces HLM que sont les grands arbres, existe une vie et une communauté différente. Les couches biologiques se superposant les unes aux autres dans une complexité incomparable, il me semble important de proposer au spectateur un voyage vertical.

Nous expérimenterons cet univers magique où la pluie parle au travers de la forêt, où la mousse modifie nos pas, où l’odeur nous fait entendre la justesse d’un chant.

Pour entamer une démarche personnelle il est important de se reconnecter

Il est important de prendre part à cette conversation de la forêt.

Ce n’est pas le dernier poncif à la mode mais une impérieuse nécessité.

Ce sont les premiers pas pour réapprendre ce qui a été perdu.

Ecouter cette communauté, partager ses attentes, c’est entendre la voix des nôtres, c’est un premier pas pour espérer la protéger.

Un livre aux Editions Gallimard

Il servira d’amplificateur à l’exposition décrivant le contexte des immersions, instantanés de beauté, de fulgurances que le texte invite à frôler. Le livre abordera les questions humaines et écologiques liées aux forêts primaires.

Une émission radiophonique

Nos guides dans la forêt

Pour nos prises de son, nos repérages, nos descriptions nous fréquenterons deux lieux emblématiques du parc du Yasuni, deux sortes d’hommes, deux rapports à la forêt : la station scientifique de Tiputini, dépendant de l’université de San Francisco de Quito et la communauté Waorani de Bameno, sur les rives du Shipuno.

USFQ’s Tiputini Biodiversity Station in Yasuni

Fondée en 1995, par Kelly Swing, diplômé en biologie marine, zoologie et écologie. Kelly Swing enseigne les sciences de l’environnement à l’Université San Francisco de Quito en association avec le programme écologique de l’université de Boston (EU) : journaliste pour Science et nature, consultant pour BBC Nature, Animal Planet, BBC et CNN.

Kelly Swing soutient le projet, c’est dans la station, située en pleine forêt primaire, sur les rives du Tiputini que nous irons faire les prises de son de la forêt. La station est équipée pour parcourir chaque étage écologique (plate-forme d’observation ouvrant sur la canopée, ponts de singes tendus entre les arbres pour observer les singes et les chauves-souris, postes d’observations dans les mangroves… etc.)

Communauté Waorani de Bameno, sur les rives du Shiripuno :

Peuple semi nomades, les Waoranis ont été contactés de force par les missionnaires protestants de l’ILV dans les années 80 et déplacés dans une réserve pour permettre à l’entreprise Texaco d’exploiter le pétrole sur leurs territoires ancestraux. Beaucoup ont perdu leurs savoirs ancestraux, mais quelques communautés ont refusé d’être déplacées, de laisser annexer leurs terres et ont su garder leurs forêts intactes et leurs traditions. A ce titre, Bameno, dirigée aujourd’hui par Penti Baihua est un emblème. Avec son peuple, Penti lutte aujourd’hui vaillamment pour permettre à sa forêt primaire de garder son chant, mêlé encore aux chants traditionnels des anciens de son clan.

L’exposition se propose d’écouter et de partager la vision et les attentes de ce peuple traditionnel sur la forêt.

Ma rencontre avec Jean-Marc L’hotel / (Anne)

J’ai rencontré Jean-Marc à l’occasion de l’adaptation d’un de mes textes qui demandait des prises de son dans la forêt. Très vite nous avons compris que nous parlions de la même chose : le son, le livre, que nous étions pour ainsi dire reliés par une même attention, mais nous amplifiant mutuellement par nos découvertes et nos curiosités. La nature est une passion commune, une source de gratitude et de remise en question.

Pourquoi l’association d’un écrivain et d’un preneur de sons ? Parce qu’il s’agit de révéler une narration. Le chant de la forêt est la parole démultipliée du vivant. Toute captation est forcément soumise à la sensibilité des témoins, et l’association nous semblait ambitieuse, poétique et artistique dans nos complémentarités, nos « sentiments de la forêt » l’élan commun de livrer passage à l’émotion du beau.

Ma rencontre avec Anne Sibran / (Jean-Marc)

Le travail préparatoire aux enregistrements sonores pour l’adaptation de « Je suis la bête », m’avait profondément interpellé. Rarement j’avais lu un auteur qui donnait une telle importance à la chose sonore. Très peu arrivent à redonner les mots de la forêt qui parle. J’avais sous les yeux la confirmation de ce que j’affirmais dans mon coin, le son est ce qui nous ancre au monde. L’idée d’associer nos deux capacités d’écoute et d’interprétations du réel, nos deux canaux de transmission semblait naturellement couler de source.

Created By
L HOTEL Jean-Marc
Appreciate

Credits:

Rolf Blomberg / Jean-Marc L'Hotel

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