Les aides de l'Etat aux entreprises Baisser le coût du travail pour favoriser l’emploi et la compétitivité, c’était le pari du candidat François Hollande. Cinq ans après, points de vue de patrons picards.

Par Denis DESBLEDS. Photos : Dominique TOUCHART.

Sans les aides, on aurait été étouffé

Je veux relancer la production, l’emploi et la croissance», écrivait le candidat François Hollande dans son programme pour la présidentielle de 2012. Parmi ses soixante engagements, le troisième promettait: «Je favoriserai la production et l’emploi en France en orientant les financements, les aides publiques et les allégements fiscaux vers les entreprises qui investiront sur notre territoire, qui y localiseront leurs activités et qui seront offensives à l’exportation.»

Dès 2013, le gouvernement lançait le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), puis, un an après, le président Hollande annonçait, lors de ses vœux pour 2014, un pacte de responsabilité et de solidarité. Objectif: baisser le coût du travail, réduire l’impôt sur les sociétés et simplifier la vie des entreprises pour favoriser l’embauche et l’investissement. Baisse des charges contre des emplois en contrepartie, donc. On se souvient d’un Pierre Gattaz, président du Medef, le syndicat patronal, arborant un badge «1 million d’emplois» (en cinq ans).

Cinq ans après, pour la croissance, le constat est mitigé (5% en cinq ans, selon l’Élysée). Concernant l’emploi, le pari est raté, particulièrement en Picardie (lire le Courrier picard du 21 mars 2017), avec une fracture sociale qui s’est aggravée. Mais le gouvernement a bien créé la Banque publique d’investissement (BPI France), promise par le candidat Hollande, qui aide les entreprises avec de multiples financements. Les charges salariales ont baissé, avec, entre autres, un CICE reconduit d’année en année, de plus en plus avantageux: en 2017, les entreprises peuvent déduire de leurs impôts 7% de la masse salariale, contre 4% en 2013.

«Le CICE est une bouffée d’oxygène», juge Érick Maillet, président de l’UIMM Picardie, vice-président de l’UIMM Hauts-de-France, la branche métallurgie du Medef. «Sans lui, on aurait été étouffé», ajoute le patron d’AQL Électronique, à Saint-Just-en-Chaussée (Oise), qui n’oublie pas que l’abattement sur les bas salaires (jusqu’à 1,6 fois le SMIC), toujours en vigueur, avait été décidé par le gouvernement Fillon. «Un salaire au SMIC, sur un an, charges et salaires, ça fait un budget de 20000 euros pour l’entreprise», détaille-t-il. «Avant l’abattement Fillon, ça s’élevait à 25000 euros. Avec le CICE en plus, on descend à 18750 euros.»

«La loi Fillon et le CICE sont excellents pour les entreprises», continue Érick Maillet. «Avant, l’État avait bien chargé le sac à dos et ça a failli être catastrophique. Quand la croissance était là, ça passait mais quand elle a ralenti, les entreprises ne pouvaient plus s‘adapter.»

«Les gouvernements ont pris conscience du fait qu’il fallait améliorer la compétitivité des entreprises», se félicite le patron d’AQL Électronique. «Le CICE a aidé les entreprises à mettre de l’argent dans l’investissement et la formation des collaborateurs.»

«Dans notre domaine, le câblage et les cartes électroniques pour l’aviation par exemple, la technique évolue énormément», poursuit le patron d’AQL Électronique. «Il faut toujours former les salariés et le CICE a permis de compenser nos investissements.» Sa société a aussi touché du crédit impôt recherche (CIR), un autre dispositif d’aide aux entreprises.

Le point de vue de Sébastien Horemans, président de la CPME Somme (Confédération des PME, ex-CGPME), est très différent. «C’est normal que le CICE plaise à l’UIMM et au Medef, qui regroupe typiquement de grandes entreprises», assène-t-il. «Dans une entreprise de 110 personnes, il y a un responsable des ressources humaines ou un comptable, donc aucun problème pour gérer le CICE. Or 96% des entreprises emploient moins de 20 personnes en France. Elles n’ont pas de service interne pour gérer tout ça. On mobilise nos experts-comptables pour que tout se passe bien, mais c’est une contrainte supplémentaire.»

Du côté de la présidence de la République, on estime que la promesse de 2012 a été tenue. Selon le très officiel bilan du quinquennat rendu public par l’Élysée la semaine dernière, le coût du travail est moins élevé en France qu’en Allemagne: 2,4 euros de moins par heure travaillée, «un écart inédit depuis le début des années 2000». Et l’investissement des entreprises a augmenté de 4% l’an dernier, «notamment grâce au mécanisme de suramortissement (5 milliards d’euros sur six ans).» Au total, selon François Hollande, les charges salariales ont baissé de 40 milliards d’euros, en partie grâce au CICE.

Pérenniser ou changer le système ?

Le CICE, mesure parfaite pour les patrons? Érick Maillet, président de l’UIMM Picardie, trouve des bémols au dispositif. «On espère que ces mesures vont être pérennisées», lâche-t-il. «D’une année sur l’autre, le taux change, et les mesures transitoires n’aident pas à la prise de décision pour le long terme». «Il faudrait aussi que le CICE concerne les plus hauts salaires», espère le vice-président de l’UIMM Hauts-de-France. «On touche 255 euros par mois pour quelqu’un dont le salaire brut est de 3650 euros par mois, alors que s’il est payé 3701 euros, on ne perçoit rien du tout». Enfin, «ce qui est moins bien avec le CICE qu’avec une réduction des charges, c’est qu’il faut attendre longtemps pour toucher le cash», conclut-il.

Sébastien Horemans, président de la CPME Somme (Confédération des PME, ex-CGPME), prône une solution plus radicale. S’il reconnaît que «le CICE fait du bien quand il arrive», il pondère aussitôt: «Ce serait plus simple d’avoir une vraie baisse des charges, avec une baisse des taux, sans avoir à remplir des dossiers».

Sébastien Horemans, président de la CPME Somme (Photo : Benoît DELESPIERRE)

L’entreprise 4.0 made in Picardie

Y a-t-il un avenir pour l’industrie française, et particulièrement l’industrie en Picardie, alors que la tentation est de délocaliser pour payer moins cher la main d’œuvre? Érick Maillet, dont l’usine de Saint-Just-en-Chaussée emploie 110 personnes, contre 35 dans un atelier en Tunisie, le croit. Premièrement, grâce aux aides aux entreprises, justement, pour baisser le coût du travail en France. «Il faut que l’État soit moins gourmand et arrête de trouver ses ressources exclusivement sur la main d’œuvre», assène le président de l’UIMM Picardie. Mais avec un changement de braquet des industries elles-mêmes: «Ce qui est important, pour l’avenir, c’est d’arrêter de travailler à la chaîne, d’avoir des tâches répétitives. Cela ne signifie pas que ces emplois sont sous-qualifiés, car un ouvrier à la chaîne peut avoir un énorme savoir-faire et être très qualifié. Mais ces activités-là sont délocalisables. Et un produit ou une tâche qui se répètent sont toujours délocalisables.»

Erick Maillet, président de l’UIMM Picardie (Photo : Julien BARBARE).

Érick Maillet prône le recours à la robotisation. «Le robot ne tue pas l’emploi», affirme-t-il. «Il évite par exemple d’avoir mal au dos». Selon le patron d’AQL Électronique, l’ouvrier qui faisait le travail qu’abat désormais le robot fera autre chose, après avoir été formé: «Il faut toujours innover, fabriquer de nouveaux produits. Mais attention, cela ne signifie pas qu’on doit abandonner la fabrication en France et ne garder que des bureaux d’études. Car les cols blancs ne remplaceront pas les emplois industriels et sans industrie, le conseil intellectuel disparaît. Or, les ingénieurs indiens, par exemple, sont très bons aussi».

«Il y a des pépites en Picardie, par exemple dans le Vimeu (NDLR, ouest de la Somme), où la métallurgie traditionnelle devient connectée», conclut Érick Maillet. «Les métiers se décloisonnent, c’est ce que j’appelle l’entreprise 4.0. En métallurgie, on utilise désormais l’électronique, la chimie, le numérique, etc.»

Ces entreprises qui ont touché des aides publiques et qui licencient

L’usine Whirlpool, à Amiens, menace de licencier 290 salariés le 1er juin 2018, et de délocaliser l’activité en Pologne. À Calais (Pas-de-Calais), le groupe Huntsman a annoncé la fermeture de l’usine Tioxide au 3e trimestre de 2017 (108 emplois supprimés). Dans les deux cas, le président de la région Hauts-de-France, Xavier Bertrand (Les Républicains), s’est interrogé sur les aides publiques reçues par ces entreprises. Autre exemple, Bigard, à Ailly-sur-Somme. Selon les syndicats de l’usine de désossage et de parage des carcasses de bœufs et de veaux, qui a mis 91 personnes sur le carreau, l’entreprise a touché 357000 de crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), pour un investissement sur le site de 2000 euros seulement.

Pour Whirlpool, Xavier Bertrand a saisi Michel Sapin, ministre de l’Économie, pour lui demander si le groupe américain avait bénéficié du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi depuis 2013. «Si tel était le cas, la société Whirlpool devrait alors intégrer cette somme dans l’enveloppe dédiée à la réindustrialisation du site», a écrit le président de Région. «Whirpool en a bénéficié, c’est certain», estiment les syndicats. Pour le CICE et le crédit impôt recherche (CIR), on parle d’un montant proche du million d’euros sur trois ans. Vendredi 24 mars, Benoît Hamon, candidat PS à la présidentielle, a réclamé lui aussi «le remboursement de toutes les aides publiques» perçues par Whirlpool, y compris le CICE.

Michel Sapin, ministre de l'économie et des finances, en visite dans une entreprise (Photo : AFP).

Pour Tioxide, Xavier Bertrand a réclamé le remboursement d’aides que le précédent exécutif régional (PS) avait accordées. 500000 euros avaient été versés au groupe de chimie pour une unité de production d’engrais, sans compter les 10 millions d’euros accordés pour la construction d’un émissaire (gros tuyau pour le rejet en mer des effluents de l’usine calaisienne). Tioxide, par ailleurs, a sans doute bénéficié elle aussi du CICE.

«C’est désolant», réagit Érick Maillet, président de l’UIMM Picardie. «Mais, au final, le CICE est beaucoup plus utile qu’inutile. Pour quelques cas qui n’ont pas fonctionné, il ne faut pas supprimer le système. Sans ça, beaucoup d’entreprises auraient déposé le bilan». Et il veut croire que les industries «patrimoniales» en Picardie, qui représentent deux tiers des entreprises de la région, et qui appartiennent aux mêmes familles depuis des dizaines d’années, ont une politique différente de celle des groupes étrangers qui possèdent des usines en France: «Les capitaux de Whirlpool ne sont pas picards».

Le CICE, comment ça marche ?

Imaginons une société qui emploie 100 personnes payées 2000 euros brut par mois, sur 12 mois, soit 2,4 millions d’euros de salaires (sans les charges). L’entreprise peut déduire 6% de ce montant (pour l’année 2016), ce qui donne 144000 euros de CICE, et déduire cette somme de ses impôts. Au lieu de payer 300000 euros par exemple, elle paye 156000 euros d’impôt.

Et si l’entreprise ne paie pas d'impôt ?

Quand l’entreprise ne paie pas d’impôt sur les sociétés, par exemple parce qu’elle a investi dans la recherche, elle peut demander de recevoir la somme qu’elle aurait déduite de son impôt. Soit, pour poursuivre l’exemple ci-dessus, 144000 euros.

Une avance est possible

Enfin, une entreprise peut demander une avance sur le CICE: c’est le préfinancement. «Il s’agit d’apporter de la trésorerie à une entreprise, dès le début de l’année 2017, alors que l’exercice fiscal se clôt fin 2017 et que les comptes seront disponibles début 2018», explique Jérôme Laget, délégué financement «court terme» à la BPI (banque publique d’investissement, ou Bpifrance) pour les Hauts-de-France. «On apporte de l’argent immédiatement alors que les salaires n’ont pas été versés, et ensuite c’est l’État qui rembourse la BPI». L’entreprise doit être à jour de ses dettes fiscales et sociales pour prétendre au préfinancement. À noter que les banques privées peuvent aussi proposer ce préfinancement, généralement aux grandes entreprises, alors que les TPE, PME et entreprises de taille intermédiaires (ETI, entre 250 et 4999 salariés) sont le cœur de cible de Bpifrance.

Demande en ligne

La demande de préfinancement auprès de Bpifrance se fait en ligne, de façon très simple, selon Jérôme Laget. Quand le dossier est complet, l’argent est versé généralement trois à quatre semaines après (cice.bpifrance.fr/). Pour les montants inférieurs à 50000 euros, aucun frais de dossier. 150 euros au-delà. Intérêts d’emprunt entre 3 et 4% en moyenne.

Montant des salaires limité

Le CICE ne s’applique pas sur les salaires supérieurs à 2,5 fois le SMIC, soit 3700 euros brut mensuels.

Credits:

Courrier Picard

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