Du monde sur les planches Par valentin petit et lisa darrault

Comme chaque année depuis maintenant quatorze ans, le FETLYF pose ses bagages à Saint-Malo. La cité corsaire accueille pendant quelques jours des troupes lycéennes de comédiens en herbe qui se produiront sur les planches du théâtre, en plein cœur de la ville. Qu’ils soient français, russes, tunisiens, roumains, tchèques ou même brésiliens, ces jeunes partageront à tour de rôle la même scène pour interpréter, dans la langue de Molière, une pièce de théâtre concoctée pour l’occasion. Une expérience forcément enrichissante.

Il fait un temps de chien. Le vent souffle fort et s’engouffre dans les ruelles bardées d’anciens commerces et d’immeubles du vieux Saint-Malo. La cité corsaire bretonne est riche d’un passé marqué par les exploits de ses grands et illustres explorateurs. De Jean-Baptiste Charcot à Robert Surcouf, sans oublier Jacques Cartier qui fut le premier à découvrir le Canada, ces grands noms ont conféré à leur ville natale un prestige et une réputation de ville conquérante, tournée vers les espaces étrangers. Leurs statues décorent aujourd’hui les places populaires, servant par la même occasion de perchoirs de standing pour mouettes et autres goélands. Jadis terre de conquête, les rôles s’inversent cette fois-ci puisque c’est avec une joie coutumière maintenant que Saint-Malo accueille chaque année près d’une centaine de lycéens, venus essentiellement d’Europe mais également de plus loin, dans le cadre du festival de théâtre « FETLYF », récemment renommé « Lycéens sur les planches ». Pour comprendre de quoi il s’agit, le moment est venu de quitter la vieille ville d’Intra-Muros pour gagner le quartier voisin de Saint-Servan où, non loin du collège Jean-Baptiste Charcot, se trouve le théâtre Bouvet qui, du 27 février au 3 mars 2017, fait office de quartier général pour les participants du festival. Sur le chemin, impossible de rater les affiches annonçant l'événement, elles sont même supplées par l’écran géant de la médiathèque qui fait face aux visiteurs affluant de la gare, juste au cas où le badaud n’aurait pas compris où l’action se passait. A l’heure où tout bon lycéen qui se respecte est préoccupé par les révisions du baccalauréat, laissant les rues désertent car bien enfermé dans sa salle de cours, quelques irréductibles sont amassés sur le trottoir courant le long du théâtre. Ça parle, rigole, s’esclaffe, le tout dans des langues aussi diverses que variées. Pas de doute possible, le festival a bel et bien débuté.

Comme chaque année, les lycéens passent la semaine au sein du théâtre de la ville de Saint-Malo, dans un décor majestueux
Une semaine en immersion totale dans le monde du théâtre

C’est dans ce somptueux désordre que peine à se faire entendre Léo, lycéen lui aussi, en première, dans l’établissement malouin de Maupertuis et chargé de l’encadrement des bénévoles du FETLYF. Très impliqué dans la vie du festival, c’est avec beaucoup de sérieux qu’il relève fièrement la besogne qui lui a été confié, le tout non sans une dose de stress et d’imprévu. « J’ai 17 ans et je suis en 1ère STI au lycée de Maupertuis. J’ai été incorporé au bureau du FETLYF afin d’aider à l’organisation. On m’a confié avec une autre élève le rôle de m’occuper de tous les bénévoles du FETLYF. On leur a donc fait un planning avec leur nom, leur rôle et les différentes tâches qu’ils vont devoir gérer durant toute la durée du festival ». Pour cette 14ème édition, ils sont environs 60 bénévoles, tous lycéens de Saint-Malo, à mettre la main à la pâte afin que tout se déroule comme voulu selon le précieux planning que Léo ne lâche pas des yeux, ni même des mains. Et ce n’est pas de trop car mettre en place un tel événement impliquant autant d’acteurs n’est pas de tout repos. Installer les décors, accueillir et placer les spectateurs, laver la salle entre chaque répétition et spectacle, organiser les repas et prendre en charge les différentes troupes tout au long des ateliers organisés, la liste des choses à faire est bien garnie. « On travaille plus que si on était en cours, c’est épuisant » lâche Léo avec un sourire, lui qui explique se lever à 7h et se coucher à 23h chaque jour durant le Fetlyf, le tout sans interruption. Épuisant en effet. En tant que responsable des bénévoles, il est sollicité presque en permanence, que ce soit par les bénévoles ou par les comédiens, qui s’en remettent souvent à lui. Son téléphone se met à sonner, il s’interrompt alors et sort son appareil de sa poche afin de juger de l’importance de l’appel. Pas un cas d’extrême urgence visiblement, il laisse filer, l’émetteur rappellera. Un vrai ministre. Il reprend : « je suis là tous les jours, je cours partout, je n’ai pas une seconde pour moi. C’est du boulot, surtout avec les imprévus ». Des imprévus comme ce groupe d’étrangers arrivé 2 jours plus tard que de la date initiale. Évidemment le planning sacré s’en est vu chamboulé. « Rien ne se passe toujours comme prévu, il faut s’adapter ». S’adapter aux petits pépins de dernières minutes mais aussi aux différences culturelles entre les nombreux lycéens étrangers.

Pierre Barbet, le comédien parrain de l'édition 2017, écrit : « Partout et de tous temps des murs s’élèvent et d’autres s’effondrent. Au théâtre, on transgresse. On traverse le « quatrième mur » pour venir rencontrer le public. Pour être avec. » La citation définissant le thème, chaque troupe de lycéen a donc réalisé dans la semaine une partie de mur, destinée à être assemblée pour constituer le décor du spectacle final.

Des lycéens francophones, venus d'europe et d'ailleurs

Ils sont douze troupes, moitié étrangères et moitié françaises, le tout pour un total de cent cinquante apprentis comédiens. Qu’ils parlent serbe, tchèque, roumain, tunisien, brésilien ou bien-sûr français, ils s’efforcent tous à communiquer ensemble et à se faire comprendre. « C’est un festival francophone donc les participants sont censés parler français mais ce n’est pas toujours le cas. Malgré cela on arrive toujours à se faire comprendre, en passant par des intermédiaires ou par le biais de gestes, pas de souci de ce côté-là ». En plus de son rôle de chargé des bénévoles, comme si cela ne suffisait pas, Léo fait aussi partie d’une troupe qui se produit lors du Fetlyf. Pourquoi autant d’implication chez ce jeune ? Il tranche très sérieusement « Parce que ça me plaît, je donne aussi des cours aux plus jeunes à côté. C’est ma passion donc j’essaye de m’impliquer au maximum dedans et comme j’ai la chance de pouvoir participer à ce festival je fonce ! Après mon bac je veux faire un conservatoire afin de devenir comédien ». Le parcours semble tout tracé donc.

Le FETLYF, un festival organisé par les lycéens, pour les lycéens

Autre acteur du festival et pas des moindres, Pierrick Villane, responsable artistique et coordinateur de l’évènement. Cet amoureux de théâtre en a fait son métier puisqu’il l’enseigne aux élèves du lycée Maupertuis. Il a d’ailleurs imaginé et mis sur pied deux pièces interprétées durant le FETLYF. Une coupe de cheveux approximative, un t-shirt bien rentré dans le jean qui moule à merveille un bidon de bon vivant, Pierrick et son allure d’artiste incompris se lancent dans un ton mi-sérieux, mi-blasé : « Ce qui nous rassemble nous c’est plus la francophonie que l’Europe. Ce qui est important c’est le théâtre, la notion d’Europe c’est secondaire. L’important c’est ce concept de réunir des jeunes issus de différents pays avec différentes cultures, européennes ou non d’ailleurs, autour d’un même projet de création théâtrale et artistique. Le nom a changé – de Festival Européen de Théâtre des Lycées Francophones à Lycéens sur les planches - car on a la volonté de recentrer l’attention sur les lycéens qui joue les pièces, créent les décors, organisent le festival ». Il ne faut pas s’y tromper, l’essence même du festival n’est pas tant la création artistique brute que l’échange, le partage qui découle de ce projet commun entre lycéens venus de tout horizon. Ce vieux briscard est là depuis la 2ème édition. De simple professeur accompagnateur, il s’est pris au jeu et a gagné de plus en plus de responsabilités au fil des années. Il est désormais l’homme à tout faire et la figure de ce festival qui dicte la note à ses jeunes disciples. Bien aidé cependant par les enseignants étrangers. « Les professeurs choisissent les pièces interprétés par leurs troupes, du classique ou des pièces crées pour l’occasion. Etant donnée la taille de certaines troupes - 23 comédiens pour la plus importante – on était obligé de leur écrire spécialement une pièce. Des pièces de 23 acteurs ça n’existe quasiment pas». Une chose a changé depuis deux ans, la traditionnelle délibération du jury afin de sacrer la pièce et l’acteur les plus performants a été délibérément oublié. « On a arrêté la remise de prix parce que notre lycée de Maupertuis gagnait trop souvent » lâche t-il un sourire en coin. « Et puis c’était contre l’idée fondatrice du FETLYF qui n’est pas une compétition ». Il regarde sa montre, c’est déjà l’heure de s’y remettre.

Autant de jeunes lycéens qui débarquent en ville le temps d’une semaine, ça ne passe forcément pas inaperçu. D’autant plus qu’il faut loger tout ce beau monde. Pour cela, les familles sont très nombreuses chaque année à se porter volontaire afin d’accueillir sous leur toit un ou plusieurs étrangers. C’est le cas de la famille de Marine, habitants du village voisin Saint-Père-Marc-en-Poulet, qui accueille bénévolement des comédiens chaque année. « C’est un rituel qui s’est instauré depuis un moment maintenant ». Marine a découvert le FETLYF il y a une dizaine d’années en allant assister au festival alors qu’elle étudiait au Lycée Jacques Cartier. « J’ai tout de suite proposé à mes parents d’héberger ces correspondants étrangers et ils ont accepté avec plaisir. Quand j’ai quitté le lycée mes petites sœurs ont pris le relais et aujourd’hui, bien que le lycée soit terminé pour tout le monde, nous continuons d’accueillir ces jeunes avec grand plaisir ». Les familles ne connaissent pas leur nouvel invité avant que celui-ci ne pose ses bagages chez elles. Alors évidemment c’est un peu la loterie chaque année, le hasard apportant son lot d’expériences plus ou moins bonnes. « C’est la surprise à chaque fois, ils sont tous très différents en fonction de leur pays d’origine. Certains sont très timides et leur passage est très discret. D’autres ne parlent presque pas la langue. Les mauvaises expériences sont plutôt rares dans l’ensemble, chacun faisant un effort pour rendre le séjour agréable et cela arrive que l’on reste en contact avec eux bien après le festival ». C’est la famille FETLYF.

Une salle comble pour un spectacle final détonant

Les représentations s'enchaînent tout au long de la semaine et à chaque fois le public répond présent. Vient enfin le vendredi soir et sa soirée de clôture très attendue à chaque édition. Cette année encore, le parking qui fait face au théâtre est pris d’assaut par les voitures, obligeant les moins audacieuses à s’aventurer dans les rues alentours. C’est de bon augure. Dans le hall, les derniers arrivants retirent leurs tickets dans la hâte avant de s’engouffrer dans la salle pour tenter de dénicher une des rares places inoccupées. Les deux étages et leurs 600 places qu’offre le théâtre Bouvet sont pleins à craquer et la salle emplit d’un brouhaha collectif. Élèves, enseignants, familles ou simples spectateurs, tous tenaient à assister à cette belle soirée. Le calme gagne enfin l’audience quand un Pierrick Villane, visiblement fatigué mais ravi, se saisit du micro et ouvre le bal par une rapide introduction de la soirée. Puis les lumières de la salle se tamisent et se concentrent pour s’intensifier sur la scène. Les coups de bâtons réglementaires résonnent et le grand et lourd rideau rouge s’ouvre enfin. Les comédiens se succèdent tout au long de cette pièce originale spécialement créé pour l’occasion durant la semaine et qu’ils ont donc à peine eu le temps de s’approprier. Ce spectacle intègre tous les ateliers auxquels les lycéens ont participé durant la semaine : de la danse, de la peinture, des arts plastiques, du clown et de l’écriture. Le tout s’articule parfaitement malgré les quelques blancs et hésitations qui témoignent de l’urgence dans laquelle se sont déroulées les répétitions. La pièce est un succès et est couronnée d’applaudissement qui se poursuivent jusqu’au salut final des 50 comédiens sur scène. Après les traditionnels remerciements et remise des prix, la musique de cette 14ème édition du FETLYF, « Santiano » de Hugues Aufray, résonne une dernière fois tandis que le rideau se referme. Les planches se vident en même temps que la salle et les spectateurs rentrent chez eux tandis que bénévoles et comédiens se préparent à poursuivre dans des festivités bien méritées. Le théâtre retrouve son calme et c’est déjà fini pour cette année.

Après plus d’une semaine d’ateliers et de spectacles, le théâtre retrouve son calme habituel tandis que les lycéens rentrent chez eux

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