« PRENDRE UN COUTEAU DANS UNE BAGARRE, C’EST RENDRE POSSIBLE UN DRAME » ============

Article 122-5 CP. « N’est pas pénalement responsable la personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, effectue dans le même temps, un acte commandé par la nécessité de la légitime défense d’elle-même ou d’autrui, sauf s’il y a disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l’atteinte. » La légitime défense.

Le 8 juin 2013, entre 5 et 6 h du matin, la lame entre dans l’abdomen de Ricky. Quatre ans après, le 7 mars 2017, s’ouvre le premier des deux jours de procès de son agresseur. Qualification des faits : violence avec usage d’une arme ayant entraîné la mort sans intention de la donner.

AURÉLIEN RISQUE 20 ANS DE RÉCLUSION CRIMINELLE.

Le petit jour se lève quand le beau-frère d’Aurélien sort de la maison. Aux alentours de 5h du matin, il n’y a pas foule dans les rues de Pont-l’Evêque. Mais il y a Ricky, qui rentre de discothèque avec des amis.

Le beau-frère, sorti de la maison, cherche une clope et s’avance vers la petite troupe qui manifestement refuse la demande… S’ensuit une bousculade, et des coups sont échangés. La situation s’envenime. Aurélien, lui, toujours dans sa maison, a rejoint le premier étage. Il est déjà couché quand il entend des cris familiers. Celui de son beau-frère avec qui il vient de passer tout l’après-midi. Il part à sa rescousse. Le beau-père cherche, lui, à calmer la situation. Sans succès.

Mère, père, soeurs et ex compagne sont tous réunis sur le banc de la partie civile.

A la régulière, un contre un, le combat est décrit comme rude. Il s’est même invité dans la maison. La télé porte les traces d’un violent coup et une table basse est brisée. A un moment, Aurélien réussi a faire tomber Ricky, le repousse aux portes de la maison. Il aperçoit aussi du monde, « un grand costaud », qui semble arriver à la rescousse de Ricky.

Il part dans la cuisine, mitoyenne à la salle à manger de la maisonnette. Devant l’évier, il se saisit d’un couteau dont il s’est servi lors du barbecue de l’après-midi. Il s’avance jusqu’à la porte d’entrée, l’arme dans la main droite. Il aurait plus ou moins brandi la lame de 7 cm devant lui. La victime s’avance, la pointe du couteau pénètre l’abdomen, touche les intestins.

« Je n’ai jamais voulu le tuer, j’ai eu peur pour ma famille, mes amis. »

Ricky ne s’effondre pas. Il fuit la maison sur ses deux jambes et se rend à quelques dizaines de mètres. Il cherche à rejoindre la cabine téléphonique. Il compose le 17. L’enregistrement de la conversation, très bref, indique que Ricky est désorienté. Il annonce être à Livarot, à 40 km au Nord de sa position, et non à pont-l’Evêque (les gendarmes ont la possibilité de connaître le lieu d’appel). « J’ai été planté, on m’a schlassé. » Des paroles qui déclenchent une intervention. Gendarmes et pompiers se rendent à Pont-L’Évêque.

Sur place, il trouve un jeune homme adossé à une vitrine. Inconscient et le souffle lourd. Placé dans un matelas qui durcit quand on le gonfle, il est placé dans le véhicule des pompiers. Le couteau a créé une hémorragie interne trop importante. Il meurt dans le véhicule des secours, quelques minutes plus tard. Il avait 25 ans.

RÈGLEMENT À L’ AMIABLE

Durant l’intervention des secours, quand Ricky était encore vivant, l’ambiance a changé dans la maison d’Aurélien. La tension est retombée. On se roule mutuellement des cigarettes qu’on propose de payer 2 euros pièce, on se paye un verre… Objectif de cette situation tragico-insolite ? Le remboursement pour les dégâts occasionnés sans passer par la case police !

Me Agnes, avocat de la partie civile lors du procès en assises qui s’est déroulé le 7 et 8 mars 2017 à Caen.

Aurélien rapporte même à sa compagne, présente, ainsi qu’aux amis de la victime, « qu’il a fait le con, qu’il a planté quelqu’un ». L’arme du crime, elle, est reposée sur l’évier. Elle est même lavée peu de temps après. Durant l’enquête, impossible d’ailleurs pour les experts d’identifier exactement lequel des 4 ou 5 couteaux retrouvés a été utilisé pour tuer.

  • PRÉSENT LORS DU PROCÈS, EN QUALITÉ DE TÉMOINS, LES DIFFÉRENTS PROTAGONISTES N’APPORTENT QUE TRÈS PEU D’ÉLÉMENTS. TRÈS PEU. L’ALCOOL, LORS DE CETTE SOIRÉE TRAGIQUE, A EFFACÉ LES MÉMOIRES. LE CANNABIS AUSSI.

Une précision est importante. Durant les faits, une grande partie des protagonistes est alcoolisée. Entre 1,5 et 2 gr d’alcool par litre de sang. Accusé et victime également.

Aurélien n’apprend la mort de Ricky qu’aux alentours de 8h du matin par les gendarmes. En remontant les traces de sang, les enquêteurs remontent facilement jusqu’à la maison et son salon toujours en désordre. Aurélien affirme de suite être l’auteur des faits. Il sera placé en garde à vue et entendu.

La décision des délibérations est annoncée par Antoinette Lepeltier-Durel, présidente de la cour d’assises du Calvados.
« NON, CE N’EST PAS DE LA LÉGITIME DÉFENSE ! »

Durant ces réquisitions, l’avocat général cherche à déconstruire la légitime défense. Pour lui, pour la loi, il faut que « l’acte de défense soit nécessaire ». Concrètement, l’utilisation de la violence devait être le seul moyen de se défendre. De plus, la force utilisée « doit être proportionnée ». Là, ça coince. Les coups de poing ne valent pas une lame. La proportion n’est pas la même. Pour l’avocat général : « Prendre un couteau dans une bagarre, c’est rendre possible un drame. Il y avait ici une volonté de faire mal. »

Le magistrat du Parquet clos lourdement ses réquisitions. Dix ans de prison sont demandés aux jurés.

Pour l’avocat de la défense, l’avocat d’Aurélien, « il faut exclure l’émotion du processus du réflexion ». Un intro en rapport aux dépositions des membres de la famille de Ricky qui se sont déroulées la veille. Des propos lourds en émotion… « Et je le répète, nous ne sommes pas ici face à un cas de légitime défense. Mon client a annoncé avoir pointé le couteau. Il a avoué avoir piqué la victime. A dit ses remords à plusieurs reprises. Alors oui, Aurélien s’est défendu d’une manière disproportionnée. »

« MAIS, IL Y AVAIT BIEN DES RAISONS DE PANIQUER NON ? »

L’avocat, qui est le dernier à plaider, conte la scène d’un autre point de vue. « Mon client est chez lui, il fête son emménagement. Se couche et entend du bruit. La situation dégénère et la rixe s’invite dans sa propre maison. Sa fille et sa compagne hurlent. » Un silence pesant plane dans la salle après cette question qui fait réfléchir l’auditoire : « Qu’auriez-vous tous fait à sa place ? «

Aucune réponse bien entendu, mais la demande d’une sanction proportionnée à « ce qui s’est réellement passé durant cette soirée. »

Après délibération, la sonnette de reprise d’audience résonne. Seul Aurélien reste debout pour l’annonce de la décision.

Quatre ans de réclusion criminelle.

Jérémy BONNET.

Pour les bienfaits de la rédaction, l’ordre chronologique du procès n’est parfois pas scrupuleusement respecté. A l’inverse, les faits expliqués sont tous issus d’un procès aux assises qui s’est déroulée du 7 et 8 mars 2017.

Credits:

J.B

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