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pas de côté #03 Batz-sur-Mer : atelier d'écriture en marchant

Une démarche proposée par l'addrn.

« Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine. Ecrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait – on ne le sait qu’après – avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi. L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie. »
Marguerite Duras, Ecrire, 1993.

Comment raconter un territoire par l’écriture ?

La mise en récit d’un territoire que l’on découvre peut être le fruit d’impressions ressenties lors de sa traversée et de son appropriation progressive, les personnes qui le connaissent déjà bien sont dans une position particulière. La géographie est aussi l’art de mélanger nos écritures et nos sensibilités ouvertes aux espaces de toutes sortes, que nous découvrons, pratiquons voire habitons. C’était l’objet de cet atelier : faire joyeusement de la géographie en utilisant l’écriture au cours d’une marche depuis les marais vers la promesse de l’océan.

Pour cet atelier d’écriture en marchant, Frédéric Barbe nous a accompagnés en nous invitant au passage à l’acte d’écrire, au bord des marais salants, en traversant Batz-sur-Mer du nord au sud, et sur le Port Saint-Michel. Nous avons lu et discuté nos textes parfois sur place, plus longuement dans la médiathèque de Batz-sur-Mer.

Géographe de formation, enseignant-chercheur au sein du pôle sciences sociales de l'école d'architecture de Nantes, il travaille en parallèle sur les questions de littératie (usages et politiques publiques de lecture-écriture) et la transition socio-écologique (au sens des trois écologies : environnementale, sociale et subjective), dans une approche pragmatiste. Il co-anime également depuis 2007 le laboratoire A la criée, géographies, arts et écritures. Plus d'infos : www.alacriee.org

1. Il était une fois dans l’ouest

La gare de Batz-sur-Mer

Rendez-vous est pris à la gare : Frédéric évoque le début du film « Il était une fois dans l’ouest »… Comment transposer des imaginaires éloignés, fictionnels, dans une réalité quotidienne ? A cette heure elle est calme, déserte mais aussi sereine. «Finalement, qu’est-ce qu’un récit de territoire ? » demande une participante. Un mode de produire un diagnostic ? De décrire un territoire de manière subjective ? Conduire le projet urbain à travers l’imaginaire des habitants ? La question de la pluralité des récits est ouverte. Une notion galvaudée par les praticiens du territoire, alors qu’elle peut être appropriée pleinement par les habitants voire les gens de passage ? L’atelier d’écriture est introduit. Le matériel : un calepin, un stylo… s’éloigner quelque temps de l’écriture sur téléphone pour retrouver l’écriture manuscrite. La «contrainte créative» est exposée : une consigne, une durée, un sujet, etc. En route pour la première proposition (ou contrainte) d’écriture… déjà un Pas de Côté : on passe sous la voie ferrée pour aller se poser au bord des marais salants.

2. 10 phrases en 10 minutes

Les marais salants

La consigne : à chaque minute, au rythme de leur égrainage par Frédéric, les participants doivent écrire une phrase sur ce qu’ils ont face à eux, ce qui se passe autour d’eux, en eux,…

Notions abordées : le rythme imposé est stimulant, il permet de faire abstraction plus rapidement de l’hésitation à se lancer dans l’acte d’écrire son ressenti du lieu où l’on se trouve. L’atelier d’écriture à la française se distingue de l’atelier d’écriture à l’anglo-saxonne : schématiquement, dans le premier cas, on écrit ensemble puis on lit ensemble ; dans le deuxième cas on écrit chez soi puis on lit ensemble, on décortique, on critique, on restructure. L’expérience montre qu’il est plus facile de faire écrire des enfants que des adultes ! Comment se débarrasser de notre difficulté à nous montrer en train d’écrire, à ne pas craindre le jugement, à accueillir aussi les autres textes avec une bienveillance critique et constructive ?

3. La traversée, collecte de mots

Des marais salants au port Saint-Michel

La consigne : une déambulation dans Batz-sur-Mer, des marais salants jusqu’au port Saint-Michel. L’occasion de collecter les mots vus, lus sur les murs, les panneaux, les publicités, les maisons, les boites à lettres, les tags,…

Notions abordées: de la collecte de mots à l’assemblage : écrire une histoire en se baladant, délirer aussi comme un gamin ou un romancier, un auteur de polar. Mettre à profit le matériau récolté. Certains pratiquent le « caviardage de texte » : écrire un texte à partir d’une collecte, puis ne garder que les mots, les phrases qui plaisent.

Assemblage de mots #1

Ce premier assemblage de mots réalisé par Frédéric est composé de mots ou expressions, bouts de phrases prises dans son brouillon. Mais ce brouillon n’est pas une trace objective du territoire (d’ailleurs existe-t-il ce genre de traces «objectives»?). Avec l’habitude, les brouillons sont progressivement «orientés», à la fois par l’imaginaire de l’auteur, son expérience et par ce qu’offre le territoire et les rencontres (par exemple de petits échanges avec des personnes croisées ici ou là), parfois aussi la commande ou le cadre de l’écriture. Le brouillon est une interprétation déjà, et l’assemblage final doit pouvoir s’entendre ou se lire comme une histoire.

« Architecture peu banale, rue de la Violette, musée 307 HDI à n'utiliser qu'en cas de danger, fuite de gaz ou incendie. Évitez toute flamme ou étincelle, protection cathodique.
Hommage aux femmes de Batz.
Elles couraient pieds nus. Gaspiller l'eau, c'est pas beau. Synergie travail temporaire. Rincez-vous et puis c'est tout.
Perdu beau chat noir pucé, dossier à consulter en mairie tous les midis de 12 à 14 heures, tartiflettes, savoyardes, algues du Guilvinec, café offert, bourse aux jouets, repair café.
Vous faîtes une enquête ? Au-dessus du niveau de la mer. Classement baignade 2019 excellent ; légère contamination, cuisson recommandée pour le Préfet et par délégation, pour bâtir ensemble journaux, magazines, prospectus, plages et visites.
La cérémonie officielle, matinée d'accueil pour les nouveaux arrivants, dépôt de gerbes, chant « La Marseillaise » par les élèves des écoles et des personnes âgées vulnérables, vin d'honneur suivi d'un buffet rue de la Plage, aux risques et périls des utilisateurs. »

Assemblage de mots #2

A partir d’un lot de mots collectés par le groupe.

«Marée Bat’z. Baignade, Plage, Pêche, Coquillage, Atlantique balnéaire, Govelle, Avocette et Canicule. Mimi la Frite et Cricri D’amour versus Marée Bat'z.
La Brasserie Artisanale de la Côte d’Amour, les nuits salines, les monuments historiques, l'Agence de la Mer, la Cocotte en pâte et la Maison du Sabot, des Crevettes vivantes au Bar de la Tour, L’Hair du temps, l'EPHAD, Vélocéan et le risque de diabète.
Pervenche / Alarme / Gendarmerie / Stop / Interdit / les crottes, c'est dans le sac, fois 2. Annulé.
PMU, brioches et biscuits. Ancre pirate à Guénolé, inondation, permis de construire et hortensias. Chantier interdit au public rue du Pré de Pas. Coupe longitudinale rue des Torrents et rue des Prêtres. Un beau chat noir pucé. Aligato 3 fois.
Sauniers, douaniers, bonnes sœurs, paludiers et paludières. ATTENTION MANIFESTATION. Femmes à l’honneur. Infos trafic. «Ma vie ne me plaisait pas, alors j’ai créé ma vie». Périls et boissons fraîches. Belle France inoubliable, c’est tout bête. Office de tourisme Politique inclusive Égalité Homme-Femme et B-Twin.»

4. Une écriture de détail, à propos de «quelque chose»

Le port Saint-Michel

La consigne : d’abord observer ce qui nous entoure, puis en dix minutes écrire l’histoire d’un détail au-delà de la «jolie plage» ; jusqu’à épuisement de l’inspiration. Tout peut faire écriture. Tout peut faire écriture longue, même l’infime ou le dérisoire.

Notions abordées : le potentiel du premier jet : on produit un matériau, une «pâte», des «rushs» : qu’en fait-on ensuite ? Ces récits laissent transparaître des sensibilités personnelles, des souvenirs. Certains sont poétiques, d’autres s’apparentent à une notice technique. On peut décrire ce qu’on voit : objet ou personne, ce qu’on sent, ce qu’on entend.

3 récits à écouter...

2 récits à lire...

Ma voisine

« Elle est assise sur son banc. Sa peau et ses vêtements sont foncés. Ses jambes croisées, ses sourcils froncés. Elle écrit. Elle décrit. Je lis sur son visage sa quête d’inspiration. J’ai besoin d’une suite d’informations, c’est ce qui est suggéré pour cet exercice alors la voici : un bonnet noir à strass, le soleil les fait tous briller, les plus petits comme les plus grands… un carnet qui se remplit d’écritures (ah ! elle a tourné la page). Une assise qui semble confortable et lui convenir, le dos détendu et toujours les jambes croisées. Le dessous de ses bottes traduit qu’elle a parcouru au moins dans la journée, de l’herbe, de la terre et du sable. Son crayon semble s’enflammer et parfois il s’arrête. Il n’est pas du même blanc que le papier. Une alliance à gauche qui brille autant que les strass de son bonnet ou que le soleil sur l’eau. Le regard vers l’Océan justement… »

La poubelle de la plage

« Elle est là, posée presque en plein milieu de la plage, mais personne ne la voit, ou plus exactement personne ne veut la voir. Pourtant tout le monde l’utilise. Tout le monde envierait son point de vue face à la mer à ressentir les embruns et la chaleur du soleil à longueur d’année. Mais, elle, c’est la poubelle. Celle que personne n’envie. Tant bien que mal elle essaie de se faire une place dans ce paysage en collectant les déchets, histoire de conserver l’intégrité de ce paysage qu’elle aime tant. Alors elle collecte, elle avale, elle bouffe tout ce qu’on lui donne quitte parfois à en faire une overdose. Aujourd’hui c’était banane, mouchoir et bouteille en verre. Comme on dit, elle fait le job. Mais ce qu’on ne dit pas assez, c’est qu’elle souffre. Les embruns et le soleil lui font gondoler ses planches. Depuis plusieurs années ses vis rouillent et s’effritent au point que certaines planches ne tiennent plus qu’en deux voire un point. Son capot se vrille et la protège de moins en moins bien des intempéries. Mais cette déliquescence, personne ne la voit, comme tout son travail d’ailleurs. C’est comme ça, elle est habituée. Elle c’est la poubelle, elle c’est la poubelle sur la plage face à la mer. »

Rendez-vous en 2020 pour la saison 2 des Pas de Côté

D’ici là, pour patienter :

Bibliographie… récits de territoires ou de voyages

Elisabeth Pasquier, La passagère du TER, Joca Seria, 2016

Marie-Hélène Bacqué et André Mérian, Retour à Roissy, voyage sur le RER B, Seuil, 2019

Georges Perec, Espèces d'espaces, Galilée, 1974

Frédéric Barbe, Made in Korea, nouveaux récits de Corée du Sud, L'Atalante, 2001

Bureau de la main d’œuvre indigène, Le guide indigène de détourisme de Nantes et Saint-Nazaire, A La Criée, 2016

Alexis Fichet, Le Guide Vallée de la Vilaine, 26 itinéraires pour découvrir la vallée de Rennes à Laillé, Coopérative Cuesta, Alexis Fichet, Léa Muller, 2018

MEET – Maison des écrivains étrangers et des traducteurs de Saint-Nazaire - Chaque année, la MEET accueille en résidence des écrivains étrangers et des traducteurs du monde entier. Elle leur alloue une bourse et leur met à disposition un appartement au 10e étage du Building, au-dessus du port et des chantiers navals. Sur le site on trouve quelques beaux récits du territoire…

Une démarche proposée par l'addrn

Textes : Mathilde Delepine, François Lacoste, Kévin Chesnel, Noémie Martin, Claude Maillère,

Photographies et réalisation graphique : Mathilde Delepine, Anaïs Hamon

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