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Vichy, un passé toujours tabou? 1er juillet 1940, le gouvernement français s’installe à Vichy. Cette date marque le début d’une période sombre pour la reine des villes d’eau. 80 ans plus tard, la cité thermale traîne toujours son triste passé, au grand dam des vichyssois.

La naissance du "Régime de Vichy"

22 juin 1940. Le Maréchal Philippe Pétain demande l’armistice aux Allemands. Il sera signé à Rethondes. Le gouvernement français, qui siégeait alors à Bordeaux va se déplacer dans la ville de Vichy. La raison ? Située en zone libre, la cité thermale offre une capacité hôtelière considérable permettant d'accueillir tous les ministères et des services téléphoniques parmi les plus performants. Mais une date va marquer un tournant dans le système politique français : le 10 juillet 1940. Dans l’actuel Opéra de Vichy, 600 députés et sénateurs se réunissent. Par un coup d’état, Pétain s’octroie les pleins pouvoirs et devient président. Seuls 80 parlementaires ont voté contre l’abolition du régime républicain. Seul souvenir de cette période, une plaque commémorative apposée sur le fameux bâtiment ou y figurent les noms et ces quelques mots : “quatre-vingts parlementaires ont par leur vote affirmé leur attachement à la république, leur amour de la liberté et leur foi dans la victoire. Ainsi s’acheva la IIIe République”. Les termes pour désigner le gouvernement se multiplient : “régime de Vichy”, “gouvernement de Vichy”, “la France de Vichy” ou tout simplement “Vichy”.

Une du journal La France de Bordeaux et du Sud-Ouest du jeudi 11 juillet 1940

Même si la ville n’est absolument pas responsable de cet événement, ce choix fait en 1940 va marquer durablement la cité qui depuis, est associée à l’expression « gouvernement de Vichy ». Dès novembre 1944, soit quelques semaines après la Libération, le Conseil municipal s’inquiète de cette nouvelle appellation.

La collaboration

Le passé du gouvernement de Pétain est très sombre. Des rafles dans toute la France libre, des déportations vers les camps de concentration et d’extermination comptent parmi les crimes odieux orchestrés par l'Allemagne d'Hitler et le gouvernement français.

Plaque entourée de fleurs, commémorant le début de la rafle des Juifs le 26 août 1942

Devant l'hôtel du Parc abritant au troisième étage les quartiers du Maréchal Pétain, une stèle à la mémoire des déportés juifs repose là, au centre d'une petite allée touristique. Les passants peuvent y lire : "Le gouvernement de l'Etat français, installé dans cet immeuble à Vichy, a déclenché sur tout le territoire de la zone libre une gigantesque rafle de Juifs étrangers. Plus de 6 500 d'entre eux, dont des centaines d'enfants, ont été arrêtés ce jour-là et livrés aux nazis en zone occupée, d'où ils ont été aussitôt déportés sans retour vers le camp d'extermination d'Auschwitz. Au total ce fut le sort tragique de plus de 10 000 juifs étrangers vivant en zone libre". Elle a remplacé une plaque qui fut, il y a encore peu de temps, posée contre le dit immeuble.

l'Hôtel du Parc abritant anciennement les quartiers du Maréchal Pétain au 3ème étage

La collaboration entre l’Allemagne et l’Etat français n’est pas seulement politique mais également militaire et économique. Entre 40 000 et 60 000 soldats français ont été envoyés sur le front russe de 1943 à 1944 pour combattre au côté de l’armée allemande. Les usines nationales tournent pour l’Allemagne et 37 % du PIB français lui est versé. Tous les avions produits en France sont utilisés par les forces allemandes.

10 juillet

Dans la matinée du 10 juillet 2019, il y a eu un peu d’animation sur les marches de l’Opéra de Vichy. Pas pour une représentation, mais plutôt pour une inauguration en présence d’officiels locaux et de Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale : la municipalité a dévoilé une plaque commémorant les 80 parlementaires ayant refusé de voter les pleins pouvoirs pour Pétain, le 10 juillet 1940. La nouvelle plaque indique les noms des parlementaires et remplace l'ancienne datant des années 1980.

Ancienne plaque commémorative rendant hommage aux 80 parlementaires ayant choisi de ne pas donner les pleins pouvoirs à Pétain
La nouvelle plaque commémorative inscrite sur les murs de l'opéra comportant cette fois les noms des 80 parlementaires

Un souvenir toujours douloureux ?

Ce passé, bien que lointain, continue de “poursuivre” les habitants de la petite ville. “Avant quand on me demandait d’où je venais, je disais Bellerive”, explique Françoise Desseigne, 80 ans et née à Vichy. Oui, habiter Vichy était une honte. Même si cela commence à s’estomper et se révèle aujourd’hui, ce douloureux passé reste collé à l’image de la ville.

"La ville de Vichy n’est pas responsable. On ne peut pas empêcher quelqu’un de penser ce qu’il pense mais il faudrait promouvoir ce qui fait les atouts de la ville de Vichy plutôt que de se remémorer le passé"

Bernard Huet

Les habitants voudraient oublier le passé et laisser ce moment à l’histoire. Se tourner vers l’avenir et ne plus en parler. Plutôt se pencher sur les atouts de la ville et tout ce qui fait son charme. Certaines personnes associent encore la ville de Vichy avec le “régime de Vichy”. Un amalgame problématique.

"Tout nous rappelle le régime de Vichy donc c’est très présent. Si j’étais Vichyssois je ne serais pas fier de mon passé mais c’est le gouvernement et non la ville. C’est un fardeau pour les habitants"

Alain Julé

"Les vichyssois n’ont pas de mal avec le passé de leur ville. Mais c’est plutôt les gens qui viennent d’autres villes. Je me suis déjà fait insulter une fois. Mais bon je suis née ici, je n'ai pas choisi"

Françoise Desseigne

Vers un changement d'esprit

Cela fait déjà plus de 40 ans qu'aucun président français ne s'est déplacé à Vichy. Le dernier en date est Valéry Giscard d'Estaing, homme politique ayant été maire de Chamalières, une commune non loin de Vichy. Frédéric Aguilera, maire de Vichy, a d'ailleurs fait connaitre son mécontentement concernant la faible considération pour la ville et sa qualification de "régime de Vichy" dans l'un des événements les plus traumatisants de l'histoire de France.

Capture d'écran des tweets postés par le maire de Vichy Frédéric Aguilera

Après des échanges de tweets avec Emmanuel Macron, le maire de Vichy a été reçu à l'Elysée le 28 août 2019 afin de s'entretenir avec le président au sujet de la qualification de la ville. « A deux reprises, le président de la République a utilisé le terme de Vichy dans ses discours mémoriels. A chaque fois on a essayé de sensibiliser le cabinet du président pour faire évoluer ce vocabulaire heurtant. Vichy, c’est 2 000 ans d’histoire. Les conseillers du président ont souhaité qu’on puisse en discuter. J’ai expliqué pourquoi j’estimais que ce langage était à bannir au niveau officiel. Les conseillers ont compris. J’ai insisté sur le fait que cet abus de langage renvoyait à un déni historique, dangereux à l’heure des populismes » a déclaré Frédéric Aguilera. Il en a d'ailleurs profité pour inviter le président Emmanuel Macron dans la ville thermal.

Capture d'écran d'un tweet de Frédéric Aguilera après son entrevue avec Emmanuel Macron au palais de l'Elysée

Si bien souvent la ville de Vichy évoque ce moment historique épouvantable, c'est également le côté thermal qui arrive à l’esprit des personnes. Sa candidature au patrimoine mondiale de l’UNESCO lui permet d’avancer encore, de mettre en lumière ses parcs, son architecture et son attractivité. Cette reconnaissance pourrait lui insuffler une nouvelle dynamique. Pour peut-être tourner totalement la page.