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Prédication de la réformation Comment la Bible "réforme" jusqu'aujourd'hui la vie chrétienne et l'Église ?

PRÉDICATION DU PASTEUR RUDI POPP

Ce dimanche marque, dans les Églises luthériennes et réformées en France, la fête de la Réformation, célébrée en vue du 31 octobre qui est considéré comme l’anniversaire du protestantisme. Or, la fête de la Réformation n’est pas un jubilé. Nous ne célébrons pas — comme d’aucuns le préféreraient ! — nos « héros » de la foi protestante — Luther, Calvin, Bucer — qui auraient une fois pour toutes rétabli la vraie Église, et « basta - tant pis pour les catholiques ». La fête de la Réformation est au contraire un jour de repentance, qui est liturgiquement centrée sur ces versets du 3e chapitre de l’épître aux Romains :

« Dieu déclare les êtres humains justes par la foi et la fidélité de Jésus Christ, il le fait pour tous ceux qui mettent leur foi en lui. Car il n’y a pas de différence entre eux : tous ont péché et sont privés de la présence glorieuse de Dieu. Mais Dieu, par sa grâce, les rend justes, gratuitement, par Jésus Christ qui les délivre de leur esclavage. » (v.22-24 NFC)

Dans cet esprit, je vous propose ce matin une promenade dans la Bible, conformément au message de la journée de l’UEPAL que nous avons vécu hier : en marche, les humiliés du souffle ! Mais comme nous savons qu’il faut prendre la Bible au sérieux, et non pas à la lettre, nous resterons assis pendant la promenade ! Je vous invite à vous engager sur ce chemin à travers la Bible entière tel qu’il nous est proposé par notre Bible suspendue au Temple Neuf, le « Jardin de vie ». Nous allons faire résonner la lecture biblique dans l’épître aux Romains à travers les dessins de Dorothée Duntze, qui les a réalisés en rapport aux différents livres de la Bible imprimés sur les 10 panneaux. Ces dessins constituent un sentier à travers la Bible, un chemin qui nous fait découvrir comment la Bible « réforme » jusqu’aujourd’hui la vie chrétienne et l’Église.

Que « Dieu déclare les êtres humains justes par la foi et la fidélité de Jésus Christ » est non seulement l’annonce centrale de la Réforme protestante, mais d’abord la proclamation première de toute la Bible. Cette justification par la foi n’évoque pas une foi humaine, une série de croyances bien ajustées et avalées, ingurgitées avec le catéchisme. Non, la foi qui nous rend justes, qui nous permet à la fois de franchir la distance et de nous enraciner à la juste distance d’avec Dieu, cette foi est celle du Christ. L’expression « la foi du Christ » est ce qu’on appelle en grec un génitif d’origine ou un génitif subjectif : le Christ en est la source et le sujet, non pas l’objet. Le fameux « saut de la foi », tant décrié par la psychologie religieuse — ce risque qu’il s’agirait de prendre pour croire —, ce n’est pas tant notre difficulté de comprendre l’intérêt et l’agencement de la religion. Bibliquement, le saut de la foi est un risque que Dieu a pris en Jésus-Christ, et qu’il prend toujours « pour tous ceux qui mettent leur foi en lui. » La Bible nous propose, fondamentalement, « d’échanger » notre foi qui vacille contre la foi de Dieu qui tombe juste et qui ne nous laisse jamais tomber. Sachant que Dieu a mis sa foi en nous, nous pouvons lui remettre la nôtre : voici la Réformation en une phrase.

(1) Sur la page qui illustre les livres de la Genèse, de l’Exode et du Lévitique, nous voyons ce Dieu qui ose, dès les premiers mots de la Bible, le saut de la foi. Vous l’apercevez, dans ce jardin si bien ordonné, se lancer du haut de la falaise, pour nager vers le centre de la création…

Or ce qui me frappe le plus dans ce dessin, en dehors du saut de la foi qui met en relief une figure surprenante du Christ, c’est que l’humain n’y est pas représenté ! Je comprends que Dieu met certes sa foi en nous, mais il le fait au bénéfice de toute sa création. La position humaine dans ce tableau est précisément à chercher devant l’illustration : nous regardons Dieu venir vers nous, venant dans sa création, et nous voyons devant nous notre route à travers un monde aride, souvent spirituellement désertique, un monde sans visibilité.

(2) C’est là qu’apparait à l’horizon l’arbre de la Torah. Dans la Bible, contrairement aux idées reçues sur la religion, nous voyons que les commandements de la Bible sont une orientation vivante destinée à protéger l’humain. Comme le peuple de Dieu reçoit dans le désert les règles pour la vie commune, nous recevons, par la foi de Dieu, une orientation pour apprendre à vivre. Aussi, toutes nos questions ne trouvent pas de simples réponses dans la Bible, comme s’il s’agissait de les effacer ; car nous avons besoin de nos questions pour marcher sur le chemin de la vie. Qui n’a plus de questions a déjà cessé de marcher. Poser des questions, dans la traversée du désert, est une manière de reconnaître le chemin à parcourir jusqu’aux frontières de la terre promise.

C’est ainsi que nous voyons, dans nos Bibles, apparaître (3) le pays où coulent le lait et le miel. En sortant de la « maison d’esclavage », l’humain marche vers la terre promise et trouve libération. Cette vision n’est pas une illusion, mais une utopie, un lieu qui n’est pas de ce monde. Il n’est pas réalisable avec nos projets d’Église ou projets politiques ; au contraire, la promesse d’un endroit sur cette terre où coulent le lait et le miel, comme le promet la pub, doit éveiller notre suspicion voire notre résistance : Dieu ne nous promet pas le ciel sur terre, il nous donne juste le courage pour traverser le désert.

(4) C’est alors que l’humain en errance trouve un lieu où habiter, un lieu que nous appelons l’Église. L’Église n’est pas, en premier lieu, une association de gens pieux qui ont besoin de méditer un peu plus que les autres, mais elle est, dans la vision que la Réforme protestante a remise en vigueur, une assemblée (une habitation commune) de gens en errance, toujours quelque peu déchirés entre les vastes espaces de respiration du désert et les jardins et petites cabanes dans la ville.

C’est ici (5), dans cet entre-deux, que l’Église érige la maison de la louange, en proclamant que la musique et la poésie donnent à la vie humaine une dignité divine. Dans la louange, la sagesse se construit, la philosophie pratique de la vie ne s’oppose pas à la poésie ni aux visions prophétiques.

(6) La plus grande de ces visions prophétiques est celle de la parole dans le désert : sur notre route, nous sommes orientés par cette vision de la vie qui vaut d’être vécue au beau milieu du désert du temps. Comme les prophètes d’Israël, l’Église aussi sera conduite à critiquer une société sûre et suffisante d’elle-même, qui exploite les pauvres et se moque de l’exigence de la vie devant Dieu.

(7) Le temple de Jérusalem désignait la présence de Dieu dans le monde ; depuis sa destruction, la Bible est devenue le lieu de la reconstruction de cette présence. Avec des prophètes comme Jérémie, la « conversion des cœurs » est devenu l’objectif central de la spiritualité biblique, conversion qu’occupe toute une vie. Dans la spiritualité protestante, la conversion est souvent réduite à un effet psychologique, une sorte d’adoption d’un avatar ; or la conversion dont parle la Bible est un processus qui ressemble aux chemins à travers le désert, dont nous ne voyons pas la fin.

Seulement grâce au Christ (8), qui est lui-même le « Nouveau Testament », et le commentaire donnant à la Bible hébraïque un sens pour notre vie, nous savons où nous en sommes et où nous sommes dans l’humanité de Dieu, représentée comme un arbre généalogique. Notre place en sa maison ne nous sera jamais prise.

Ce « Nouveau Testament », figure du Christ nous inscrit encore dans une juste distance avec Jésus. Jésus n’est pas le héros ultime qu’il faut suivre aveuglement, mais il nous dit : (9) Noli me tangere — Ne t’accroche pas à moi.

Comme Jésus dit à Marie-Madeleine d’aller vers ses frères et de leur dire qu’il monte vers « celui qui est mon Père et votre Père, mon Dieu et votre Dieu », il nous envoie dans ce monde non pas pour faire de lui un objet religieux, mais pour relever les plus faibles sur la route, et de marcher avec eux… (10) vers la Jérusalem céleste : « Alors je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle ». Les épîtres et l’Apocalypse révèlent une espérance nouvelle, celle d’un Dieu dont l’humain est l’espérance ouverte vers l’avenir ; l’Église n’espère pas sa survie dans ce monde, ou une existence confortable, mais un monde nouveau ; où Dieu, par sa grâce, la rend juste, gratuitement, par Jésus Christ qui la délivre de son esclavage. Amen !