Les autoréhabilitateurs des espaces ruraux

Olivier à Lorrez-le-Boccage - Réhabilitation d’une maison en espace de travail dans le Provinois : le cas d’un autoréhabilitateur expert.

Olivier a 45 ans, il est d’origine briarde et vit avec Claire et leurs enfants. Son père gérait le domaine de Vaux-le-Vicomte où Olivier a passé son enfance. Influencé par le parcours de son papa, il intègre une école agricole et horticole, puis l’école du paysage de Versailles où il rencontre sa future femme. A la sortie de l’école, le jeune couple décide de monter son entreprise du nom de « Planteis ». Après quatre ans d’exercice, le couple se lance dans le projet d’une maison à eux et jette son dévolu sur le sud de la Seine-et-Marne. En 1998, ils achètent une maison ancienne à Lorrez-le-Boccage, installée sur un grand terrain qui leur permet de produire leurs légumes, leurs fruits, leurs fleurs, leur bois et même une partie de leur viande, satisfaisant ainsi leur projet de vie initial, celui de tendre vers une forme d’autosuffisance : « Aujourd’hui c’est faire acte de résistance que d’acquérir une certaine autonomie, et contourner ainsi des circuits dont on sait qu’ils sont bons ni pour l’humanité ni pour la santé de la planète

Pendant des années, la famille prend soin de Jeanine, leur voisine âgée qui vit modestement dans une vieille bâtisse à quelques mètres de là. Au décès de cette dernière, Olivier et Claire rachètent la maison pour y installer l’entreprise et un atelier de gravure sur cuivre. La maison est pleine des affaires de Jeanine et le jardin rempli de déchets de toutes sortes : « Quand on a vécu la guerre, on ne jette rien, tout a une valeur » Pendant des mois, scrupuleusement, Olivier trie les matériaux accumulés au fil des années, recycle tout ce qui peut l’être, vend le métal, stocke le bois pour sa chaudière, fabrique des chemins avec de vieilles tuiles concassées… « J’aime faire avec l’existant. »

Avant de se lancer dans la rénovation du bâti, Olivier, naturellement curieux et consciencieux, approfondit ses connaissances et affine ses compétences. Il prend contact avec l’espace info énergie et le CAUE de Coulommiers, qu’il dit très attentif aux spécificités locales de construction : « Ils ont édité de très belles fiches consacrées à la rénovation du bâti dans sa diversité. » Un délégué de Maisons paysannes de France se rend également sur place : « Ils ont trouvé le sujet passionnant, tout en étant conscients du rôle exemplaire et motivant du projet, l'idée est aussi de donner envie à d’autres... »

« La toiture sera en zinc avec une isolation paille, un bon compromis entre un budget raisonnable et une esthétique contemporaine mais qui s’allie bien avec l’ancien, et qui permet la récupération des eaux de pluie. » Concernant l’isolation extérieure, Olivier prévoit de la laine de bois et du bardage bois pour créer une enveloppe et protéger la maison en termes de patrimoine. « Les murs sont sains, il faut les conserver. Évidemment, j’utiliserai du bois de pays, du chêne ou du robinier. » A l’intérieur, Olivier opte pour un enduit à la chaux qui permet une bonne régulation thermique, et qui sera coloré avec des pigments naturels.

Conscients de la complexité du projet, Olivier et Claire confient la mission de réhabilitation du bâti à un architecte, ce dernier les accompagne dans les choix techniques et la déclaration de travaux qui doit tenir compte des exigences imposées par la présence d’une tour en ruine, de l’église et du colombier du château, classés monuments historiques. Ils rencontrent bien en amont la directrice du Stap afin de déposer une demande conforme à ses souhaits. Attentif aux consommations énergétiques, pour des raisons budgétaires et éthiques, Olivier missionne un ingénieur biothermicien. « Nous souhaitons que cette maison soit le plus économe possible en énergie et confortable. L’idée est de se rapprocher du passif. Concernant le mode de chauffage, un poêle à bois devrait suffire, d’autant plus que je produis mon bois. »

La vieille bâtisse est entièrement désossée et Olivier prend un réel plaisir à la restaurer, à apprendre la maçonnerie, la menuiserie, à comprendre une charpente… en travaillant en amont, mais aussi pendant le chantier, avec des artisans qui lui font bénéficier de leur garantie décennale. « Je n’ai jamais envisagé de faire les travaux entièrement seul. C’est un projet hybride. De par mon métier et ma culture, j’ai compris qu’il était intéressant de partager les expériences et les savoir-faire. » Olivier nous confie qu’il a fallu trouver cette complicité avec les artisans, inventer une autre façon de travailler en respectant les compétences de chacun.

Valoriser tout ce qui peut l’être, composer avec l’existant, partager les expériences, se tromper, s’adapter, apprendre et transmettre, c’est ce qui guide Olivier dans son parcours de vie.

Sylvaine à Saint-Rémy-Lès-Chevreuse - Pavillon rénové dans la Haute-Vallée de Chevreuse par une habitante investie

Sylvaine et son compagnon vivent à Saint-Rémy-Lès-Chevreuse depuis une vingtaine d’années. « On n’est pas des Parisiens et on voulait vivre dans un endroit où il y a des vaches. » Le couple et leurs enfants occupent un temps une maison des années 70, mal isolée et mal orientée, et Sylvaine s’intéresse alors au sujet des consommations énergétiques en participant notamment aux conférences de l’Agence locale pour l’Energie de Saint-Quentin-en-Yvelines. Impliquée dans la copropriété, Sylvaine demande à l’Alec de réaliser un bilan thermique assorti de préconisations afin de sensibiliser les habitants et d’envisager des solutions pour améliorer le confort thermique de leurs maisons. La typologie de l’habitat et en particulier la mitoyenneté conduit l’Alec à proposer une isolation par l’intérieur mais Sylvaine et son mari décident finalement de trouver une maison qui répond mieux à leurs critères, à savoir bien orientée, calme, proche du RER, et surtout qu’ils pourront modeler à leur goût.

Leur choix se porte sur une maison des années 80 ossature bois dont ils décèlent assez vite le potentiel, même si ses amis lui signifient qu’elle « a beaucoup d’imagination pour être capable d’envisager un truc sympa ». Ils font venir l’architecte du parc naturel de la Haute Vallée de Chevreuse pour un premier avis, puis un autre architecte pour dessiner les plans de rénovation de la maison. Suite aux conseils d’un ingénieur thermicien, de l’Alec et de deux artisans, ils optent pour une isolation par l’extérieur, en bardage bois et contreplaqué, avec 12 cm de laine de bois, et décident également de remplacer la laine de verre de l’ossature bois par de la laine de chanvre, des travaux qu’ils décident de réaliser seuls, tout comme la pose du frein vapeur.

Avant de se lancer dans la mise en œuvre, ils passent de nombreuses heures sur internet et consultent des ouvrages techniques sur le sujet des matériaux et de l’isolation écologique : « On a énormément travaillé pour éviter de faire des erreurs. Nos motivations étaient financières mais pas seulement, on avait envie d’apprendre et j’adore bricoler. Mais ce qu’on n’avait pas imaginé, c’est la complexité du sujet, une source d’angoisse qui a fini par altérer mon sommeil… je crois que j’ai perdu quelques kilos cette année-là ! » Aujourd'hui Sylvaine se sentirait capable de se lancer dans une autre rénovation : « J’ai fait quelques bêtises mais maintenant je me sens compétente ». Pour la partie faite en autoréhabilitation, le couple a bénéficié des conseils de l’artisan présent sur le chantier. Ce dernier leur a également prêté des outils et leur a permis d’obtenir des matériaux à bon prix. « On a doublé toutes les solives en bois du plafond pour qu’il soit plus solide, et entre les solives on a rajouté 4 cm de ouate de cellulose et du pharmacell, pour l’isolation phonique entre les étages ; et ça aussi on l’a fait nous-mêmes. »

En dehors des travaux d’isolation, et avec l’aide d’un artisan, Sylvaine et son mari ont complétement restructuré et agrandi la maison. Ils l’ont conçue de telle manière qu’elle soit entièrement ouverte et puisse être chauffée uniquement avec un poêle à bois. « On achète cinq à six stères de bois par an, du bois de deux ans qu’on laisse sécher une année avant de l’utiliser. On a juste quelques radiateurs électriques pour maintenir la maison à une température acceptable lorsqu’on s’absente… pour le chat. »

« Aujourd’hui on a un bel espace de vie, chaleureux et lumineux, on vit avec le soleil toute la journée. »

Nicolas à Bures-sur-Yvette - Réhabilitation d’une maison en plusieurs étapes par un bricoleur confirmé

Nicolas est chercheur, il vit avec sa femme et leurs quatre filles dans une maison qu’il a achetée il y a plus de 20 ans, alors qu’il était encore célibataire, en quête d’une petite maison à rénover. S’il l’a choisie à l’époque, c’est pour son terrain et son potentiel d’agrandissement, anticipant la famille qu’il va fonder par la suite. « Je pouvais y habiter immédiatement même si c’était un peu du camping, et le plus important pour moi c’était de savoir que je pouvais l’agrandir au fil du temps. A l’époque la maison était minuscule et le confort rudimentaire. »

Les premiers travaux qu’entreprend Nicolas consistent à créer une communication intérieure entre les deux étages en construisant une véranda, puis de changer l’affectation des pièces pour rendre la maison plus pratique en termes d’usage. Puis Nicolas rencontre sa femme et à la naissance de leur première fille, le couple se sent un peu à l’étroit. La maison nécessite d’être agrandie. « J’ai fait faire le gros œuvre, donc les murs et la toiture, mais tout le reste c’est moi qui l’ai fait, la pose des huisseries, les cloisons, le chauffage, l’électricité… » Ils décident notamment de refaire une cuisine et d’agrandir la véranda : « L’idée était de pouvoir mettre une petite table pour y déjeuner et d’en faire un jardin d’hiver. J’aime beaucoup les plantes alors elle est bien remplie… Je dois encore réaménager cette buanderie pour me faire un petit coin où je pourrai faire mes confitures, jus de fruits, saucissons et autres… »

Le gros œuvre dure environ trois mois, et les travaux réalisés par Nicolas ne seront jamais vraiment terminés, sans qu’il en ressente une quelconque gêne dans la vie de tous les jours : « Le gros œuvre a été assez rapide, mais quand j’ai commencé à intervenir, ça a mis nettement plus longtemps. Par exemple dans cette pièce on a passé la presse sur les placos, mais je n’ai jamais peint… » Nicolas ne se sent pas particulièrement compétent mais il a appris au fur et à mesure, aidé par son beau-frère qui bricole depuis longtemps et dont c’est devenu le métier. Il ne sollicite pas de conseils extérieurs, consulte internet de manière très épisodique, mais acquiert le Memento des Castors, un ouvrage de référence sur la construction, qui décrit toutes les phases d’un projet, des premières approches de sa conception jusqu’à la décoration, de manière pratique et illustrée.

A l’époque, Nicolas se penche sur le sujet des économies d’énergie, une curiosité qui selon lui l’a conduit à faire des erreurs en optant pour l’isolant alors dans l’air du temps : l’isolant mince. «Aujourd’hui, je n’opterais pas du tout pour cette solution-là.» Restant soucieux de faire des économies d’énergie, Nicolas décide d’installer lui-même une pompe à chaleur, « ça revient beaucoup moins cher de l’installer soi-même et en fait ce n’est pas si compliqué que ça… ». La maison est équipée d’un chauffage au sol dont Nicolas se dit très satisfait en termes de confort et de rentabilité : « C’est agréable parce que la température est homogène, le sol n’est pas chaud du tout, et on supporte une température plus basse, là je chauffe à 18° et on ne s’en rend pas compte, il fait bon. Avec des radiateurs, c’est plus compliqué, la chaleur est mal répartie. » En complément, mais aussi pour l’agrément, la famille fait un feu les soirs d’hiver dans une cheminée à foyer fermé.

La maison n’ayant pas de cachet particulier à l’origine, c’est par le jardin que Nicolas va exprimer le souci de préservation et le respect des lieux : « Ce que je voulais avant tout, c’est préserver le jardin au maximum, les arbres fruitiers, la grande vigne ici… Ce sont ces éléments qui ont déterminé la façon d’agrandir la maison. J’ai hérité ça de mon père qui adorait le jardinage et qui avait lui- même un oranger, des citronniers... et quand il est décédé je les ai récupérés parce qu’ils avaient une valeur sentimentale. »

D’année en année, la maison continue de vivre et d’évoluer au fil des besoins. Nicolas poursuit ses aménagements pour qu’elle soit agréable au quotidien, pour que chacun ait son intimité et puisse s’exprimer en fonction de ses envies et de son âge.

Jean-Baptiste à Auvers-Sur-Oise - Grange rénovée dans le Vexin par un bricoleur novice

Jean-Baptiste a une trentaine d’années et vient de Toulon. Il vit avec sa compagne et sa fille de 2 ans à Auvers-Sur-Oise dans une maison récemment acquise, une ancienne grange, partagée en trois lots. Lorsqu’ils ont acheté ce bien, le gros œuvre avait déjà été réalisé et ils n’ont pas pris la mesure de l’ampleur des travaux à mener : « On n'avait pas l'expérience à l’époque, aujourd’hui si on devait racheter une maison, on serait plus attentifs. On avait vu qu'il y avait un gros travail de déco parce que ça ne nous plaisait pas, ça ressemblait à un restaurant italien en fait, et on a été séduit par le potentiel à savoir les combles aménageables, et une autre petite maison habitable sur le terrain. »

Jean-Baptiste et sa compagne ne regrettent pas leur achat pour autant car la maison est saine, et très bien placée par rapport au centre-bourg. Ils ont contracté un emprunt sur 25 ans en prévoyant des travaux d’agrandissement de la maison en vue notamment d’augmenter sa valeur. Un budget conséquent a dû également être consacré à des travaux nécessaires à leur installation, plus importants et plus coûteux que prévus. Ils ont commencé par changer la chaudière au gaz dont la consommation avait été sous-évaluée. L’occupant précédent ne se chauffant qu’au bois, avait une consommation de gaz insignifiante. Jean-Baptiste décide de faire installer une pompe à chaleur et un ballon thermodynamique pour un montant de 15 000 euros. « Ça a bien augmenté notre budget et on a dû faire un prêt à taux 0. On ne regrette pas car c'est idéal comme mode de chauffage, surtout quand il fait doux comme en ce moment. » Parallèlement, le couple procède à l’isolation des combles avec de la laine de verre, des travaux qu’ils effectueront avec l’aide d’un voisin.

Jean-Baptiste n’est pas très bricoleur. Seul, il est capable de s’occuper des finitions mais c’est son voisin qui prend en charge le gros œuvre. « C’est un coup de bol énorme, sans lui, on n’aurait pas engagé de tels travaux, on n’avait pas les moyens. Notre voisin est tellement concerné que c’est un peu devenu son projet. On achète les matériaux et il nous aide gratuitement. C'est lui qui a posé le poteau au centre de la pièce. C'est un travail de pro. Parfois on tombe sur des gens qui ont des compétences de professionnel. Là il a scié le carrelage, fait un béton ferraillé d'un mètre sur un mètre. » Lorsque son voisin n’est pas disponible, Jean-Baptiste fait appel à un artisan qui, récemment, est venu installer des chatières de toit.

Même s’il y participe, Jean-Baptiste ne se sent pas capable d’effectuer des travaux conséquents tout seul : « Je ne suis pas très doué, je ne pourrais pas poser une cloison par exemple alors que j’ai aidé et j’ai vu faire. Il faut qu’on me donne les directives. Mais par contre, j’ai posé la laine de verre, on m’a expliqué comment la poser en trois passes. C’est très pénible et en plus pour s’en souvenir, il faudrait le faire régulièrement, ce qui ne sera pas le cas. »

Jean-Baptiste considère qu’aujourd’hui, s’il devait acheter une maison, il saurait quoi et où regarder. En participant aux travaux, il a le sentiment d’avoir assimilé plus des connaissances qu’un réel savoir-faire : « Si j’avais su tout ça avant, je ne suis pas sûr qu’on l’aurait achetée parce qu’on voulait une maison où on n’avait qu’à poser les meubles. Mais maintenant c’est vrai, les travaux me font beaucoup moins peur. »

Christine à Condecourt - Maison ancienne rénovée dans le Vexin ; une habitante découragée par l’ampleur des travaux.

Christine, son mari et leurs deux enfants vivent à Condecourt dans le Val d’Oise (Vexin). Ils ont acheté leur maison il y a cinq ans et ont passé une grande partie de leur temps libre à la rendre habitable. Avant leur emménagement, ils ont missionné un entrepreneur pour le gros œuvre comme l’isolation du toit. « L’isolation c’était une catastrophe ! Je me rappelle quand on a visité la maison, j’avais les pieds gelés alors que j’étais en bottes. ». Par souci d’économie, ils se sont chargés du reste avec l’aide de la famille et des amis : « les peintures, les sols, l’escalier… tout ce qu’on pouvait faire, on l’a fait. Un ami nous a aidés pour la plomberie, un autre pour l’électricité, mais bon, on s’est beaucoup débrouillé tout seul ! »

Christine et son mari ont appris sur le tas, en découvrant des outils qu’ils n’avaient jamais maniés, sans oser ou sans prendre le temps de demander des conseils. « J’ai regardé tout ce qui pouvait nous aider à financer le projet mais on n’avait droit à rien, et les structures de conseil je ne savais même pas que ça existait...On n’avait pas le choix alors on s’est lancé, mais on a travaillé un peu trop vite et maintenant on regrette certaines choses. »

Christine considère que la maison leur a coûté trop cher par rapport à l’ampleur des travaux qu’ils ont effectués et ceux qu’ils doivent encore réaliser (elle les estime à 10 000 euros) : « On a dû emprunter pour les travaux. Là, on vient juste de finir de rembourser, on souffle un peu mais ça fait 5 ans qu’on aurait dû changer notre vieille voiture. Faire des travaux, c'est compliqué, on a investi du temps et de l'argent. »

Par moment Christine regrette cet investissement. Elle se projette souvent dans l’achat d’une maison neuve : « Quand je vois ce qui reste encore à faire, j'ai parfois envie de partir et de vendre. Il reste des finitions qui sont pénibles parce qu’on manque de temps et d'argent. Et quand je vois l'humidité, il faudrait encore investir beaucoup pour que cela soit nickel, mais on sature et c’est sans fin. Il y a des baisses de moral quand vous retapez une maison comme ça en peu de temps. Des fois, vous vous dites, on n’y arrivera jamais ! »

A cette lassitude se sont ajoutées les difficultés liées à un nouveau mode de vie. Étant loin de la ville, dans un petit village sans commerce et mal desservi, leurs enfants adolescents ne s’y plaisent pas et réclament de se rapprocher d’une centralité. Ils doivent s’organiser au quotidien, entre eux et avec les voisins, pour conduire les enfants au collège et lycée, si leurs horaires diffèrent de ceux de l’unique navette qui passe le matin et le soir dans la commune. « C’est un peu compliqué mais voilà c’est un choix d’habiter un peu loin. C’est un choix mais avec tout ce que ça implique. Ça nécessite des va-et-vient… Des fois avec mon mari on se dit, on va vendre, mais non on n’en est pas là ! C’est un projet à long terme. »

Les contraintes d’organisation semblent compensées par un cadre de vie très apprécié par le couple, profitant de la campagne, du château autour duquel ils vont régulièrement se promener, et attendant avec impatience les beaux jours pour investir leur nouvelle terrasse. « Bon pour l’instant on va profiter un peu des travaux qu’on a fait… à l’extérieur notamment. L’été c’est vraiment agréable d’être là ! Le printemps aussi c’est super ! On fait des balades c’est sympa ! L’hiver c’est un peu plus mort ! Les voisins on ne les voit pas. Mais dès que le printemps arrive tout le monde sort, tout le monde se retrouve devant le château parce que c’est la balade incontournable. Et puis il est beau ! »

Et même si il lui arrive de baisser les bras, Christine attend avec impatience la baisse de leurs traites dans deux ans pour pouvoir reprendre les travaux et peindre la façade de la maison.

Yohann dans le marais du Cotentin et du Bessin - Ferme en cours de réhabilitation par Enerterre en Basse-Normandie : un exemple de chantier participatif

C’est dans le cadre du dispositif Enerterre, initié par le PNR du marais du Cotentin, que Yohann va isoler un ancien bâtiment agricole pour en faire une habitation. Yohann est artisan, c’est donc lui qui va accompagner le chantier et guider les bénéficiaires du dispositif, venant ainsi créditer leur compte-temps dans le cadre du SEL (Système d’échange local), ainsi que les bénévoles désireux d’acquérir une technique spécifique, ou encore des amis, des collègues et de la famille.

Le chantier consiste à isoler la partie habitable du reste du bâtiment. Ce sont des bottes de paille qui vont servir d'isolant. « L’ossature on l’a faite tous les deux avant de commencer le chantier, parce que il y avait la problématique de l’échafaudage, il faut qu’on le rende bientôt. Donc on fait une ossature en bois sur le mur avec des planches en équerres espacées de 5 cm de moins que la longueur des bottes. On a des bottes de 80 cm, et on va faire un espacement entre les deux bois d’ossature de 75 cm, de façon à pouvoir rentrer la botte en compression entre les deux montants. Ça permet bien de bien serrer les bottes, pour qu’elles se tiennent, et pour éviter d’avoir un trou au niveau du montant en bois. »

« Les bottes de paille, il faut qu’elles soient denses comme celles-ci, je les ai achetées à un cultivateur à Saint-Germain-sur-Sèves. Tu recoupes la paille pour qu’elle fasse une meilleure accroche, pour limiter les bouts qui dépassent. Après chaque rangée de bottes, pour qu’elles soient bien comprimées dans le sens de la hauteur et la longueur, on utilise des tasseaux. On fait une rainure à la tronçonneuse ou à la disqueuse dans notre botte, pour rentrer le tasseau dedans, et ça solidifie l’ensemble. Ensuite il faut poser le gobetis, c’est la couche d’accroche, qui est faite avec de la terre et de l’eau, c’est très liquide et très riche en liant. On utilise un compresseur pour que ça rentre bien dans l’épaisseur de la paille et ça permet d’avoir une meilleure accroche pour le deuxième enduit qui vient dessus. Pour le deuxième enduit, on fabrique un mélange de chaux, de sable et de paillettes de lin, régulièrement utilisé sur le bâti ancien. Et ensuite je vais laisser comme ça par ce que ce n’est pas un mur extérieur, mais si je n’étais pas chez moi j’ajouterais une couche de finition, avec une couleur et un grain spécifique. »

Des bénévoles, des collègues de la coopérative de bâtiment, et des amis participent au chantier de Yohann, qui durera trois jours.

Thérèse dans le Marais du Cotentin et du Bessin - Ferme réhabilitée avec l’aide d’Enerterre en Basse-Normandie ; des bénévoles engagés.

Thérèse vit seule au bord des marais dans une jolie maison en terre, un patrimoine qui fait l’identité du parc naturel. La maison de Thérèse a été construite en 1942 et nécessitait quelques travaux. « Les murs étaient dégradés tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, et la maison était humide. On avait une sensation de froid en entrant dans la maison, ça nous tombait sur les os. »

En 2001, Thérèse fait appel au parc du Cotentin, l’architecte du parc vient visiter la maison, réalise un compte rendu pour déclencher les travaux et les aides, mais l’artisan missionné se trompe dans le mélange en ajoutant à la chaux un produit hydrofuge. Le résultat est inverse à celui escompté, le mur perd alors ses capacités de respiration et maintient l’humidité. « Ça faisait des petits points blancs, la chaux se cristallisait. En plus la période pendant laquelle il a fait les travaux était particulièrement humide… les marais étaient blancs. »

Thérèse appelle son assurance pour se faire rembourser et reprend contact avec le parc. Une équipe de bénévoles est constituée et entreprend de casser puis de refaire l’enduit. Les travaux durent trois semaines. Thérèse finance les matériaux et participe au chantier à sa manière. « J’ai essayé et j’ai appris, je pense que je saurais le refaire. Ce n’est pas difficile techniquement mais c’est fatigant physiquement. Moi pendant ce temps je faisais la popote, c’était drôle tout ce monde chez moi, c’était très animé ! Et le résultat est joli. »

Sans l’appui du dispositif Enerterre, Thérèse n’aurait peut-être jamais fait de travaux, d’autant plus après une première expérience malheureuse. Le chantier a été vécu comme un moment joyeux et convivial. La maison de Thérèse a repris un air de jeunesse sans qu’elle soit dénaturée. L’humidité, jusqu’alors tenace, a disparu ; les murs sont sains et clairs, la maison plus accueillante.

La pièce principale n’est pas chauffée et Thérèse, ne supportant pas de se sentir enfermée, vit la porte ouverte été comme hiver. Elle sait qu’elle devra déménager un jour pour se rapprocher du bourg et habiter une maison plus confortable. Contrainte de prendre la voiture pour la moindre course, elle appréhende le jour où elle ne pourra plus conduire. Mais Thérèse possède sept vaches, elle s’en occupe quotidiennement et n’imagine pas devoir s’en séparer…

Entretien avec Hortense Soichet, photographe
Hortense est photographe et chercheure associée au Lab’urba. Elle s’intéresse à la représentation des lieux de vie, notamment des espaces domestiques ; ses travaux sont réalisés le plus souvent en collaboration avec des chercheurs en sciences humaines et sociales.
hortense.soichet@orange.fr

« J'ai entamé le travail en cours de recherche, quand s'est posé la question de faire intervenir des habitants. Lionel Rougé et Lucile Mettetal m'ont sollicité pour que la photographie soit une porte ouverte vers des habitants, en complément des acteurs institutionnels et professionnels, extérieurs à l'habitation. Il s'agissait non seulement de recueillir paroles et témoignages mais aussi d'entrer dans le domicile et d'en obtenir une représentation qui révèle la prise en main de la réhabilitation par les habitants eux-mêmes.

Nous avons constitué un panel varié afin de révéler la diversité des situations. Nous avons construit le questionnaire, semi-directif, avec Lucile Mettetal, puis nous avons mené la première partie des entretiens ensemble. C'était la première fois que je menais des entretiens en binôme : Lucile apportait des compétences techniques dans la discussion, qui révélait des éléments que j'allais ensuite donner à voir en photographie. Son approche plus experte a influencé le regard que j’ai pu porter sur ces habitations et m'a amenée par exemple à réaliser des portraits ou des photos plus démonstratives.

L'entretien précède toujours la prise de vues, il me permet d'abord de situer l'habitant et l'histoire du lieu de vie, de faire connaissance et d'avoir une première vision du logement tel que la personne le perçoit. A ce stade-là, je n'observe pas trop les lieux, je me laisse guider par les perceptions de l'habitant, ça me donne une grille de lecture pour regarder le logement de son point de vue. Le travail photographique vient conforter des éléments énoncés pendant l'entretien ou apporter des éclairages différents. Je cherche à créer un dialogue entre texte et images, à construire une complémentarité entre eux. Et surtout à croiser mon point de vue et celui que me suggère l'habitant.

Dans le cas de l'autoréhabilitation, j'ai eu affaire à des habitants qui ont construit un véritable savoir sur les travaux, et aussi une capacité à l'expliquer. La dimension de l'accompagnement par des professionnels a été le plus souvent sous-jacente, puisque je ne disposais que de la parole de l'habitant, sauf lors d'une visite au cours de laquelle un artisan était présent, on le retrouve dans les prises de vues. Le moment auquel l'entretien se situe - avant, pendant ou après la réhabilitation - a une importance considérable quant à l'état d'esprit de l'habitant.

J'en retiens un point essentiel : il y a parfois un écart important entre ce que le lieu donne à voir (et qu'on retrouve dans mes images) d'une part et les propos de l'habitant d'autre part. Je pense au cas d'un habitat très cosy, qui paraît agréable à vivre mais qui se révèle problématique à l'usage – problèmes de chauffage, d'isolation – à tel point que l'habitante envisage de déménager. Les difficultés semblent insurmontables alors que la visite et les photos donnent l'image d'une maison confortable. A l'inverse, j'ai visité un habitant en plein hiver en début de chantier – murs porteurs sans fenêtre et tout à faire à l'intérieur – avec 0°C et des courants d'air, mais qui m'accueillait là comme si on était chez lui au coin du feu dans une maison achevée. Je pense aussi à une troisième maison où l'ordre et le rangement sont tout sauf une préoccupation pour l'habitant, lequel n'a pourtant aucune difficulté à montrer son intérieur. De forts écarts existent donc entre leur perception de leur chez-soi et ce qu'on peut en voir quand on visite les lieux. Mais c'est parfois très difficile à rendre par l'image, parce que leurs représentations, leurs ressentis ne sont pas forcément visibles. C’est tout l’intérêt des projets au croisement entre art et science, car ils proposent une double lecture des sujets et viennent s’enrichir mutuellement ».

Created By
Lucile Mettetal
Appreciate

Credits:

Hortense Soichet

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