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Affaire Sylvie Aubert : 33 ans après sa disparition, le mystère continue de planer Texte et réalisation : Charline Vergne

C'EST CE QUE L'ON APPELLE UNE « COLD CASE ». L'AFFAIRE SYLVIE AUBERT, DONT LA DISPARITION REMONTE AU 14 NOVEMBRE 1986, N'A JAMAIS ÉTÉ ÉLUCIDÉE. LA JEUNE FEMME FAIT PARTIE DES DOUZE FEMMES FAUSSEMENT NOMMÉES « DISPARUES DE L'A6 », ENTRE 1984 ET 2007. LE JUGE D'INSTRUCTION DE CHALON-SUR-SAÔNE A RENDU UNE ORDONNANCE DE NON-LIEU, EN JANVIER 2019, CE QUI IMPLIQUE LA FIN DES INVESTIGATIONS. L'OCCASION POUR NOUS DE FAIRE LE POINT SUR CETTE ENQUÊTE VIEILLE DE 33 ANS.

Sylvie Aubert avait 23 ans lors de sa disparition - Photo : DR

Tout a commencé un soir d'automne. Le 14 novembre 1986, Sylvie Aubert, 23 ans, quitte son poste de caissière à l'hypermarché Mammouth de Chalon-sur-Saône (situé à l'emplacement de l'actuel Géant). Il est 21 h. La jeune femme récupère son cyclomoteur de marque Ciao Piaggio, pour rejoindre le domicile familial, situé à Saint-Loup-de-Varennes, au sud de Chalon. Mais elle n'y arrivera jamais.

Photos : Catherine Zahra / Le JSL

Au cours de la soirée, ne la voyant pas arriver, ses parents commencent à s'inquiéter. Sylvie étant de nature sage et ponctuelle, ils n'envisagent pas qu'elle ait pu fuguer. Pourtant, quelques heures avant sa disparition, son comportement les avaient interpellés. Sa maman semblait préoccupée, comme si quelque chose s'était passé, rapportera plus tard Martine Aubert, sœur aînée de la victime.

Infographie : Marc Liger / Le JSL

Les parents de Sylvie décident alors de prévenir la gendarmerie, le commissariat, puis les hôpitaux... Mais en vain. Alors, ils se lancent eux-mêmes à sa recherche. Très vite, ils retrouvent son cyclomoteur, abandonné sur le chemin de la Chapelle, qui sépare les communes de Saint-Loup et de Lux. Celui-ci se trouve à 1 km de leur domicile, et le sac à main de leur fille y est encore, attaché au guidon. Un peu plus loin, se trouve l'une des chaussures qu'elle portait le soir de sa disparition.

D’intenses recherches sont alors menées : 300 personnes, dont de nombreux gendarmes, vont quadriller le secteur à pied. De son côté, le père de la jeune femme lance un appel à la télévision, mais sans succès. Des avis de recherche sont lancés.

Archive du journal Le Courrier de Saône-et-Loire

Cinq mois plus tard, deux jeunes gens aperçoivent un corps dans les eaux de la Dheune, à Géanges. Celui-ci est partiellement dévêtu : le pull a été remonté sur la tête. Les mains de la victimes sont nouées dans le dos, avec du fil de fer. Son cou est enserré par un morceau de tissu. Comme le cadavre est en décomposition, il est impossible de l'identifier. Mais la famille de Sylvie reconnait immédiatement les bijoux, sur une main, et le pull.

Archive du journal Le Courrier de Saône-et-Loire
Archive du journal Le Courrier de Saône-et-Loire
Archive du journal Le Courrier de Saône-et-Loire

Grâce à l'implantation dentaire, l'identification formelle est ensuite réalisée. Le meurtre ne fait plus aucun doute.

Les parents de Sylvie Aubert / Capture d'écran - Reportage France 3

Les parents de Sylvie Aubert envisagent plusieurs scénarios. Ils avancent la possibilité que quelqu'un qui la connaissait la surveillait, lui voulait du mal. Le soir de sa disparition, alors qu'elle roulait sur une route peu empruntée, la jeune femme portait un casque, un blouson et un jean. Autrement dit, pour sa sœur, Martine Aubert, « elle était méconnaissable »... Sauf pour quelqu'un qui était au courant de son itinéraire.

Archive du journal Le Courrier de Saône-et-Loire
Martine Aubert, sœur de la victime, en 2019. Photo Emmanuelle Bouland / Le JSL

Faute d'indices, l'enquête tourne en rond. Quelques années plus tard, en 1996, elle se conclut par un non-lieu. Mais dix ans plus tard, pour éviter la prescription, Martine Aubert se porte partie civile, et un juge reprend l'affaire en main, avant qu'un rebondissement ait lieu. Le mode opératoire du meurtrier rappelle celui d'Ulrich Muenstermann, un tueur en série allemand de 57 ans. Ce dernier a été condamné en appel à la réclusion à perpétuité pour le viol et le meurtre de Sylvie Bâton, à Avallon, dans l'Yonne, en 1989. L'étudiante de 24 ans, qui vivait seule et avait confié à sa mère que cela l'inquiétait, avait été retrouvée morte dans sa baignoire.

Avant une longue période d'errance en Europe, dont on ne sait pas grand chose, Ulrich Muesntermann avait tué et violé une jeune femme de 25 ans, du nom de Karen Oehme, dans son pays d'origine.

Sylvie Bâton a été violée et assassinée en mai 1989, dans l’Yonne. Photo DR

Sylvie Bâton et Karen Oehme, deux femmes sportives, présentaient des similitudes physiques avec Sylvie Aubert. Aussi, elles ont elles aussi été retrouvées avec les mains ligotées par du fil de fer ou du fil électrique. Après avoir été violées, elles ont été étranglées, à l'instar de Sylvie Aubert.

Au quotidien, cette Martine Aubert, qui se refuse à voir le meurtre de sa sœur impuni, peut compter sur le soutien de l’association éponyme Christelle, dont l'une des personnes à en être à l'origine est la mère de Christelle Blétry, lycéenne tuée en 1996. Son corps avait été retrouvé le 28 décembre, au bord d’une route de campagne à Blanzy. Elle avait été violée et poignardée 123 fois. Elle aussi fait partie des « disparues de l’A6 ».

Les «cold cases» des disparues de l'A6 - Affiche réalisée par l'association Christelle

Cette association d’aide aux victimes d’agression criminelle de Saône-et-Loire, dont le président est Bernard Hommey, regroupe les familles d’une dizaine de jeunes filles tuées dans la région depuis les années 1980.

Elle a tristement vu la liste des victimes s’allonger au fil des années. Sollicitant dans un premier temps les instances politiques locales et régionales, elle a pris du poids et une dimension nationale lorsqu’elle s’est rapprochée du cabinet de l'avocat parisien Maître Didier Seban. Les ministres successifs de la Justice, Michèle Alliot-Marie, Rachida Dati et Christiane Taubira, ont été saisis par l’association qui croit à l’action groupée. Les familles ont retrouvé de l’espoir fin 2011, avec le spectaculaire rebondissement de l’interpellation d’un suspect, 25 ans après le meurtre de Christelle Maillery, 16 ans. Jean-Pierre Mura sera condamné à 20 ans de réclusion, peine confirmée en appel en 2016 à Dijon.

L'affaire Christelle Bletry, jeune femme de 20 ans tuée à Blanzy en 1996 d'une centaine de coups de couteau, avait également connu un rebondissement en 2014, 18 ans après les faits, avec l'arrestation de Pascal Jardin. Condamné en 2017 à la perpétuité, il a vu sa peine confirmée en appel en octobre 2018.

Tout au long de l’année, les membres de l'Association organisent des animations, des ventes de fleurs, de brioches ou encore des dîners dansants, afin de récolter des fonds. Des activités qui semblent bien loin du combat de ces familles endeuillées, mais qui sont pourtant essentielles, notamment pour pouvoir financer les frais d’avocat et espérer un jour résoudre ces affaires.

Maître Seban, avocat de Martine Aubert, s'évertue à convaincre le juge d'instruction de pousser les investigations pour déterminer l'itinéraire d'Ulrich Muesntermann en Bourgogne, et déterminer s'il est passé par la Saône-et-Loire.

Auxerre, le 4 octobre 2011. Ulrich Muenstermann lors de son procès pour le meurtre d’une jeune femme. En appel en 2012, il a été condamné à la réclusion à perpétuité . Photo : Florian Salesse / L'Yonne Républicaine

En juin 2016, la gendarmerie lance un appel pour retrouver ce culturiste admirateur de Schwarzenegger. L'homme, qui pèse 110 kilos pour 1,80 m, aurait fréquenté dans les années 1980 diverses salles de sport du Chalonnais. « Si Sylvie est tombée dans les mains de ce colosse, elle n’avait aucune chance de s’en sortir », confie alors au JSL l’aînée de la victime.

Les enquêteurs se rapprochent d'anciens adhérents du complexe sportif American Fitness, à Chalon-sur-Saône, qui auraient pu le croiser. Un numéro Vert est mis en place pour tenter de recueillir des témoignages.

En mai 2017, le Parisien révèle que les gendarmes de la section de recherches de Dijon se sont récemment rendus à Geldern (Allemagne) pour l'auditionner.

Ce dernier aurait alors nié se trouver dans le département, au moment de la disparition de Sylvie Aubert. Il aurait assuré avoir résidé au Royaume-Uni, et s'y être « marié avant de devenir électricien ». Une théorie contredite plus tard par le témoignage d'une ancienne collègue de la jeune femme, qui indique aux enquêteurs avoir reconnu le tueur, avant de préciser que Sylvie prenait parfois sa pause déjeuner avec lui. D'autres témoins assurent avoir aperçu à Chalon le camping-car Volkswagen bleu et blanc de l'Allemand, alors réparateur de télévisions. « C'est une hypothèse sérieuse. Des vérifications complémentaires sont certainement nécessaires. Ce tueur a toujours tout nié dans les affaires précédentes. C'est lorsqu'on lui met les points sur les i qu'il lâche des éléments de reconnaissance des faits », insiste alors Maître Didier Seban, auprès du Parisien.

Cette version est privilégiée, puisque les policiers vont ensuite retrouver une preuve de sa présence en Saône-et-Loire. Une fiche d'inscription dans une salle de sport, signée de sa main, prouve qu'il a séjourné à Chalon-sur-Saône en 1986. « Le mode opératoire sur les deux meurtres et le fait de le repérer dans la région en font un suspect intéressant ! », indique alors Maître Seban au JSL. Mais cette piste ne donnera jamais rien. Réputé affabulateur, le meurtrier est un suspect extrêmement difficile à cerner : c'est un véritable « bloc de béton impénétrable », qui a longtemps brouillé les pistes, et n'a été confondu que 18 ans après avoir commis son meurtre dans l'Yonne, en raison de son ADN.

Le 6 mars 2019, l'association Christelle et Martine Aubert ont participé à l'audience de la cour d'appel de Dijon, qui doit décider ou non de la fermeture du dossier.

C'est le cabinet parisien Seban, qui défend les intérêts de l'association de Blanzy, qui a plaidé devant la juridiction. Les avocats avaient fait appel du jugement de la justice de refermer le dossier, faute d'éléments probants pour le poursuivre. Les proches de la famille et des membres de l'association estiment que tout n'a pas été fait pour résoudre ce meurtre et obtenir la vérité.

La décision de la chambre d'instruction de la cour d'appel de Dijon sera connue le 15 mai 2019.

Sources : Le JSL, France 3 Bourgogne-Franche-Comté, Le Parisien, l'Ina, l'association Christelle.

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