On a levé l'ancre avec l'Abeille Languedoc Basé depuis cinq ans à Boulogne-sur-Mer, le remorqueur de haute mer «Abeille Languedoc» veille sur l’un des détroits les plus fréquentés au monde. Mercredi et jeudi, les douze membres d’équipage nous ont accueillis à bord. Nous avons partagé leur quotidien pendant 24 heures.

MANCHE – MER DU NORD

Mercredi, 13 h 45

L’Abeille est ponctuelle. Sa silhouette massive glisse le long du quai de l’Europe. À peine le temps d’abaisser la passerelle pour recueillir ses deux passagers, la voilà déjà repartie en mer pour poursuivre sa mission. «Bienvenue !», lance l’affable commandant Ronan Bertho, avant de retourner à la barre pour assister la manœuvre.

15 h 24

«Décollage du Touquet pour exercice de treuillage avec l’Abeille», crache la radio. C’est le Dauphin, l’hélicoptère de la Marine nationale, qui a rendez-vous avec le remorqueur pour une manœuvre entre Le Portel et Hardelot. Deux minutes plus tard, un point gris apparaît dans le ciel. L’oiseau d’acier se positionne au-dessus du pont arrière, alors que l’Abeille file 11 nœuds. Il déploie un filin avec une précision bluffante et largue un militaire à bord. Il répétera l’opération à quatre reprises dans les deux sens. Mission réussie, comme chaque mois. «Cet exercice permet de familiariser l’équipage à l’hélitreuillage, résume le commandant Bertho. On est ainsi capable d’envoyer une équipe d’évaluation et d’intervention à bord d’un navire en avarie

17 h 10

Le commandant nous invite dans les entrailles de son mastodonte. Quatre moteurs de 3200 CV vrombissent derrière la coque. Il faut bien cela à l’Abeille pour tirer des porte-conteneurs qui font parfois six fois sa taille. «Nous avons une capacité de 165 tonnes de traction», poursuit Ronan Bertho.

Le pont arrière est bardé de cordages, qui peuvent être catapultés sur un navire en perdition, à l’aide de «fusils lance-amarres», et qui permettent de tirer sur le pont deux câbles d’acier de 1500m, pour procéder au remorquage.

Le commandant Bertho présente l'un des « fusils lance-amarres». Ils permettent de catapulter une corde sur le pont d'un navire jusqu'à 100 mètres de distance.

19 h 28

On ne badine pas avec l’heure du repas. Les cinq officiers se retrouvent dans leur carré pour partager un merlu à l’aïoli sur son lit de légumes. Le chef a encore fait des prouesses. Les sept autres membres d’équipage mangent séparément, c’est la tradition.

21 h 15

Nouvelle manœuvre d’hélitreuillage avec le Dauphin. Cette fois, l’hélico doit percer la nuit pour repérer l’Abeille au large du Portel. Le vent tourne, le commandant revoit le cap pour que son «poisson-pilote» se positionne correctement. Sur la carte, un banc de sable se profile. «Vous pouvez attendre 2 minutes? Je dois parer un danger», prévient le commandant par radio. Un virement à tribord, puis l’Abeille se replace. Quelques minutes plus tard, le Dragon parvient à déposer un brancard sur le pont arrière, pourtant plongé dans le noir. Du grand art.

Les équipes de l'Abeille Languedoc s'entraînent à un hélitreuillage de nuit.

23 h 20

L’Abeille mouille l’ancre face à Équihen pour la nuit. «On reste toujours au mouillage quand le coefficient de marée est supérieur à 95, sinon le niveau d’eau est insuffisant dans le chenal de Boulogne, à marée basse.» Ce soir, c’est coef’ 108. Un autre officier de quart va bientôt prendre le relais à la passerelle. Le navire s’endort doucement, avec vue panoramique sur les lumières de la Côte d’Opale.

Jeudi, 8 h 55

Dans la salle des machines, Jean-Romain Laurent, le chef-mécanicien, supervise le réveil des moteurs. Cinq ponts plus haut, le commandant met le cap sur le «rail montant», où transitent plus de 200 navires par jour. Pendant quatre heures, l’Abeille va sillonner ce secteur sensible. «Dès qu’une situation devient douteuse avec un bateau, on se positionne dans cette zone. L’anticipation, c’est la clé de la réussite de la mission.» C’est aussi grâce à cette présence que le détroit n’a connu aucun accident majeur depuis cinq ans. À l’image de ces 24 heures qui s’achèvent...

Un remorqueur de haute mer

L’Abeille Languedoc est un remorqueur d’intervention, d’assistance et de sauvetage (RIAS) en haute mer, comme les trois autres Abeilles qui se partagent les côtes françaises. Elle est positionnée dans le port de commerce de Boulogne-sur-Mer depuis fin 2011.

L’Abeille peut être déclenchée par le préfet maritime 24 h sur 24, 365 jours par an. Elle intervient dans la Manche et la Mer du Nord, du Havre jusqu’à la frontière belge, et travaille essentiellement dans le dispositif de séparation du trafic (DST) côté français.

Contre les incendies et la pollution

En dehors de ses capacités de remorquage, l’Abeille Languedoc dispose de matériel de lutte contre les incendies et la pollution. Ses membres d’équipage peuvent aussi être hélitreuillés à bord d’un autre bateau pour des missions d’évaluation.

Cinq questions-réponses sur «l’Abeille Languedoc»

Quelles sont ses mensurations ?

L’Abeille Languedoc mesure 63 mètres de long et 14 mètres de large, pour un tirant d’eau de 7,30 mètres. Dotée de 18 cabines, elle peut embarquer 24 personnes dont 12 membres d’équipage. Elle dispose d’une infirmerie et de l’air conditionné.

Au cœur de l'Abeille battent quatre moteurs, capables de tracter des porte-conteneurs ou des pétroliers géants.

Quel âge a-t-elle ?

Elle est sortie d’un chantier norvégien en 1978, ce qui lui fait 39 ans. D’où le côté «vintage» de ses aménagements intérieurs et sa silhouette rétro, qui font aussi tout son charme. Elle a été conçue pour opérer dans l’offshore dans des conditions polaires, ce qui explique la robustesse de sa coque.

À qui appartient-elle ?

Elle a été rachetée dès juillet 1978 par la compagnie Abeilles international pour être affrétée en France, suite à la marée noire de l’Amoco Cadiz, en Bretagne. Elle appartient toujours à cet armateur (passé en 1996 sous le giron du groupe Bourbon), qui possède les trois autres Abeilles françaises, et qui les met à disposition de la Marine nationale.

«On est capable d’envoyer une équipe d’évaluation et d’intervention à bord d’un navire en avarie», explique le commandant Bertho.

D’où vient l’équipage ?

Les équipage des Abeilles sont 100 % français. Parmi les 12 marins actuellement postés à Boulogne-sur-Mer, on compte trois Bretons, trois Normands et trois Nordistes. Pas de jaloux ! Ils passent un mois complet à bord, puis un mois avec leur famille. Entre-temps, ils sont relayés par un autre équipage de 12 membres. Pour info, la société Abeilles internationale a recruté une dizaine d’anciens marins pêcheurs originaires de Boulogne et Étaples depuis cinq ans, suite à des départs de navires.

Douze membres d'équipes travaillent sur l'Abeille Languedoc. Ils passent tous un mois complet à bord avant d'être relayés par une deuxième équipe.

Que se passe-t-il en cas d’alerte ?

L’Abeille Languedoc intervient sur les ordres du Centre des opérations de la Marine, basé à Cherbourg, qui travaille en collaboration avec le CROSS Gris-Nez. Elle s’engage à appareiller en une trentaine de minutes.

Ce qui implique que l’équipage ne s’éloigne pas à plus de 20 minutes du navire. Une contrainte à prendre en compte quand on part faire une course ou un peu de sport...

Serge a lâché le ferry pour le sauvetage

Serge Evrard est maître d’équipage: il est responsable du personnel sur le pont lors des interventions et chargé de l’entretien du matériel.

Son parcours

Parce qu’il n’y a pas que des Bretons à bord, Serge Evrard est Dunkerquois d’origine et habite Oye-Plage. Il est sorti de l’école maritime de Paimpol en 1978.

Après avoir navigué pendant 17 ans sur des ferries transmanches, il s’est engagé sur les remorqueurs du groupe Bourbon. D’abord en méditerranée, puis sur l’Abeille Languedoc en 2012. «Le travail est complètement différent, commente-t-il. Un car-ferry reste un transporteur, un peu comme un bus. Ici, on fait du sauvetage. On a tous l’adrénaline.»

Son souvenir marquant

«Il y a deux ans, une barge citerne remontait le rail, tirée par un remorqueur, mais le câble a lâché. Elle s’est retrouvée à la dérive, elle partait à la côte. Deux membres de l’équipage ont été hélitreuillés à bord et on l’a récupérée. L’intervention a duré plus de 24 heures, avec des vents de force 8 à 9. Ça a été rock’n’roll».

Patrick, cuistot de haute mer

Patrick Sadrin est chef cuisinier. Il assure deux services le midi et deux autres le soir pour les 12membres d’équipage. Il peut aussi renforcer l’équipage sur le pont en cas d’urgence.

Son parcours

Il travaille sur des remorqueurs depuis dix ans, dont sept derrière les fourneaux de l’Abeille Languedoc. Comme tout l’équipage, il embarque un mois sur deux. Originaire de Concarneau, il a d’abord été cuisinier à terre pendant 15ans. «Mais j’en avais marre de la cuisine traditionnelle, c’était du non-stop, le week-end, les jours fériés…» Il y a une vingtaine d’années, il a décidé de tester la «cuisine maritime». «J’ai fait ce choix pour la famille. C’est un autre rythme.» Il a notamment travaillé sur un palangrier, dans les Terres australes et antarctiques françaises.

Son quotidien

«J’adapte mes menus du jour selon le contexte: ça dépend si on est à terre ou en mer, mais aussi de ce qu’il y a dans le frigo, de la météo et du timing de l’équipage.»

Mauranne, jeune femme mécano

Mauranne Fournet, jeune Dieppoise de 16 ans, est la benjamine et la seule fille du bateau. Elle est en formation d’électro-mécanicien marine à l’école maritime de Fécamp. Elle est en stage à bord pour un mois et demi. Elle travaille en bleu de travail (ou plutôt orange) au milieu des machines et de l’équipe masculine avec beaucoup d’assurance. Au point qu’elle n’a pas tardé à devenir la «chouchoute».

Son parcours

Elle débute tout juste dans le métier, mais elle sait déjà ce qu’elle veut. «J’aimerais bien commencer par être mécanicien sur un navire de commerce pour valider mon diplôme», confie-t-elle. Elle hésite puis se lance: «Mon rêve, c’est de devenir patronne de pêche côtière.»

Son souvenir marquant

«Début mars, on a assisté le cargo Riga, qui avait une panne de réfrigération moteur face à Fécamp. On l’a remorqué jusqu’à Caen-Ouistreham.» Le capitaine du cargo avait initialement prévu d’affréter un remorqueur privé, mais celui-ci n’était pas arrivé à temps. Le remorquage par l’Abeille a donc été déclenché suite à une «mise en demeure» du préfet martitime de la Manche et la Mer du Nord

Le coût de la tranquilité

Il y a cinq ans, la Grande-Bretagne décidait d’arrêter de financer conjointement avec la France le remorqueur Anglian Monarch, qui intervenait dans le détroit en cas d’avarie ou d’accident sur un navire. Jusqu’alors, les deux pays se partageaient le coût et la présence de ce navire, un mois sur deux. Depuis, la France engage l’Abeille Languedoc dans sa zone, à ses frais exclusifs. Un bateau qui coûte cher à l’État, d’autant qu’il n’assure pas d’urgence vitale 99 % du temps. Mais le commandant résume assez bien l’enjeu d’un tel dispositif: «Regardez combien coûte une catastrophe comme celle de l’Erika. Dans ce cas, c’est toute une économie qui se casse la figure, le tourisme, les activités annexes, sans parler du coût de la dépollution.» Aujourd’hui, qui prendrait le risque de voir notre belle Côté d’Opale défigurée par une marée noire ?

Created By
Brendan Troadec
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