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Center Parcs à Roybon: feuilleton hors norme Après des années de procédures judiciaires, le groupe Pierre & Vacances a abandonné le projet de Center Parcs dans la forêt de Chambaran, en Isère. Retour sur cette histoire, qui a débuté en 2007.

2007 : le département de l'isère choisi

Le cinquième Center Parcs de France sera en Isère. Le groupe Pierre & Vacances l'annonce en décembre 2007. Le projet doit voir le jour en 2012...

En cette fin d'année 2007, le groupe Pierre & Vacances l'annonce : un nouveau Center Parcs verra le jour en Isère, plus précisément à Roybon, dans les Chambaran. Dans nos colonnes, André Vallini (PS), président du Département, déclare : « Si le projet voit le jour, cela profitera à l’ensemble des territoires, aux Chambaran, au Sud-Grésivaudan et à la Bièvre, notamment en terme d’emplois ».

La "fiche technique", dévoilée par les porteurs du projet, est la suivante. Dans un article publié en décembre 2007, il est question d'un ensemble entouré d’aménagements paysagers et d’un millier de maisonnettes. Le complexe touristique générera 700 emplois directs (460 emplois équivalent temps plein) et autant d’emplois indirects. Un protocole d’accord est signé entre le groupe et le Département de l’Isère. Pierre & Vacances envisage de consacrer l'année 2008 aux démarches administratives et de débuter les travaux en 2009, pour une ouverture prévue au printemps 2012. Le coût est estimé entre 380 et 400 millions d’euros, entre les équipements de loisirs et les 1000 cottages de 60 à 80 mètres carrés. Aucun Center Parcs en France n'en compte autant.

Mais ça, c'était en 2007... Une éternité dans le dossier de Center Parcs.

Le Dauphiné Libéré, 18 décembre 2007.

Déjà les premières inquiétudes... dès 2008

Si la plupart des élus locaux se réjouissent de l'arrivée d'un futur Center Parcs en Isère, ce n'est pas le cas de tout le monde. Les environnementalistes pointent du doigt, rapidement, les premières incohérences du projet. La Frapna (Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature) de l'Isère vote une motion faisant part de ses inquiétudes. Elle dénonce le "gigantisme" du projet, 1 000 cottages sur 206 hectares dans le bois des Avenières à Roybon. D'autres interrogations voient le jour : déchets, gestion de l'eau, écologie... Du côté de Pierre & Vacances, on ne s'inquiète pas. Consciente de s'attaquer à un projet de grande ampleur, la Frapna l'assure : « Le développement économique d'une région ne doit pas se faire à n'importe quel prix ».

Côté politique, on est plutôt optimiste. Le maire de Roybon Marcel Bachasson (élu jusqu'en 2014) se veut rassurant. « La Frapna a bien raison de s'interroger, nous allons lui donner toutes les explications qu'elle demande », assure-t-il. Puis il ajoute : « Les financements du Center Parcs par le conseil régional n'étaient pas totalement assurés. Lorsqu'on aura avancé là-dessus, on pourra dire que le projet sera défini à 95% ».

Les politiques s'accordent, le projet est signé, la mobilisation commence...

En début d'année 2009, tout roule pour le Center Parcs. Le projet est présenté à la population, les retombées économiques s'annoncent importantes pour le territoire, Pierre & Vacances annonce 679 emplois (460 équivalents temps plein). Les retombées fiscales attendues frôlent le million d'euros. Dans le projet, le Center Parcs doit donc être doté de 1 000 cottages, d'une surface de 60 à 80 m², soit 5 470 lits sur 200 hectares.

Malgré tout, les Verts s'inquiètent et emboîtent le pas de la Frapna. Ils estiment qu'il s'agit d'un « aménagement opportuniste du territoire ». Olivier Bertrand, conseiller général EELV, explique. « Nous ne sommes pas opposés au projet [...] mais nous ne voulons pas que le conseil général (ancien conseil départemental, NDLR) accorde une aide (autour de 15M€) à un grand groupe (Pierre & Vacances), leader européen et qui a dégagé 100 millions d'euros de bénéfices. C'est un projet de 300 M€ environ, ce ne sont pas les 15M€ du Département qui empêcheraient de le réaliser. »

Le 4 décembre 2009, c'est signé ! Le Center Parcs de Roybon sortira de terre aux alentours de 2013. Le permis de construire est accordé par le maire Marcel Bachasson en juillet 2010.
« On ne peut pas faire n'importe quoi au nom du sacro-saint emploi »

Des nuages s'amoncellent petit à petit dans le ciel de Roybon. Nous sommes en août 2010 et le projet de Center Parcs est bien sur les rails. Mais la contestation s'amplifie. Cette fois, c'est une association de riverains, "Pour les Chambaran sans Center Parcs" (PCSCP), composée de 120 membres, qui jette le pavé dans la mare. La cause de leur courroux ? L'emplacement du futur parc, en plein cœur de la forêt d'Avenières. « Nous ne comprenons pas pourquoi il faudrait brader ce terrain à un promoteur immobilier. Cette forêt est un site classé Natura 2000 qui se retrouve dégradé à vie. Que va-t-on laisser à nos enfants ? » se demande Henri Giroud, alors trésorier-adjoint de l'association. « On ne peut pas faire n'importe quoi au nom du sacro-saint emploi », appuie-t-il. Le maire de Roybon, Marcel Bachasson, s'interroge. « Je ne comprends pas pourquoi. Pendant trois ans, il n'y a pas eu d'opposition apparente et voilà que nous nous retrouvons avec cette association qui arrive un peu à la dernière minute ». Avant de donner les premiers coups de pioche, il reste encore une étape à franchir pour les porteurs du projet : celle du rapport de la Loi sur l'eau. La Direction régionale de l'environnement de l'aménagement et du logement (Dreal) fait part de quelques réserves sur l'étude "imprécise sur les impacts générés par les futures installations".

Premiers recours... premières tensions

En septembre 2010, l'association Pour les Chambaran sans Center Parcs (PCSCP) dépose un recours gracieux au tribunal administratif (TA) de Grenoble. De fait, les travaux, qui devaient débuter, sont repoussés. Le 17 septembre, une demande est faite auprès du TA de Grenoble pour annuler la révision simplifiée du PLU de Roybon. Deux recours supplémentaires s'ajoutent au dossier en janvier 2011 à l'encontre du permis de construire et de l'autorisation de défrichement. En juin 2011, le rapporteur du TA rejette les trois recours et le maire de Roybon, Marcel Bachasson, accorde un nouveau permis de construire à Pierre & Vacances. Fin de la partie ? Pas du tout ! Les opposants frappent à nouveau en juin 2012 avec un nouveau recours déposé cette fois devant le Conseil d'État contre le permis de défrichement du site de Center Parcs, accordé par la préfecture de l'Isère en 2010. Le projet devait voir le jour en 2013... le retard est maintenant inéluctable.

Le Dauphiné Libéré, le 3 juin 2013.
Le Dauphiné Libéré, le 3 juin 2013.

La préfecture dit oui, les opposants lancent leurs actions

Les mois passent et les décisions se font attendre. Du côté de la population, les "anti" Center Parcs rencontrent des "pro" Center Parcs. Vivre en Chambaran-Bienvenue à Center Parcs se structure et ouvre la porte à Pierre & Vacances. « Notre territoire est magnifique, mais notre territoire se meurt tout doucement », explique son président, Christian Luciani. « Il ne faut pas urbaniser à tout-va mais nous avons besoin de nouveaux habitants à Roybon. Le Center Parcs peut créer une dynamique économique dont nous avons besoin. »

Sur le terrain judiciaire, ça ferraille encore. Les recours ont été déboutés et le permis de construire est valable jusqu'en 2015. Maintenant, le dossier est soumis à l'application de la Loi sur l'eau et les espèces protégées. L'instruction doit rendre son verdict à l'automne 2014. Les autorisations sont donnés le 17 octobre 2014 par la préfecture. Concrètement, ces deux arrêtés signifient que Pierre & Vacances est autorisé à implanter son Center Parcs à Roybon.

Et le groupe ne perd pas de temps et lance les travaux le 20 octobre 2014... sous les yeux des opposants qui n'entendent pas lâcher. Stéphane Péron, le président de l'association Pour les Chambaran sans Center Parcs, l'affirme dans nos colonnes : « Je suis étonné par la brutalité de Pierre & Vacances [...] Les militants sont en colère. La priorité : c'est la suspension des travaux par le juge des référés. »

Selon un calendrier prévisionnel, l'ouverture du Center Parcs est désormais prévu pour l'été 2017.

Le chantier se lance, la ZAD s'installe

Le chantier débute... sept ans après le début du projet

Malgré les autorisations, les opposants au projet de Center Parcs sont déterminés. Ce lundi 20 octobre 2014, des représentants de l'association Pour les Chambaran sans Center Parcs (PCSCP), d'Europe-Écologie - les Verts ou de simples citoyens veulent faire entendre leur voix. Stéphane Perron, président de l'association PCSCP, continue le combat judiciaire. « Des recours seront déposés contre les deux arrêtés préfectoraux, ainsi qu'une demande en référé pour stopper les travaux ». Sur le terrain, ça s'active. Près de 200 opposants se réunissent ce 20 octobre. Stéphane Perron encore : « Ce dossier est marqué du sceau de l'imbécilité humaine et d'une classe politique corrompue par le lobby du tourisme. » Pierre & Vacances se montre pourtant optimiste : « Nous ne sommes pas dans la précipitation, encore moins dans la provocation », explique Eric Magnier. Il espère avancer le chantier d'ici la fin novembre.

La prise de la Marquise

Ce mercredi 29 octobre, une trentaine d'opposants au projet se donne rendez-vous pour une "action non-violente de désobéissance civile". Le groupe retire tout le balisage installé sur le chantier, jusqu'à ce que les gendarmes stoppent l'opération quelques minutes plus tard. Une action... qui en appelle d'autres. On est fin novembre, et la contestation est plus forte. Le nombre des manifestants se multiplie. Ce dimanche-là, on compte un millier d'individus sur le chantier. Deux groupes se distinguent : un groupe d'idéalistes festifs écologistes et un autre plus "dur", à tendance anarchiste, ceux que l'on appellera les zadistes. Bloqués à l'entrée du chantier par les gendarmes, les manifestants bifurquent sur un sentier et tombent sur une maison forestière abandonnée : la Marquise. Là, les zadistes prennent possession du bâtiment et lancent un appel à la mobilisation permanente. La Marquise devient le QG et un poste avancé d'une lutte qui se durcit. Avec l'installation de la ZAD (Zone à défendre), les machines sont à l'arrêt. Certaines font demi-tour, par crainte des détériorations. Le chantier est stoppé mais se poursuit au ralenti. Jusqu'à quand ?

La Marquise, qui devient le QG des zadistes. La maison se trouve à proximité du chantier. Dès la fin du mois de novembre 2014, plusieurs individus s'emparent de la maison forestière abandonnée. Ils appellent à la mobilisation permanente avec l'objectif de stopper le chantier. Ou du moins le ralentir.

Roybon, Zone à défendre

Des manifestations jusqu'à l'arrêt total des travaux

Samedi 6 décembre 2014, une marche aux flambeaux des opposants au projet réunit des centaines de personnes. Au sein du cortège, on trouve encore deux camps: les idéalistes et les zadistes. Ceux qui manifestent pacifiquement et les autres, qui dégradent des préfabriqués du chantier. La députée européenne écologiste Michèle Rivasi, présente dans le cortège, s'exprime. «Ce projet est un projet un court terme. On ne pense pas à moyen ou long terme. La commission d'enquête a donné un avis défavorable et cet avis n'a pas été respecté. Ce qui est illégal, ce sont les autorisations données par le préfet. »

Les "pro" Center Parcs ne sont pas en reste. Eux aussi s'organisent et manifestent pour le maintien du projet. Le dimanche 7 décembre, ils défilent dans les rues de Roybon et ils sont plus d'un millier. On retrouve des élus, des citoyens... Mais aussi des entrepreneurs qui s'alarment. Des plaintes sont déposées à la gendarmerie, les entreprises perdent des milliers d'euros de chiffre d'affaires, des emplois sont menacés. Entre les camps des "pro" et des "anti", il est difficile de discuter.

23 décembre 2014 : Coup de massue pour le center parcs

Le tribunal administratif de Grenoble stoppe les travaux de Roybon

Mardi 23 décembre 2014 : le tribunal administratif de Grenoble doit se prononcer sur les quatre recours formulés par les opposants au Center Parcs. Il en rejette trois, mais il ordonne, dans le cadre du quatrième recours, la suspension d'un des deux arrêtés préfectoraux attaqués. Conséquence : le chantier est suspendu. Le lendemain, veille de Noël, Pierre & Vacances se pourvoit en cassation. Le groupe estime pouvoir continuer le défrichement. Cependant, les zadistes sont toujours là et doivent être expulsés si le groupe veut poursuivre les travaux. Mais bien installés, ils ne comptent pas bouger.

Dans nos colonnes, le préfet de l'Isère insiste : « Roybon ne sera pas le match retour de Sivens. » Jean-Paul Bonnetain fera évacuer le site si les décisions de justice sont favorables... Et elles le sont. 18 juin 2015, le Conseil d'État donne raison à Pierre & Vacances et annule l'ordonnance du juge des référés du tribunal administratif de Grenoble du 23 décembre. Les travaux reprennent alors ? Pas encore ! Le 16 juillet 2015, le tribunal administratif de Grenoble annule un arrêté préfectoral du 3 octobre 2014 dit "Loi sur l'eau", permettant au groupe Pierre & Vacances d'engager les travaux sur le site de Roybon. Un arrêté qui sera annulé par le tribunal administratif de Grenoble le 16 juillet 2015, décision confirmée par la cour administrative d’appel de Lyon en décembre 2016.

des Batailles judiciaires, le projet s'enlise

Après la décision de justice de décembre 2014, le dossier Center Parcs a pris du plomb dans l'aile. D'ailleurs, il ne va pas y avoir d'avancée significative de reprise du chantier pendant plusieurs années. Jusqu'en 2018 exactement.

Le 22 novembre 2018, le Conseil d'État renvoie l'affaire Center Parcs devant la cour administrative de Lyon, qui doit se prononcer sur le dossier dans les mois qui viennent. Yannick Neuder, président de Bièvre Isère communauté, et favorable au projet, réagit. « J'entends bien qu'il y a un arrêté de la cour d'appel qui revoit les critères de compensation sur les zones humides. Elles ont été requalifiées, sont compensées dans ce projet à hauteur de plus de 80 hectares à proximité du site. C'est plutôt des éléments en faveur du projet [...] J'espère une issue positive au dossier. »

Le 21 mai 2019, cette même cour administrative d’appel de Lyon, chargée d’examiner à nouveau le dossier, ordonne une expertise sur “la superficie des zones humides impactées par le projet et sur celle des zones humides proposées en compensation, au regard de la définition qu’en a donnée le Conseil d’État”. En février dernier, les opposants au projet annoncent avoir déposé trois nouveaux recours. Le 18 juin 2020, le Conseil d’État annonce rejeter une question prioritaire de constitutionnalité déposée par la SNC Roybon Cottages, porteuse du projet pour le groupe Pierre & Vacances, qui estimait que le changement de mode de calcul des zones humides – entre-temps revenu à ce qu’il était avant l’arrêt du 21 novembre 2018 – avait porté atteinte à son droit au procès équitable. Une dernière décision qui semble avoir porté un coup fatal au projet.

9 juillet 2020 : le projet est définitivement enterré

La Une du Dauphiné Libéré du jeudi 9 juillet 2020.

Pierre & Vacances l'annonce le mercredi 8 juillet, tard dans la soirée. "Le projet de Center Parcs est abandonné". Le lendemain, c'est la sidération dans le village de Roybon. Les habitants sont usés, lassés, par ces années d'atermoiement. Serge Perraud, le nouveau maire de Roybon, compare l'abandon du projet à un deuil. « Je suis en colère parce que j'ai été la marionnette là-dedans. D'autres politiques font leur Center Parcs. Moi j'ai fait le clown. » Christian Luciani, président de l’association Vivre en Chambaran, parle de la mort du territoire. Sur le terrain, la Marquise est toujours occupée par une poignée de zadistes, le 9 juillet 2020. Fin de l'histoire ? On n'en est pas certain.

Stéphane Peron, porte-parole de l'association Pour les Chambaran sans Center Parcs, s'inquiète de la question des terrains. « Ce n'est pas tranché », affirme-t-il. Néanmoins, les "anti" Center Parcs savourent. « Cela a été une grande surprise, on ne s'attendait pas à ça. On était toujours dans l'optique de poursuivre la procédure. C'est une belle victoire pour tous les défenseurs de l'environnement. Depuis 13 ans que l'on se bat, on n'a rien lâché, malgré des revers [...] Ce qui est sûr, c'est que la question des terrains n'est pas résolue. Tant qu'ils appartiennent à Pierre & Vacances, qu'est-ce qu'il va se passer ? [...] On reste vigilants.»

Long format réalisé par Louis ANDRé. Toutes les photos proviennent de photographes professionnels du Dauphiné Libéré et toutes les citations ont été reprises dans des articles parus dans le quotidien.