L'avenir au Front

Loïck, Romain et Anthony sont trois copains du Lot-et-Garonne. Déçus par les partis politiques et par l’Europe, ces jeunes électeurs misent sur Marine Le Pen pour apporter un renouveau à la France, notamment celle d’en bas.

Anthony à Couthures-sur-Garonne. Le jeune homme a passé un bac littéraire et est un grand admirateur de l’œuvre de Tolkien.

« Tu sais, ton grand-père était communiste. » À table, la mère de Loïck tente de raisonner son fils de 19 ans. Elle a du mal à accepter son choix. Au printemps prochain, pour sa première élection présidentielle, Loïck votera Front national. Tout comme ses amis, Romain, 20 ans, et Anthony, 22 ans.

Fils d’agriculteur, Loïck est étudiant en BTS conception et réalisation de systèmes automatiques. Il est né et a grandi près de Marmande, dans le Lot-et-Garonne. Romain et Anthony en sont eux aussi originaires. Dans cette région agricole, la terre entoure les villages et les champs recouvrent la terre. Peupliers, blés, maïs, tournesols, vignes, kiwis.

Les trois jeunes hommes vivent ici entre amis et famille, connaissent tous les chemins de traverse. Ils voyagent peu, n’ont presque jamais quitté la France, ou alors seulement « à la frontière, pour acheter une bouteille de Ricard ». Ils sortent au Dolce Cubana ou à La Rhumerie, deux bars de Marmande, regardent des vidéos d’Orelsan et de Gringe sur YouTube, publient leur vie sur Snapchat. Leurs passe-temps sont ceux des gens de leur âge.

Loïck a rencontré Anthony au lycée et Romain en BTS. L’été, les trois jeunes aiment particulièrement les fêtes de village, notamment les ferias de Bayonne et de Dax.

Loin de Paris, loin de Bruxelles

Ils se sentent pourtant déconnectés des « autres », de cette jeunesse des villes « pro-Europe et cosmopolite » telle que la décrit Anthony. « J’ai l’impression qu’on est complètement différents, qu’on n’est pas du tout sur la même planète. Ce sont des gens avec qui on va super bien s’entendre dans la vraie vie, mais on n’a pas les mêmes idées. »

Eux n’ont pas profité de l’ouverture des frontières européennes, ne sont jamais partis avec Erasmus. L’UE leur évoque surtout des règles économiques injustes. Anthony explique : « Le problème, c’est que les règles étaient censées être les mêmes pour tout le monde. Un Français, un producteur, il va avoir tant de normes à respecter, tant d’argent à dépenser… Le Polonais, c’est pas pareil. L’Union européenne marche peut-être pour ceux d’en haut, mais pas pour les travailleurs, le petit peuple. »

Les oubliés de la République

Anthony ne travaille pas. Une maladie dont il ignore encore le nom l’en empêche. Il passe son temps à s’informer, mais pas auprès des « gros médias », qui ne lui inspirent pas confiance. Il leur préfère le forum 18-25 ans de Jeuxvidéo.com, et Égalité et Réconciliation, le site d’Alain Soral, polémiste proche du FN. Pour lui, « la ruralité, les campagnes, ce sont les oubliées de la République. Dans les discours, t'as l’impression qu’il n’y a que les banlieues qui ont besoin d’aide. Il faut les aider, la situation est catastrophique. Mais il n’y a pas que ça ». Le Front national, c’est la promesse de renverser la table à laquelle il a le sentiment de ne pas avoir été invité. « C’est le seul parti à l’heure actuelle qui représente le peuple, le bas peuple. »

Loïck a lui aussi l’impression de faire partie « des oubliés du gouvernement ».

Au mois de mars, le travail dans l’exploitation familiale est considérable. Il faut planter les peupliers, « faire les trous ». L’étudiant à l’accent chantant aide son père pendant les vacances. Avant d’entrer en BTS, il était au lycée à Agen, près d’un quartier difficile, Montano. « J’y ai vu des évènements et des situations qui ne sont vraiment pas normales. C’était des zones de non-droit. Les profs ne pouvaient rien faire. Les élèves faisaient ce qu’ils voulaient. La gendarmerie est intervenue trois ou quatre fois dans la classe. » Des jeunes issus de l’immigration? « Non, pas forcément. » Il ne fait pas d’amalgame.

Pour ce sauveteur volontaire à la mairie de Gaujac, le mépris des institutions est insupportable. « Il n’y a vraiment plus de respect envers qui que ce soit, les profs, les agents, les supérieurs… Aujourd’hui, si quelqu’un dénigre les valeurs de la France, on ne lui dira rien. Pourquoi rejeter la France ? Je ne comprends pas. »

L’espoir d’un changement

« Ça, c’est pour les palombes, et ça, pour le sanglier. Ça, c’est une 12 mm et ça, c’est à air comprimé. C’est pour déconner. » Dans son garage, Romain fait l’inventaire des douze fusils de son père. Il a eu son permis de chasse à 16 ans. Pour le jeune homme en BTS mécanique et automatismes industriels, le Front national est une histoire de famille. « Je m’intéresse au Front depuis que j’ai 17 ans. Toute ma famille est de ce côté-là, donc bon… Je suis né là-dedans et je ne pense pas en sortir. »

Ce n’est pas le cas d’Anthony : « Ma mère est de gauche. Ça, j’en suis sûr. Mon père aussi, mais c’était avant. Là, je pense qu’il va voter Front national. La gauche a totalement délaissé les ouvriers, le milieu d’où il est. »

La gauche, une déception. Dans cette région, elle est présente partout, mais elle perd du terrain. À leur âge, Loïck, Romain et Anthony ont surtout connu le quinquennat de François Hollande, mais ils sont déjà gagnés par une certaine désillusion envers la classe politique. Romain voit dans le Front national un renouveau : « On a vu faire les autres partis. Ça n’a pas changé grand-chose. Le FN peut apporter de la nouveauté. »

Après le Brexit et l’élection de Trump, la promesse de voir Marine Le Pen au second tour... Pour Anthony, « cette fois, il y a une vague d’espoir ».

Le vote FN dans le Lot-et-Garonne

Texte : Émilie Coste

Photos : Philippe Billard

Infographie : Céline Degroote

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