La rage aux gants Le combat approche

Pierre sent la rage monter en lui… et dans ses gants. Voilà plusieurs mois qu’il s’entraîne sans relâche, dans l’attente de connaître l’identité de son adversaire, et la date précise du combat. De son combat ! A trois mois du grand rendez-vous, le boxeur de Malakoff peaufine les derniers réglages avec l’aide son équipe. Lui et ses entraîneurs ne se fixent qu’un seul objectif : la victoire.

Le rendez-vous est donné à l’Est de Nantes. Il pleut des cordes à Malakoff. 20h l’heure du JT. Pas un chat ne traîne rue d’Angleterre. Pourtant au Gymnase Malakoff IV, quelques courageux débutent leur entraînement. A peine rentré dans le hall, une atmosphère sportive y règne. Un semblant de musique résonne depuis la porte d’entrée. « C’est par là ! » Indique le gardien, en pointant un escalier étroit. A chaque marche gravie, la musique devient de plus en plus nette. Arrivé au premier étage, il suffit de tourner à droite et de rentrer dans la salle face à nous. Un ring, quatre sacs de frappe, et un petit groupe de cinq personnes ; voilà ce qui s’y trouve.

Le lundi c'est boxe à Malakoff.

Yacine, Jack, Mohamed et Pierre se mettent rapidement en tenue pour la séance du jour. D’un œil attentif Alexandre peaufine les derniers préparatifs. « Kacem », comme on l’appelle ici, expose le programme pour la soirée. Un des sujets de discussions du moment : le combat de Pierre. Celui-ci doit recevoir la date de son combat d’ici quelques jours. L’excitation est grande, surtout depuis la dernière pesée chez le médecin. « J’ai perdu 17 kilos en deux mois. Mon médecin n’en revenait pas ! » s’amuse le Nantais. Ce beau bébé d’une centaine de kilos prépare depuis maintenant trois mois le début de sa saison chez les poids lourds. Déjà quatre ans qu’il pratique la boxe anglaise. Pierre commence à comprendre les rouages d’une préparation réussie. Malgré tout, souffrant d’un important rhume ce soir-là, le boxeur sent que les deux prochaines heures vont vite devenir un véritable calvaire. « Ma respiration va en prendre un coup. »

La Boxe : des cris, des encouragements et de la sueur.

Dès le premier coup de sifflet, les quatre combattants se pressent vers le ring pour les premiers exercices. En entrée c’est du « shadow ». Moment important pour un boxeur. Il permet d’échauffer tous les membres, et de les déverrouiller. Pour cela, les boxeurs se baladent dans la zone de combat en répétant les fondamentaux. Ensuite par groupe de deux, on intensifie l’exercice en imitant un face à face. On utilise cet exercice comme moyen de répéter ses gammes. « Kacem » est déjà à l’œuvre pour donner le tempo. « Aller ! Plus vite, plus vite ! » répète-t-il inlassablement. Rien n’est laissé au hasard pour l’entraîneur. Encore moins pour Mohamed, le plus expérimenté du groupe. 37 ans, boxeur depuis l’âge de 8 ans et un palmarès qui parle pour lui: quatre fois champion de France amateur, avec cinquante combats pour près de trente-cinq victoires, vingt combats chez les pros, dont la moitié ponctuée par des victoires, et deux convocations en équipe de France. Le trentenaire se maintient en forme, et profite des entraînements collectifs pour encadrer et partager son expérience de la boxe. Pour lui « la compétition c’est du passé.» Ce soir-là, il est particulièrement attentif aux gestes des novices que sont Jack et Yacine. Ils viennent tout juste de recevoir leur licence, mais possèdent déjà une certaine aisance technique. Cependant, il en faut bien plus pour satisfaire le pointilleux « Kacem ». Les bien connus « Ta garde ! Tes mains, tes mains ! » ne tardent pas à fuser.

Kacem ne loupe pas une miette de l'entraînement.
« Même si c’est dur il faut le faire. »

La sonnerie retentit, c’est la fin de l’échauffement. Le petit groupe prend le temps de récupérer. Tout en buvant, Pierre termine de se mettre en tenue. Pour cela il enfile son protège dents. Ensuite c’est autour de ses bandes. Il saisit l’une d’entre elles et l’enroule tout autour de sa main, en faisant attention à bien la passer entre ses doigts. « C’est avant tout une question de protection et d’hygiène » précise Pierre « mon poignet est maintenu plus solidement dans ces conditions.» On scratche les gants, et le rituel est terminé. C’est repartit sur le ring. Pierre affronte Mohamed, puis Yacine, puis Jack. Jack reste et boxe avec Yacine. Bref toutes les combinaisons sont testées. On ne lâche pas Pierre d’une semelle. Il enchaîne plus longtemps que les autres. A un peu moins de trois mois de son combat, c’est une quasi-nécessitée pour l’Herblinois. Ça chauffe. Il travaille dur. Les coups sont donnés avec justesse et maîtrise. Plus ou moins forts. L’adversaire ne doit pas être KO. Ce n’est pas le but. Mais fatigué, voire dans certains cas harcelé. Des coups, il en reçoit également. Au bout de 15 min, il suffit de regarder le visage de Pierre ruisselant de sueur pour comprendre que la fatigue le guette.

Pierre enroule ses bandes autour de ses doigts.
A gauche, Kacem supervise yacine et Pierre. A droite Mohamed malmène son protégé.

« C’est dur. D’autant qu’avec mon rhume, ma respiration est obstruée. Même si c’est dur il faut le faire. C’est essentiel. Cela me met en condition réelle, comme lors de mes combats.» Pas le temps de souffler, on passe à la suite. Exercice de frappe. Durant cet instant, on perfectionne vitesse d'exécution et l'endurance du combattant. On alterne bras avant, bras arrière, puis les deux. La scène se déroule à un rythme effréné. La sueur continue de couler à flot. Une pluie torrentielle tapote le tapis. Mais impassible face à la douleur, Pierre continue sans rechigner. Les cris, et les encouragements pleuvent de la part des boxeurs dispatchés autour de lui. Finalement, au bout de dix minutes, la sonnerie délivre les gladiateurs. Quelques minutes de répit. « Kacem » rompt ensuite le silence « exercice suivant !»

Le cardio c’est la vie !

Nous sommes bien dans la dernière ligne droite de sa préparation. Si tout est calculé, c’est aussi pour donner un indice sur la progression effectuée par le boxeur, aussi bien aux entraîneurs qu’à l’intéressé lui-même. Ces efforts à bout de souffle, Pierre doit les répéter. En combat ce qui prime c’est l’endurance. Celui qui remporte le combat, c’est celui qui souffre le plus au terme des rounds. Pour tenir, il est primordial d’avoir un cardio d’attaque. Le cardio, le crédo de « Kacem ». Entre deux exercices, il nous confit « on pousse Pierre à travailler son cardio. Avec ça, il fera des dégâts à coup sûr !» Mohamed, accompagne régulièrement Pierre au « cross-fit » en semaine. Il l’affirme volontiers « Pierre est très endurant ! » Le travail est plus tourné actuellement sur l’aspect technico-tactique, et sur les déplacements. L’ancien pensionnaire de l’équipe de France poursuit « sa technique est bonne. Il a un style à l’américaine. Le potentiel est là. Je pense que Pierre a les moyens de mieux faire, et de viser plus haut. » Mais ce qui manque dans l’immédiat c’est du répondant. Le club n’a pas sous sa main de boxeur poids-lourds, permettant à Pierre d’avoir un sparring-partner disposant des mêmes caractéristiques que lui. « Il y en a tout de même à Saint-Sébastien, ou à Beaulieu » précise Mohamed. Pour progresser, un boxeur doit s’adapter. Pour y arriver, rien ne vaut de boxer des adversaires différents. « Comme ça chacun apprend de l’autre. Des échanges se font. » Témoigne «Kacem. » Pour se faire, le club possède deux salles : une à Malakoff donc, et une à la Bottière. Le combattant se confronte à des situations différentes à chaque fois, l’obligeant à analyser et s’adapter. Des réflexes à assimiler pour les réutiliser lors des combats.

Yacine et Jack à l'écoute auprès de de Kacem.

C’est ce que tentent d’apprendre Jack et Yacine face à Pierre. Les deux premiers n’ont pas du tout le même gabarit que leur opposant du soir. L’opposé même : fins, sveltes et légers. Deux brindilles face à un arbre. Qu’à cela ne tienne, il faut combattre. Résister. Tenir. Du moins essayer. Les deux acolytes essayent tant bien que mal de toucher la cible. Mais Pierre n’est pas dupe. A la moindre ouverture, le ligérien saisit sa chance pour asséner un uppercut puissant. Et gare à celui qui n’a pas mis sa garde en place! L’entraînement touche à sa fin. Mohamed termine son travail de remise en forme de son côté, laissant les trois autres protagonistes s’adonner aux plaisirs de la medecine ball. L’exercice consiste ici à se mettre sur le dos, se relever, recevoir la balle puis l’envoyer à son voisin avant de se remettre en place. Plus facile à dire qu’à faire. Surtout si cela ne va pas assez vite au goût de « Kacem ».

Exercice de sophrologie, en fin de séance.

Au nom du père, du fils … et de la Boxe.

La boxe est devenue indispensable à l’équilibre de Pierre. C’en est presque sa raison de vivre. A raison d’au moins trois entraînements par semaine, le licencié de Malakoff mène une vie de combats. Il affronte quotidiennement stress et fatigue. Gérant d’une société spécialisée dans la sécurité privée, l’Herblinois travaille régulièrement de nuit. Malgré des horaires parfois impossibles, il ne ménage pas ses efforts. Ou du moins rarement. Même au niveau de son alimentation. Légumes et viandes maigres. Rien d‘autres Des efforts qui s’avèrent payants, au vu de sa métamorphose. 17 kilos perdus en deux mois. Nécessaires aussi pour embrasser, peut-être, le même succès que son exemple… son père. Champion de boxe au Cameroun quelques années auparavant.

« La Boxe est une échappatoire pour moi »

Ce sport, reste avant tout du plaisir « j’ai toujours adoré ça » confirme Pierre « je la suivais à la télé, puis j’ai décidé de pratiquer la boxe dès l’âge de 15 ans. » Licencié à ses débuts au club de Beaulieu, où les bases lui sont enseignées, il doit néanmoins mettre entre parenthèse sa passion. La faute à un important souci de santé, l’éloignant du ring trois longues années de suite. « J’ai failli ne jamais remettre les gants » avoue-t-il difficilement. Mais rien ne l’arrête « ça été très dur. Mais je me suis battu pour ! » Affirme-t-il sans concession. Mais il n’y pas que le plaisir dans la vie. Pierre s’est servi de son sport pour se construire en tant qu'homme « cela a été un véritable guide pour moi. Une façon d’évacuer plus facilement ce stress et cette rage présents en moi. Une échappatoire en fait. » Le combat, prévu pour le mois de juin, ponctue un long parcours du combattant. Après les galères, voici enfin venu le temps de la délivrance pour Pierre. Son tout premier combat, aura sans nul doute un goût particulier. « Avant de m’arrêter, j'ai réalisé deux préparations "combat". Mais ces deux faits d'armes ne représentent plus grand-chose pour moi maintenant. On peut dire que les compteurs sont remis à zéro. » Quand on boxe, on se prépare physiquement et mentalement. Pour Pierre, son salut passe par l’isolement. Un véritable rituel « avant de monter sur le ring, je me mets dans l’état d’esprit ‘’boxe’’. C’est-à-dire je ne pense qu’à ça. Je réalise ensuite un gros travail de respiration et d’étirements. L’isolement me permet de me calmer. En faisant ce travail en amont, là je me dis tout est ok, c’est parti ! »

Enfin presque. « L’entourage compte ! » Surenchéri Mohamed, « vous savez, on prend des coups. C'est dur. Alors être bien entouré ça aide. Surtout quand on a un bon coach. » Pierre peut s’estimer chanceux de recevoir une attention particulière. Un suivi de toute épreuve qui a sa raison « Il est suivi, parce qu’il s’entraîne plus aussi ! » s’exclame « Kacem ». « Tout le monde ne pratique pas la compétition. » Des paroles qui font échos aux propos de Mohamed «dès 8 ans, je savais que j’étais prédisposé à la compétition. J’avais ça dans le sang.»

L’esprit ‘’Boxe’'.

Quelques photos sont affichées fièrement sur l’un des murs de la salle, juste à côté de la porte d’entrée. A la question : qui est à côté de vous sur la photo ? Farid Boukhari répond sans détour «mais si vous savez, l’ancien premier Ministre, Jean-Marc Ayrault. » Il est le dernier des trois entraîneurs de Pierre. Champion du monde de kick-boxing full-contact dans la catégorie des -78 kilos il y a dix ans, le kabile enseigne volontiers sa discipline aux jeunes de son quartier. Après avoir remporté pas moins de six titres de champion de France, Farid Boukhari s’est tout naturellement tourné vers l’enseignement. Souvent connotée comme un sport dangereux, la boxe a été une chance pour lui. « Cela m’a ouvert des portes. J’ai côtoyé l’équipe de France. Grâce à cela, j’ai pu voyager en Angleterre, en Italie ou encore en Grèce. » Il y est tombé dedans "un peu par hasard" avouera-t-il. Pour Farid, la boxe c’est un peu plus que de simples coups « ce sport se veut avant tout éducatif. On donne des coups certes, mais avec respect» précise Farid « On est là pour rigoler. Toujours se serrer la main après chaque combat, c’est important. Il faut qu’il y ait un véritable échange. » Un esprit de fraternité omniprésent dès lors que vous rentrez dans le gymnase.

Farid Boukhari, avant et aujourd'hui.

Un soir, une jeune fille âgée d’une quinzaine d’années écoute attentivement les directives de son coach. Au fond de la salle, regardant avec une admiration non dissimulée, sa mère observe la scène. Sa petite sœur tente tant bien que mal de capter l’attention de son aînée. Rien n’y fait. Farid le monopolise. Une scène paraissant banale aux premiers abords, qui possède une toute autre signification pour le champion de kick-boxing « j’ai mon élève qui débute. Au début, sa mère s’inquiétait. Pour elle la boxe était synonyme de violence, de mauvais coups. Elle est venue ce soir, et repart rassurée à mon avis.» La boxe n’est pas qu’un simple sport de combat. Plutôt une véritable institution. Les principaux intéressés sont formels. Un formidable « outil pédagogique » pour Farid. « J’ai amené de nombreux gamins issus des quartiers sensibles à la bottière. Au final la Boxe réussi à te structurer. T’éduquer. Tout le monde en ressort métamorphosé. » Pierre et Mohamed se rejoignent tous deux sur le même constat « la boxe ça te canalise. » Pierre explicite « ce sport me guide dans ma vie de tous les jours. Il me donne des repères. Tu te surpasses en le pratiquant. Comme dans la vie. Il est une partie intégrante de moi. » Pour « Kacem » son sport s’apparente même à la Culture. « Tu te poses quelques instants. Regarde la salle. On y voit des personnes aux horizons totalement variés. C’est ça aussi la boxe. On échange, même si l’on est différent. »

Seule la victoire est belle.

Dans la dernière ligne droite, la métamorphose est plus que remarquable. Un long chemin semé d’embûches, qui ne doit mener que vers une seule chose : la victoire. C’est bien connu, tous les chemins mènent à Rome. Surtout pour Pierre « Dans ma tête, je monte, je gagne ! » affirme-t-il sans concession. « Je ne peux pas décevoir toutes les personnes qui m’ont suivi jusqu’ici. C’est inconcevable pour moi. Même une victoire n’est pas suffisante pour remercier Kacem, Farid et Mohamed. Leur travail est énorme. Ils donnent de leur temps. Si je gagne on fêtera ça c’est sûr. » Ce combat sera l’occasion pour la famille de Pierre de savoir ce qu’il prépare depuis si longtemps « ma mère ne le réalise pas. Ça sera une surprise. Elle est très sensible là-dessus. » Il serait bête de la gâcher. Aucun autre scénario n'est envisageable, mise à part la victoire. Comme le disait Hannibal à ses soldats, lors de la traversée des Alpes : "Nous trouverons un chemin... ou nous le créerons." Mais le spectre de la défaite plane toujours « bien sûr je peux perdre … j’y pense aussi. Sincèrement, tenir à chacun des rounds serait une victoire personnelle. » Comme on dit: l'important c'est de participer.

Simon Bouyer

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Simon Bouyer

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