Un centre pour accompagner les consommateurs de drogues. Crée il y a quatre ans, le Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (Caarud) qui les accompagne dans le Calvados. Une aide médicale et sociale y est apportée. Guilherme Ringuenet/Ouest-France

Des compresses, de l’eau stérile, du matériel d’injection… Luc Géléoc, éducateur au Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (Caarud), est en train de préparer un colis.

Il est 14h30. En cet après-midi ensoleillé du début décembre, Pierre (tous les prénoms ont été changés) est le premier à franchir la porte du Caarud. Le jeune homme trimbale un gros sac rempli de vêtements à laver. Le regard fuyant, il fonce dans l’une des salles qui permet à des anonymes de se doucher et de nettoyer leur linge. La présence d’un journaliste le met mal à l’aise. « Ce sont des gens qui n’ont pas l’habitude que l’on s’intéresse à eux », explique Manuel Gallardo, assistant social, l’un des cinq salariés du centre.

Au commencement, il y a une fêlure

Une des mains de Pierre est abîmée. Elle porte les stigmates de son addiction. L’héroïne, mais pas seulement. Pierre se pique avec des médicaments à base d’opiacés, comme des antidouleurs musculaires. « On a des consommateurs qui n’ont jamais pris de drogues illégales », souligne Christophe Fouques, infirmier.

Une demi-heure plus tard, une femme se présente. Le temps de récupérer le sac préparé par Luc et elle disparaît de l’embrasure de la porte. D’elle, on ne retiendra que cette silhouette élancée et ses vêtements élégants. La toxicomanie n’est pas synonyme de marginalisation. « Nous avons de tous les profils, relate Christophe Fourques. Des chefs d’entreprise, des étudiants, etc. Ce n’est pas parce que l’on consomme des drogues que l’on va finir à la rue, même si les risques augmentent. »

Christophe Fouques, infirmier au Caarud
« On reçoit les gens sans jugement moral »

« Au Caarud, on peut venir boire un café sans rien demander. On peut aussi venir pour soigner ses abcès ou obtenir du matériel propre.

Mais nous sommes aussi un lieu d’accompagnement social, c’est-à-dire que l’on aide les personnes à retrouver un logement, à faire des démarches pour obtenir le RSA ou tout simplement à éplucher le courrier, à faire des recherches sur Internet.

Nous avons un espace pour accueillir les chiens. Cela peut paraître dérisoire mais sans celui-ci, beaucoup de personnes ne viendraient pas. Ici, on reçoit les gens sans jugement moral. Nous les accueillons, et les informons des risques qu’ils prennent. Ils sont responsables de leur propre choix. Nous, nous cherchons à voir de quelles manières on peut accompagner les usagers et à voir où ils en sont. Quand l’un d’entre eux exprime le souhait d’arrêter, nous allons le réorienter vers un centre de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) de Caen ou du département. C’est à eux de choisir leur parcours. »

Pierre revient de son entretien avec Christophe. Quelques minutes suffisent pour qu’il s’endorme sur le canapé. Dans la petite salle chaleureuse où l’on peut boire un café ou lire le journal, la pression se relâche.

« La consommation de drogue fait oublier que l’on a faim, soif ou sommeil », décrypte Christophe. Face à son état, le professionnel de santé lui a parlé « d’hospitalisation ».

Les consommateurs de drogues peuvent venir récupérer des seringues. Cela sert avant tout à éviter la transmission de l’hépatite C ou du Sida.

Mais ce n'est pas une salle de shoot

Ce que l’on appelle communément « salle de shoot » est, selon la loi Santé votée en décembre 2015, une salle de consommation à moindre risque (SCMR). La première « salle de shoot » a ouvert, non sans polémique, à Paris en octobre. Une deuxième a vu le jour plus récemment à Strasbourg. Elles ne sont possibles légalement qu’à titre expérimental, pour une durée de six ans, et sont réservées aux toxicomanes majeurs qui s'injectent des produits qu'ils apportent eux-mêmes, sous la supervision de personnes qualifiées, avec du matériel stérile.

La France rejoint l'Allemagne, l'Australie, le Canada, l'Espagne, le Danemark, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas et la Suisse, où de tels espaces ont fait la preuve de leur efficacité ces dernières années.

(Photo REUTERS/Patrick Kovarik)

Autoportrait de Baudelaire sous l'emprise du haschich (Wikimedia commons)

Devant un café fumant, Paul déploie un large sourire. Il révèle toute la bonhomie que ce trentenaire dégage dès les premiers abords. Pourtant, c’est en panique qu’il est arrivé. Son chien a disparu et parce qu’il n’a pas de téléphone, il est venu au centre pour appeler la fourrière.

« C’est bon, respire-t-il. Il est là-bas. J’irai le chercher demain. Le Caarud, c’est ma béquille de secours. » Avant que sa vie ne bascule dans la drogue, il occupait un emploi qualifié. « J’avais 20 ans, un bon boulot en CDI, une voiture… J’ai perdu les pédales parce que j’avais trop de responsabilités. Je n’étais pas assez mûr, j’ai voulu m’évader. »

Pendant plusieurs années, il va écumer les rave parties à travers l’Europe. Les excès en morphine et crack ont creusé des rides précoces au coin de ses yeux.

« Je ne me drogue plus quotidiennement et je suis un relais pour mes copains. Je leur fournis des seringues propres. J’ai une copine qui est devenue séropositive à cause d’une aiguille tordue, fait-il savoir. Il y a une vie après tout ça. Mais il faut le vouloir. »

Au commencement, il y a une fêlure, que la personne pense combler grâce à la drogue. Mais très vite, l’emprise du produit se fait plus forte et cette fêlure se transforme en tonneau des Danaïdes.

Ainsi Georges, qui vient d ’arriver au milieu de l’après-midi, tandis que la pénombre glisse dans la pièce de vie principale.

« Sans coke, je me serais tiré une balle »

Georges, un usager (de dos sur la photo, en pleine discussion avec Luc).

La cinquantaine, il a commencé à prendre de la cocaïne à l’aube de ses 20 ans, à l’armée. Une rupture sentimentale et il a « pété un plomb. J’ai fait n’importe quoi, concède-t-il. Sans coke, je me serais tiré une balle. »

« Tous ont un parcours chaotique. Ce sont des cabossés de la vie, résume Christophe. Mais il faut comprendre que la drogue, avant de devenir cette spirale infernale, est un élément de réponse qui vient apaiser, jusqu’à ce que la personne se fasse avaler par l’addiction. »

Alerte sanitaire

Le centre va fermer dans quelques minutes. Luc en profite pour rappeler aux usagers « de signaler si un jour vous tombez sur des produits qui ont des effets contraires à ce que vous ressentez habituellement ».

Dans l’entrée, les consommateurs peuvent indiquer leur rencontre malheureuse sur une fiche de vigilance. « C’est anonyme », souligne l’éducateur.

Dans la cours de l’ancienne école où est situé le centre, un mur a été aménagé pour que les usagers dessinent dessus. Dimitri, ici devant son dessin, évocation mélancolique des paysages de son pays.

Une longue douche pour dénouer la tension. Une longue douche pour réveiller son corps usé par les intempéries. Une douche pour réchauffer le cœur...

Dimitri est originaire de l'Europe de l'est. Au début des années 2000, ses critiques contre le gouvernement l'obligent à prendre la route. Commence une longue errance, de celles où l'espoir de retourner chez soi est renvoyé à une fuite en avant.

Toujours plus à l'ouest. Après un séjour de plusieurs années dans un pays slave, Dimitri échoue à Caen. La rue encore. Là, il découvre le subutex. « Ce sont des jeunes qui me l'ont fait goûter, raconte-t-il, tandis que d'un geste mécanique, il démêle sa grande barbe encore humide. J'ai commencé à en prendre parce que ça m'a apaisé. Je retrouvais le sommeil et ma tête si lourde, devenait plus légère. »

Malgré quelques rechutes, Dimitri ne se drogue plus. Mais il continue de venir au Caarud.

Il profite de ces quelques heures de repos, à l'abri de la rue. Ici, il peaufine son apprentissage du français grâce aux mots fléchés dans le journal. Mais surtout, il reste en contact avec sa famille grâce à l'ordinateur qui est à disposition des usagers. « Cela fait si longtemps que je suis loin de mes proches. J'ai eu des petits-enfants et je ne les ai jamais vus. Je suis si fatigué... »

Les salariés du Caarud font de la prévention, par exemple lors des soirées électro de Nördick Impact. Ils se rendent aussi en milieu scolaire. Pas pour donner des seringues, bien sûr, mais pour informer sur la drogue, ses risques et la dépendance.

Le centre est situé au 29, rue Neuve-Bourg l’Abbé, à Caen.

En 2016, environ 1 000 personnes s'y sont rendues.

Une fois par mois, une permanence se tient à Bayeux, Lisieux et Honfleur.

Renseignements au 07 89 46 17 66.

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