Pourquoi les questions sociologiques sont elles aussi généralement des questions politiques ?

Pour certains sociologues tel que Marx, la maîtrise des connaissances en sociologie est avant tout un moyen de changer politiquement le monde. À son sens la sociologie doit être utilisé afin de changer les choses, il dira d’ailleurs « les philosophes n'ont fait qu’interpréter diversement le monde, il s'agit maintenant de le transformer ».

Au contraire, d'autres sociologues tel que Weber prônent la neutralité politique. D’ailleurs, Weber s’évertuera tout au long de sa vie à ne pas parasiter les résultats de ses études sociologiques avec ses opinons personnelles afin de rationaliser les sciences sociales en tant que science. Il est vrai qu'un sociologue se doit de rester neutre, et de prendre du recul pour interpréter correctement ses objets d'études. Ce n'est pas son rôle de s’impliquer politiquement, or, est-ce qu'une neutralité pure et dure est vraiment possible en sociologie ? Est-ce que finalement le fait de vouloir rester neutre en sociologie n'impliquerait pas, du coup, d'être par définition conservateur ? Pour tenter d'expliquer que sociologie et politique sont deux notions inséparables, nous verrons que même si la sociologie se veut rester neutre, les réponses qu'elle apporte et les questions qu'elle soulève sont étroitement liées aux questions politiques, avec une influence réciproque.

Beaucoup s’attelleront à dire que la sociologie a pour but premier de rendre compte des inégalités, des problèmes sociaux et de se demander pourquoi les choses se passent ainsi et pas autrement. Il est évident que ces questions sont également éminemment politiques. En effet, pour qu'une société tienne debout il faut un système politique qui fonctionne et pour cela il est nécessaire que les individus fassent corps avec le système politique mis en place. En effet, la stabilité dans le temps d’une structure sociale repose sur l’acceptation par les individus de leurs situations. Si ce n'est pas le cas, il y aura des révoltes, des conflits susceptibles de provoquer l'instabilité politique, car le problème est que nos sociétés sont structurées hiérarchiquement et, le pouvoir étant partagé inégalement entre les différents groupes « classe sociale», des conflits d’intérêts se forment, et une césure se fait entre les dominants qui luttent pour le maintient de l'ordre social et les dominés qui eux, luttent pour le changement social. Ce phénomène suppose toutefois que ces classes aient conscience d'elles-mêmes.

Les sociétés ont toutes leur lot d'inégalités, Il y a en effet, en haut de l'échelle sociale, des dominants qui occupent une position qui leur est favorable, et les dominés, ceux du bas, qui occupent une place peu avantageuse, ceux qui donc auraient de bonnes raisons de vouloir voir changer le système.

Le rôle de la politique pourrait donc être de s'appuyer sur les recherches sociologique à fin de réduire les inégalités ou bien, et c'est ce qu'elle fait le plus souvent, afin de préserver l'ordre social, les membres au pouvoir étant majoritairement issus des classes supérieures n'ont pas d’intérêt à ce que l’ordre social change, puisque ce sont eux les dominants. La politique cherchera donc plutôt des solutions pour assurer la stabilité malgré les inégalités sociales, et ce par diverses manières? Je décris ici trois points qui me semblent caractéristiques :

En premier point, en faisant intérioriser aux dominés la domination des dominants qui pèse sur eux comme légitime. Dans le système monarchique par exemple, la classe dominante, qui était celle des nobles, était justifiée entant que telle aux yeux des dominés, car ils étaient perçus comme dignes et honorables. Cette domination, selon Weber, reposerait sur la « tradition ». Weber parlera d'ailleurs de « domination traditionnelle », qui trouvera sa légitimité dans la croyance quotidienne en la “sainteté” de traditions valables, qui semblent être naturelles et existantes depuis toujours. C'est le même type de domination qui s’opère dans les sociétés de caste. Dans nos sociétés moderne, la légitimation de cette domination repose sur le don naturel, la méritocratie. Le deuxième facteur de mobilité sociale est l’existence d’un espoir de promotion individuelle, les individus peuvent s’imaginer qu’il est possible de s’en sortir individuellement. Cet espoir n’existe que s’il n’y a que de la mobilité sociale, au travers des études et de la méritocratie. Il faut que les espoirs individuels soit supérieurs aux espoirs de salut collectifs car dans le cas contraire, les dominants risqueraient de se liguer contre l’ordre établi.

Deuxième point, en formatant les individus par le biais de l'école, des discours, des médias par exemple. Ce formatage va avoir pour conséquence de modeler les individus, d'en faire des agent dociles à l'autorité mise en place, en adéquation avec l'ordre social dans lequel ils sont plongés de manière à limiter les potentiels révoltes ainsi que de créer des individus qui vont s’avérer utiles à la société en se conduisant eux même conformément à ce que l'ordre social attend d'eux. Par exemple, cet aspect est encore plus flagrant dans les casernes militaires. Un soldat est d’abord un homme qui apprend à ne plus être un individu, il apprend à être semblable aux autres de manière à ce que le collectif qui est nécessaire et voulu se crée.

Troisième point, en déplaçant le problème de manière à ce que les individus ne trouvent plus de légitimité à leurs révoltes en mettant par exemple le doigt sur les problèmes liés aux personnes vivants dans une extrême précarité, n'ayant ni de domicile fixe, ni de quoi se nourrir correctement, dans le but de faire relativiser les classes dominées sur leur condition, à fin que celle ci leur semble en comparaison tout à fait acceptable.

Pour conclure, on peut dire que les questions sociologiques ne sont pas dissociables des questions politiques puisque ces questions touchent généralement aux mêmes sujets et s’influencent mutuellement. On se rend compte que la sociologie peut être finalement au service d'une idée politique plus ou moins explicite, qui par conséquent influe sur la réflexion sociologique en elle-même. C'est pourquoi la neutralité n'est pas simple en sociologie. Le but de la sociologie est de connaitre le monde social, mais n'est-ce pas en ayant justement connaissance de ce monde social et conscience des contraintes que la société fait peser sur nous, que des idées pour le changement ou la conservation de l'ordre établie apparaissent ?

Cette visée pratique, politique, de la sociologie est présente chez Marx mais également chez beaucoup d'autres sociologues, penseurs, tel que Durkheim par exemple. Pour Durkheim, la politique et la sociologie ont un lien organique, il aura d’ailleurs beaucoup participé à l'élaboration de Troisième République en France.

On peut donc en déduire que la neutralité est quasi inexistante, étant donné le lien étroit entre politique et sociologie, et que les recherches sociologiques ne sont pour la plus part pas démunies d'idées ou de visées politiques.

La politique, quant à elle, n'hésite pas à se servir des données sociologiques afin de garantir la pérennité et la stabilité de l'ordre établi et de la société. La sociologie aide volontairement, ou non, la politique a notamment cibler les populations afin de les produire et de les gérer, c'est à dire de produire des corps utiles, dociles, serviables et non réfractaires.

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