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Reconversion professionnelle des militaires blessés : le parcours du combattant

La blessure. Hantise du militaire parfois obligé d'écourter sa carrière de ce fait. Certains restent même marqués à vie par ce traumatisme. Alors comment débuter une seconde vie ? Enquête sur les dessous de la reconversion des soldats blessés.

" Ils auraient dû faire quelque chose pour nous. Ils étaient bien contents quand on a accepté de partir au Liban. " Éric a la cinquantaine. Sa voix est métallique en raison d'un boîtier posé suite à quatre cancers de la gorge. Il garde un souvenir amer de sa fin de carrière à l’armée. En août 1983, alors âgé de 19 ans, il intègre le 1er régiment de chasseurs parachutistes comme volontaire. Quelques jours plus tard, les hommes sont envoyés au Liban. Les soldats de la Force multinationale de sécurité à Beyrouth sont chargés de préserver la sécurité de la population et de maintenir la paix dans un pays ravagé par la guerre civile. Ils occupent alors le Drakkar, immeuble de huit étages dominant la capitale. Le 23 octobre 1983, un peu avant 6h30, le bâtiment s’effondre, frappé par un camion chargé de plusieurs tonnes d’explosifs. C’est alors qu’Éric va passer sept heures sous les décombres, collé à deux de ses camarades n’ayant pas survécu à l’attentat.

Cette attaque lui a causé une paralysie du bras gauche, une luxation de l’épaule, un traumatisme crânien, des tympans touchés et un lourd syndrome post-traumatique. Suite à cela, son régiment l’informe qu’il ne peut plus exercer. C’est le début de la descente aux enfers. Éric avait tout quitté pour l’armée. Il se retrouve seul et devient SDF. En Gironde, des gens du voyage l’accueillent et lui proposent de distribuer des journaux pour se faire un peu d’argent. Une quinzaine d’années plus tard, il rencontre sa femme. Aujourd’hui, elle se bat pour faire valoir ses droits. Le cas d’Éric est loin d’être isolé. Ce n’est que depuis 1993 que les victimes de guerre sont réellement accompagnées.

" Dès qu'il entend un bruit sourd, mon mari angoisse, il est toujours sur le qui-vive." Frédérique, femme d'Éric.

© Pixabay

Des blessures invisibles

L’armée française compte plus de 205 000 militaires selon le ministère de la Défense. Parmi eux, certains sont engagés au sein de l’armée de Terre, de l’armée de l’Air ou encore de la Marine nationale. En ce qui concerne le nombre d’infirmes : " on considère qu’on a de 250 à 300 blessés, en prenant toutes les blessures, par an ", estimait sur France Inter en 2019, le général François Lecointre, chef d’état-major des armées.

Il existe deux grandes catégories de blessures. D’abord, les dommages physiques, causés par un impact de balle ou des suites d’une explosion. Guillaume, sous-officier de Rochefort, intègre l’armée à 21 ans dans le commando des parachutistes. Tout au long de sa carrière, il réalise plusieurs opérations extérieures (Opex) en Afghanistan et au Moyen-Orient. Le 2 octobre 2016, un engin explosif improvisé se déclenche à six/huit mètres de lui. Il est aujourd’hui amputé de la jambe gauche, en dessous du genou. " On est préparés aux blessures. Je me suis donc mis à l’abri pour m’auto-médicaliser ", explique le jeune homme à la musculature développée. Depuis, il est en congé de longue durée pour maladie (CLDM).

Puis, il y a les blessures qui ne se voient pas. Dans 80 % des cas, selon le centre d’épidémiologie et de santé publique des armées, un militaire dit "blessé" souffre en fait d’un stress ou syndrome post-traumatique (SPT). Il a vu des faits traumatisants qui ont pu le choquer, et ce, à vie. Cette atteinte psychique se traduit par des cauchemars, le sentiment de n’être jamais en sécurité, le fait de ne pas supporter la foule… " Les sujets n’étant pas préparés à l’événement, cela les poursuit en permanence ", explique l’ancien médecin militaire et conseiller de forces spéciales, Gérard Chaput. " Dès qu'il entend un bruit sourd, Éric angoisse, il est toujours sur le qui-vive. Mon mari dort très peu la nuit, entre deux et trois heures et fait des cauchemars continuellement ", précise Frédérique, la femme d'Éric.

Pour qu’un soldat soit désigné comme invalide, le service de santé des armées effectue un bilan de santé. Le SPT n’a été largement reconnu qu’en 2014, après la guerre en Afghanistan.

Les accidents regroupent à la fois les blessures en Opex mais aussi celles pouvant survenir durant un entraînement.

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L’armée met en place des aides pour les militaires blessés

Dès lors qu’un défenseur de la nation, volontaire ou de carrière, est reconnu blessé par un médecin du service des armées, il a le droit à 180 jours d’arrêt maladie. Là, il va être dirigé vers la cellule d’aide de son armée. La Cellule d’aide aux blessés de l’armée de Terre (Cabat), a été créée en 1993 par le chef d’état-major de l’armée de Terre. Elle accompagne les infirmes dès leur hospitalisation sur un parcours de réadaptation incluant la réinsertion ou la reconversion. Il faut savoir que la reconversion concerne tous les militaires souhaitant quitter leur poste. La réinsertion, elle, est spécifique aux blessés et leur permet de réapprendre à avoir une vie sociale, professionnelle…

La Cabat se charge de ce processus via le projet Omega. En 2015, le ministère de la Défense a établi un partenariat avec ses sous-traitants (entreprises qui fabriquent des protections auditives, casques, gants, drones…) pour qu’ils puissent employer des soldats blessés. Le projet permet à ces derniers de réaliser une période d’immersion de douze mois maximum. L’idée est d’être embauché à l’issue de ce stage. Sadry, ancien soldat souffrant d’un SPT a pu tenter l’expérience. Après avoir fait un stage de douze mois au sein d’une entreprise fabriquant des protections auditives pour les militaires, il va bientôt y signer un contrat. " La Cabat m’a permis d’attaquer ma réinsertion plus tôt, alors que j’étais encore militaire. Ça m’a aussi permis de ne pas rester seul ", se réjouit-il sur la terrasse de sa nouvelle maison du Bassin d'Arcachon. Maintenant, il va entamer la procédure pour être réformé.

Crée en 2009 Défense Mobilité, dont la direction se situe à Paris-Vincennes appuyée par six pôles régionaux, est l’unique opérateur de reconversion du ministère des Armées. En 2015, le service a développé son dispositif au profit des blessés. Plus de 350 consultants accompagnent les engagés. Cinquante d’entre eux ont suivi une formation pour aider les infirmes.

Défense Mobilité permet de définir un projet professionnel en adéquation avec les compétences du soldat. Pour qu’une personne accidentée soit accompagnée, elle doit être apte à travailler. C’est pourquoi, un médecin du service des armées émet systématiquement un avis sur le projet de reconversion. Dans un premier temps, un conseiller étudie - avec dans notre cas, le blessé - la situation : quelles sont ses compétences etc. Ensuite, ils établissent ensemble un projet professionnel principal et un second, de repli. " Je ne suis pas là pour leur vendre du rêve ", indique Nadia Timouli, conseillère en transition professionnelle et référente "blessés". " Leur projet doit être réaliste et réalisable." "Madame Timouli m’a appris à faire un CV et j’ai pu postuler en tant que tractoriste viticole dans un château dans le Médoc", se réjouit Christophe. Il est entré à 21 ans dans le treizième régiment des dragons parachutistes et est aujourd’hui atteint d’un syndrome post-traumatique. Comme lui, d’autres blessés ont sollicité de nombreuses entreprises, sans succès.

La réticence des employeurs

Certains militaires parviennent à retrouver leur ancien emploi après leur accident. L’adjudant Fabian, des tatouages plein le bras, témoigne : " après mon congé maladie, j’étais dans les bureaux, à un poste sédentaire. Mais pour moi, revenir sur le terrain était primordial. Je ne suis pas quelqu’un qui aime rester devant un ordinateur. " Alors, deux ans après son traumatisme, il reprend du service. D’autres n’ont pas cette chance. " Je n’attends que ça de travailler, ça commence à faire long, je tourne en rond ", s’impatiente Christophe, entouré de jouets d’enfants et d’un chaton.

© Margau Gonzalez

Si beaucoup d’anciens militaires sont dans ce cas, c’est parce qu’il y a une méconnaissance. "Le SPT n’est pas une pathologie, mais bien une blessure", indique la capitaine Karen, chef de la cellule de déconcentration de la Cabat à Bordeaux. Les employeurs font peu de recherches à ce sujet. Leur ignorance créée alors une peur pouvant freiner une signature de contrat. Maxime est entré au 1er régiment de hussards parachutistes à 21 ans. Quatre ans après, en 2010, la troupe est envoyée pour une mission de six mois en Afghanistan. Son meilleur ami décède là-bas. En 2012, trois suicides se produisent au sein de son régiment. Un autre de ses collègues a essayé plusieurs fois de mettre fin à ses jours. Maxime, épuisé mentalement décide de quitter l’institution. Par la suite, il a postulé auprès d’une entreprise produisant du béton. "Ils m’ont dit que c’était trop physique pour moi. Dans le civil, les gens ont des a priori, ils pensent qu’on ne sait se servir que d’une arme et qu’on tue tout ce qui bouge", soutient le trentenaire. "J’ai servi mon pays, je me suis bousillé et je me retrouve comme ça, les entreprises ne me font pas confiance", poursuit-il en agitant sa cigarette électronique.

Au travail, un syndrome post-traumatique entraîne une perte de confiance en soi, des problèmes de concentration et de mémoire. Un combattant atteint de ce syndrome peut manquer de sommeil et donc être plus rapidement fatigué. Il arrive que l’ancien soldat cache son SPT à son employeur. Et c’est son droit. Seulement dans certains cas, ce dernier le découvre plusieurs semaines après. "L’entreprise, quand elle est au courant, peut s’adapter et aménager le poste", éclaire Amélie Denis, chargée de mission "blessés" à Défense Mobilité.

Engager un militaire blessé peut être perçu comme un acte fraternel. Seulement pour certains recruteurs, cela leur permet juste de respecter la loi. En effet, les employeurs sont soumis à la loi du 10 juillet 1987. Elle oblige tout directeur du secteur privé et public ayant à sa charge 20 salariés ou plus, à employer 6 % de son effectif en travailleurs handicapés. Dans la plupart des cas, le médecin du service des armées va encourager le patient à faire une demande de reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH) auprès de la maison départementale des personnes handicapées (MDPH). Dès lors, les porteurs de la carte auront le statut de bénéficiaires de l'obligation d’emploi (BOE) et pourront alors prétendre à des postes réservés. Recruter un ancien combattant infirme permet donc à l’employeur de respecter les quotas, ce qui lui évite de payer une amende.

La personne invalide a néanmoins conservé les qualités propres à l’armée. Elle peut donc être une force pour sa nouvelle entreprise. Le militaire fait preuve d’un savoir-être exemplaire, ce qui, selon le colonel Ralph, " est très compliqué à avoir aujourd’hui ". Toujours d’après le colonel, l’ancien soldat est doté d’un esprit de corps sans faille. Il a le sens de l’esprit d’équipe. Il sait s’adapter, gérer les imprévus et peut alors se révéler être un bon manager.

" Ils n’ont pas le temps pour les blessés "

Malgré ces obligations et les aides proposées aux victimes, pour certains, ça ne suffit pas. Selon Maxime, son régiment l’a abandonné : " on passe pour un faible" , se désole-t-il. Il a été suivi par la Cabat, sans succès. " On nous suit sans nous suivre, il n’y a que de la paperasse, on est assommés. Pareil pour Défense Mobilité. " Même son de cloche pour Christophe qui, malgré l’aide de Nadia Timouli, ne veut plus entendre parler de l’armée. " Ils n’ont pas le temps pour les blessés ", déplore t-il. Selon lui, les conseillers sont peu nombreux face au nombre d’infirmes : " à la Cabat ils ont une centaine de blessés chacun. C’est difficile à gérer. "

© Margau Gonzalez

L’institution, confrontée à ces avis répond : " les freins se situent au niveau des blessés. Dès lors qu’ils poussent la porte de Défense Mobilité, ils sont accompagnés tout au long de leur reconversion ", soutient le colonel Ralph. Malgré tout, il comprend ce sentiment. Les accidentés sont souvent remontés contre l’armée car ils souffrent. Alors même si cette personne est accompagnée, ce ne sera jamais assez. Elle ne veut qu’une chose : ne plus endurer. Cet avis est partagé par la capitaine Karen : " les militaires blessés ont un fort besoin de reconnaissance, c’est une des caractéristiques du SPT. "

La conseillère Nadia Timouli maintient que l’individu blessé doit être acteur de sa reconversion. "Certains ne donnent plus de signes de vie, ils se pénalisent eux-mêmes. Après, ils disent que l’armée ne fait pas assez pour eux…", se désole la conseillère. Néanmoins, cette dernière admet que le processus peut paraître lourd mais il est nécessaire. " Il faut être persévérant avec les blessés. Le plus long c’est de quitter l’institution. " La capitaine rejoint ce point de vue : " le parcours administratif peut être vu comme le parcours du combattant, ça les épuise. "

Le plan handicap et inclusion 2019-2021 du ministère des Armées, souhaite faciliter l’accès aux emplois civils aux victimes. Le projet vise notamment à fluidifier le parcours de reconversion pour ceux voulant intégrer la fonction publique civile. Seulement la pandémie du Covid-19 a entre autre paralysé les actions du ministère. Les entreprises n’embauchent plus, le traitement des dossiers est plus long… La conseillère en transition professionnelle, Nadia Timouli, espère un retour à la normale qui ne laissera pas plus longtemps les militaires blessés sur la touche.

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