Carmina by dAdU phOEnIx

« C'est le tango des joyeux militaires, des gais vainqueurs de partout et d'ailleurs, c'est le tango des fameux va-t-en-guerre, c'est le tango de tous les fossoyeurs. » - Boris VIAN - Textes et chansons (1966), Les joyeux bouchers.

Ce matin je me préparai pour aller te rendre visite. Je quittai mon domicile. En chemin je m’arrêtai chez la bouquetière au coin de la rue pour y prendre cette fleur que mère aimait tant. Après quelques minutes de marche j’arrivai à destination. Je poussai le lourd portail en fer forgé et m’avançai dans l’allée vers le modeste monument où tu étais. J’y déposai un oeillet de poète pour ton anniversaire. Je me recueillis quelques instants, puis je rentrai chez moi - le coeur serré.

Je m’assis dans ce maudit escalier et laissai mon esprit vagabonder dans de tendres et mélancoliques pensées. Mère et toi me manquiez terriblement - terrassée par la maladie, elle t’avait rejoint deux ans auparavant ; je vivais maintenant seule dans ce petit appartement qu’elle m’avait légué. Sans elle c’est un peu plus de toi qui mourut chaque jour.

Je séchai mes larmes et rentrai chez moi. En entrant je me débarrassai de mes vêtements puis je pris une douche pour me détendre quelques instants. J’entrai dans la chambre, je m’assis par terre au pied du lit en regardant ta vieille valise où toute ta vie tenait dedans. Je l’ouvris et plongeai dans les objets de ton passé. Il y’avait là quelques tickets poinçonnés de tramway, une vieille carte de la ville - avec des petits signes et des pattes de mouche en guise d’annotations -, de vieux disques, des partitions de Juan d’Arienzo et de Roberto Grela, un blaireau et un rasoir de barbier dans son étui de cuir tanné, une boîte rouillée de Gomina, un peigne édenté et, quelques vieilles photographies. En fouinant dans la valise, la doublure se déchira - j’en étais fort contrariée -, en examinant les dégâts je trouvai un petit carnet qui y était glissé. Ton prénom figurer sur la première page.

J’enfilai une vielle chemise et le carnet en main je me lovai dans mon lit pour y trouver un peu de chaleur en ce triste matin. Je commençai la lecture, espérant en apprendre un peu plus sur toi - tu t’étais envolé peu de temps après ma naissance dans le tourbillon de cette cage, quand ton destin s’était arrêté violemment sur la première marche du rez-de-chaussée ; je ne te connaissais qu’au travers des yeux larmoyants et du sourire étincelant de maman, quand dans ses récits, elle me contait tout l’amour que tu avais eu pour elle et moi.

Au fil des pages je découvris tes péripéties d’étudiant vivant dans les faubourgs de Buenos Aires. Tout un pan inconnu jusqu’alors de ta vie se dévoilait soudainement à moi. Plusieurs pages avaient été arrachées. Le récit reprenais à ton arrivée au port du Havre avec un certain Sebastian, suivi de votre périple jusqu’ici. Dans les dernières pages tu évoquais tes soirées endiablées dans des milongas que vous aviez partagées, ce fut au cours de l’une d’elles que tu avais rencontré maman. Entre les deux dernières pages du carnet il y’avait une photographie d’un homme tenant dans ses bras un bébé - je supposai que c’était moi dans tes bras, je ne t’avais jamais vu jusque là ; elle était déchirée en deux dans le sens de la hauteur, on distinguait le bout de la chaussure d’un second homme à tes côtés sur la partie manquante - et quelques billets manuscrits pliés en quatre. Je pris le premier, il y figurait une liste de noms barrés avec des dates inscrites en marge, au pied de celle-ci était portée la mention « AAA » - fortement repassée, à tel point que l’on aurait pu penser qu’elle y était gravée. Sur le second, il y’a avait un petit mot te donnant des nouvelles et te demandant d’être vigilant - mais à quel sujet ? Sur le troisième, ce mot énigmatique : « ¡ Te tiene cuidado! Están allí… ». Sur le dernier billet, un autre message tout aussi énigmatique : « Hasta no sé cómo él te encontraron. Eres gran peligro. Debo recuperar desde esta tarde el paquete para darlo a quien corresponda y acabarlo… ». Les billets étaient signé « S. ». Le dernier m’intriguait d’autant plus qu’il était daté du jour de ta mort. Un long frisson me parcourait alors l’échine. Compte tenu de ce que je venais de lire je m’interrogeai sur les circonstances de ta disparition. J’avais du mal comprendre le sens de ces billets - mon espagnol n’était probablement pas assez aiguisé.

Je décidai donc d’aller chercher quelques livres pour affiner ma traduction. Je me levai brusquement du lit, puis je mis la carte, ta vieille photographie déchirée et le carnet avec ses billets dans mon sac. J’allai à la fenêtre pour voir comment le temps avait évolué et choisir au mieux ma tenue. Je poussai le rideau et jetai machinalement un regard dans la rue. Je vis une silhouette - tapis dans l’ombre du porche de l’immeuble de l’autre côté de la rue - qui regardait dans ma direction. Le temps d’observer les nuages et à nouveau la rue, elle avait disparue - mon imagination me jouait probablement des tours - me dis-je pour me rassurer. Je quittai mon nid pour me rendre dans une petite librairie que j’aimais fréquenter - j’adorais le parfum de ces vieux livres. Après quelques recherches, je compris que ma traduction n’était pas erronée. Un doute certain grandissait en moi. Et si ta chute n’avait pas été accidentelle ? Je quittai les lieux pour aller me poser et prendre un café. Je m’installai à la première table libre du bistrot où j’avais mes habitudes. Je repensai à cette mystérieuse silhouette. J’essayai de me remémorer son apparence, des détails de son visage. Plus j’y pensais, plus j’étais persuadée de l’avoir vu auparavant. En prenant mon porte-monnaie je laissai tomber sur la table le ticket de la bouquetière. Mon sang ne fit qu’un tour, c’était ce matin que je l’avais vu, au cimetière. Cette silhouette m’était plus que familière, et pour cause, en y repensant je l’avais vu chaque année, quelques allées en arrière, proche de ta tombe. Je pris peur. Je réglai ma note et décidai de rentrer. A mesure que j’avançais dans la rue, j’avais l’étrange impression d’être suivi. Je me mêlai donc à la foule et regardai de temps à autres derrière moi - rien ni personne, mais je ne saurais l’expliquer, je sentais tout de même sur moi cette ombre. Arrivée à demeure, je m’installai sur la table de la cuisine pour examiner plus en détail cette carte. J’observai avec attention toutes les annotations rattachées à des lieux qui y figuraient. Dès demain matin je m’y rendrais. Je n’avais pas envie de manger, j’allai donc directement me coucher.

Au petit matin j’avais pris mon sac et j’étais donc allée de lieu en lieu - en vingt-cinq année le visage de la ville avait bien changé, la plus part étaient devenu des magasins d’enseignes ressentes, il y’avait bien quelques vieilles échoppes où j’avais posé des questions sur vous deux et montré ta photo -, mais nulles traces de Sebastian ou de toi. Puis j’entrai dans l'avant dernier lieu de ma liste, c’était un vieux café. Je m’avançai vers l'homme d’un âge certain qui officiait derrière le comptoir - il avait des traits hispaniques bien marqués. De nombreuses photos de tango et un petit drapeau argentin étaient accrochées sur les murs - je repris espoir. J’entamai la conversation avec lui - il semblait fort sympathique et ouvert. Je lui demandai donc depuis combien de temps il travaillait ici et s’il avait connu les milongas que tu avais évoquées. Ses réponses me laissaient à penser qu’il aurait pu vous connaître l’un ou l’autre. Je sortis ton carnet sur le zinc et l’ouvris, j’attrapai ta photo et lui tendis, puis je lui demandai s’il te connaissait, il s’arrêta un instant et dodelina de la tête pour me faire signe que non tout en regardant avec insistance un des billets qui était ouvert - celui comportant la liste de noms rayés. Il le tourna alors vers lui, il blêmit soudainement et laissa tomber la tasse qu’il tenait - son visage se ferma telle une caricature de vieux colonel. Je fus surprise de sa réaction. Il s’essuyait le front avec le torchon posé sur son épaule, et en me regardant droit dans les yeux me demanda - d’une voix tremblante - si je savais ce que je tenais là et si j’avais entendu parlé de l’Alianza Anticomunista Argentina. Je lui répondis que non. Il fit le tour du comptoir, me pris par la main et nous allâmes nous asseoir. Pendant un long moment il me parlait de la guerra sucia et plus particulièrement des actions des escadrons de la mort dans le cadre de l’Operación Cóndor. Il m’expliquait que de nombreux jeunes argentins avaient alors fuit le pays et que certains étaient venus jusqu’ici, dont lui et probablement Sebastian et toi. Il ajoutait que certains membres des escadrons de la mort avaient aussi trouvé refuge en Europe après la chute du régime. J’étais troublée par tout cela. Il semblait vraiment désolé de ne pouvoir m’en apprendre plus sur toi. Au moment de partir il me salua en passant d’un geste tendre sa main dans mes cheveux.

Je le quittai pour rejoindre le dernier lieu de la carte. Je ne savais pas si ce dernier m’apporterait plus de réponses, c’était une galerie marchande, mais je m’y rendis tout de même. En chemin je repensai à tous les éléments que j’avais : les pages déchirées de ton carnet, les billets et, ce que je venais d’entendre - tout se bousculait dans ma tête ; j’avais de plus en plus la conviction que ta mort n’avait pas été accidentelle.

A mesure que j’avançasse, je senti à nouveau la présence de cette ombre.

Je marchais à grand pas - j’avais l’impression de sentir son souffle sur ma nuque -, quand on m’agrippa par le bras. J’étais terrifiée, je me retournai. C’était elle, plutôt lui ! Il m’appela par mon prénom - avec un fort accent hispanique. Alors que j’étais complètement tétanisée, il glissa dans ma main une enveloppe cachetée, puis avant de prendre la fuite me dit : « Carmina, prend garde à toi ! Il ne faut pas exhumer les fantômes du passé et interroger des inconnus à leur sujet. Attend moi demain à 14h00 sur les quais proches de chez toi. Viens seule ! ». Mais qui était-il ? Que me voulait-il ?

Je tombais à même le sol. J’essayai de reprendre mon souffle. Je décachetai l’enveloppe. J’en sorti une vieille photographie déchirée elle aussi dans le sens de la hauteur, un homme se tenait debout à nos côtés - je fus étonnée de constater que vous aviez une forte ressemblance. Elle semblait complété parfaitement celle que j’avais dans mon sac. Je réuni donc les deux pièces. Au dos de celle qu’il venait de me donner figurait ton prénom et celui de Sebastian avec la date de ma naissance. Cette mystérieuse personne serait-elle Sebastian, ton ami ? Lui aussi présent chaque année pour te célébrer ? Je restai assise un long moment, le regard perdu. Que devrais-je faire ? Aller au rendez-vous seule ou accompagnée au risque de le voir fuir à nouveau ? La nuit porte conseil, dit-on. J’eus mille peines pour rentrer chez moi, tant l’émotion était forte.

J’étais là sur les quai, un peu en avance, je l’attendis en scrutant le ciel et te parlai pour me rassurer.

Au loin se profilait enfin cette silhouette qui m’apporterait les réponses à mes questions.

Quand il arriva à ma hauteur, nul doute possible c’était bien l’homme de la photographie. Nous nous regardâmes un long moment dans les yeux dans un silence absolu puis il prononça avec douceur mon prénom. Ce Sebastian avait quelque chose en lui de mystérieux, d'indéfinissable, qui m’attirait et m’interpellait. Je lui demandai sans détour s’il s’avait comment tu étais mort. Il opina du chef. Il commença à marcher le long du quai, je lui emboîtai le pas. Il commença son récit du jour maudit. Je fus tout d’abord surprise qu’il ne t’appelasses pas par ton prénom, il disait avec émotion « ton père ». Il m’expliquait que tu avais reconnu deux hommes de la Triple A qui résidaient ici et, que tu avais en ta possession des documents permettant de les identifier. Le soir de ta mort Sebastian était passé à la maison pour prendre le dossier et le donner à un journaliste qu'il connaissait. Mais les choses ne c’étaient pas passées comme vous le pensiez. Eux aussi étaient présents ce soir là, ils étaient arrivés sans le savoir quelques instants après Sebastian, après avoir dévissé l’ampoule du plafonnier du premier palier ils t’y attendaient tapis dans l’obscurité. C’est là qu’ils t’avaient frappé à la tête pour t’assommer, tu avais alors dévalé tout l’escalier avant de te fracasser le visage sur la marche du rez-de-chaussée. Au même moment, une porte s’ouvrit, dans la hâte ils avaient récupéré le dossier et pris la fuite avant que l’alerte ne fût donnée. J’interrogerai Sebastian et lui demandai pour quelles raisons ne pas avoir dénoncer ces hommes, il me répondit que sans ces documents il serait impossible d’agir contre eux, car ils bénéficiaient encore d’appuis de certains services de notre pays. Sebastian me dit que ce soir là avec ma mère ils avaient dû prendre une lourde décision ; tant que ces hommes seraient en vie la thèse officielle de l’accident resterait le seul moyen pour me protéger elle et moi. Il me dit alors qu’il était temps pour lui de repartir.

Il me demanda de l’accompagner jusqu’à la gare où dans une heure il devait prendre son train. En chemin il me raconta quelques anecdotes des moments que vous aviez passés ensemble au pays puis à votre arrivée ici - j’en étais toute émue. Nous arrivâmes finalement à la gare. Avant de monter en voiture il déposa un tendre baiser sur ma joue puis il prit place en voiture - mon coeur se serra. Quand le train démarra, il abaissa la vitre et me dit ces mots : « Mi niño tierno, la vida es une milonga. Tu padre murió hay bien mucho tiempo y hoy todavía muere. Soy tu sombra y tú mi luz. ». A mesure que le train avançait ces mots résonnaient en moi. Je restai plantée là un long moment sur le quai, le regard rivé sur les vitres du train qui défilaient, telle une pellicule qui déroulait le film de ce soir là. Je compris enfin ce qui c’était passé.

Dès cet instant je sus que je te reverrais l’an prochain, mi querido padre.

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Carmina

by dAdU phOEnIx

with Méli as Carmina

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