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MMA : sport de combat non grata ? Par Timothée Talbi et Adrien Grange

Sport violent et axé sur le show pour certains, discipline complète et technique pour d’autres, les arts martiaux mixtes (ou MMA) ne laissent personne indifférent. Jusqu’ici interdites dans l’Hexagone, les compétitions de MMA pourraient être finalement autorisées à l’horizon 2020. Mais cette légalisation ne fait pas l’unanimité.

La compétition au niveau national pourra bientôt être légalisée”. Il aura fallu une phrase de la ministre des Sports pour relancer le débat autour de l’autorisation des compétitions d’arts martiaux mixtes (MMA) en France. Interrogée au micro de RMC Sport News le 2 avril dernier, Roxana Maracineanu a ouvert la porte à cette légalisation, plus de trois ans après la polémique du Cirque d’Hiver. En septembre 2015, cette salle parisienne avait accueilli la première manifestation française publique de MMA. Un sport autorisé mais interdit de compétition en France. Si cet événement avait obtenu une autorisation officielle d’organisation, cette discipline n’était pas rattachée à une fédération française de sport de combat. Un problème qu’avait dénoncé le secrétaire d’Etat aux Sports de l’époque, Thierry Braillard, et qui constitue encore aujourd’hui le seul obstacle à la légalisation des compétitions de MMA en France.

Un arrêté qui attaque le MMA à la racine

Un an après ce fameux gala au Cirque d’Hiver, le Ministère des Sports redéfinit les “règles techniques et de sécurité applicables aux manifestations publiques de sports de combat” par le biais d’un arrêté publié au journal officiel le 23 octobre 2016. Sans jamais le mentionner, le document interdit pour de bon les compétitions de MMA. En autorisant uniquement les compétitions “sur un tapis ou sur un ring à 3 ou 4 cordes” et en prohibant les coups au sol, le texte s’attaque ainsi à deux spécificités des arts martiaux mixtes. D’une part, la cage à 8 côtés qui constitue le “côté novateur de la surface de combat du MMA” pour Johann. Militaire de 32 ans, il pratique pas moins de quatre sports de combat à raison de trois entraînements hebdomadaires : le judo, le krav-maga, le ju-jitsu brésilien et le kung-fu. Des disciplines qui influencent le MMA même si Johann rappelle que les arts martiaux mixtes constitue un sport à part entière, notamment en raison de l’importance accordée aux phases de combat au sol.

Cette caractéristique est précisément le deuxième angle d’attaque de l’arrêté à l’encontre du MMA. “Les coups de poing, coups de pieds, coups de coude et coups de genoux au sol” sont strictement interdits. “Le contact au sol irait à l’encontre d’un code moral, analyse Lionel Brezephin, ancien combattant de MMA aujourd’hui cadre technique au sein de la fédération française de boxe anglaise, mais il faut savoir que les percussions au sol font moins mal qu’un transfert de poids quand on est debout”.

Des clichés persistants

Le MMA est encore loin de faire l’unanimité parmi les pratiquants de sport de combat en France. “Je trouve que c’est une discipline où la dimension “bagarre” prime sur celle sportive”, évoque Alice, 21 ans, qui fait de la boxe française depuis 2013. Si elle critique le fait que le combat au sol soit permis, car pour elle deux adversaires doivent garder leur distance, la jeune boxeuse souligne également l’absence dans le MMA de “mentalité respectueuse”, au contraire de ce qui existe dans les arts martiaux traditionnels. Une position partagée par le président de la Fédération française de Judo Jean-Luc Rougé, opposant notoire au MMA, déclarant notamment en 2015 que “le MMA est un refuge pour djihadistes”. Dans un communiqué publié par la FFJ suite aux propos de la Ministre des sports, l’ancien champion du monde de judo invite les législateurs à "d’abord s’interroger sur ce qui est du sport et ce qui ne l’est pas, ce qui entre dans le champ d’application du sport ou non. On ne doit pas limiter cette réflexion au MMA uniquement, mais on doit y associer certains arts militaires où l’on apprend à tuer et blesser ainsi que d’autres sports de combat violents et qui pour certains sont enseignés au grand public dans des salles de sport municipales."

La comparaison, osée, reflète certains clichés qui collent à la peau de la discipline. “Ce sont les conséquences néfastes des premiers combats qui datent d’il y a 15-20 ans où il n’y avait ni catégories de poids ni limites de temps et qui se soldaient par une soumission ou un KO”, décrypte Lionel Brezephin. Car aujourd’hui, le MMA est l’un des sports les plus réglementés : interdiction, entre autres, de donner des coups de tête, de frapper de haut en bas avec la pointe du coude, ou de clouer son adversaire au sol par la tête ou le cou.

"C'est toujours à nous de faire les déplacements"

Malgré l’interdiction des combats de MMA, des entraînements sont dispensés un peu partout en France à condition qu’ils soient sous la tutelle d’un entraîneur cadre, comme le stipule l’arrêté ministériel d’octobre 2016. Ce sport rassemble en France 50.000 participants qui, bien souvent, viennent au MMA par la pratique d’autres sports de combat et apprécie le caractère complet de cette discipline.

A Rungis (Val de Marne), non loin de l’aéroport d’Orly, le Venum Training Camp, du nom d’une célèbre marque de vêtements de sports de combat, accueille déjà 500 licenciés un an et demi après son ouverture. Parmi ces derniers, Maguy Berchel est l’une des sept athlètes à combattre professionnellement sous la bannière Venum. Longtemps gymnaste, elle a découvert le MMA en jouant à la PlayStation avant de s’envoler pour Las Vegas afin d’assister à un combat d’Anderson Silva, combattant brésilien de renommée internationale. A 29 ans, cette fan de Georges Saint-Pierre (champion québécois des poids moyens en 2017 aujourd’hui retraité) en est à sa sixième année de pratique de MMA. Passée pro en 2015, elle cumule 10 victoires en 14 combats. Si certains de ces combats ont été régis par les règles du pancrace (sport proche du MMA sans coup au sol), les autres ont dû être disputés en dehors du sol français.

Maguy Berchel a longtemps fait de la gymnastique avant de se convertir au MMA. Photo : TImothée Talbi

Allemagne, Pologne, République tchèque ou encore Canada sont les principaux pays où Maguy et les combattants français se rendent pour participer à des compétitions de MMA. La jeune française ne cache pas sa lassitude : "c’est toujours à nous de faire les déplacements, d’autant plus que ces voyages entraînent souvent de la fatigue." Dernier exemple en date, un billet d’avion payé par l’organisation canadienne TKO avec une escale de 15 heures. "Leur but était de me fatiguer avant d’affronter une de leurs combattantes", soupçonne Maguy, qui attend toujours son cachet de 1000 dollars pour un précédent événement outre-atlantique programmé par la même structure. "On fait des sacrifices, on doit acheter des compléments alimentaires, je m’entraîne 6 à 7 heures par semaine", explique la Cristolienne qui cumule 2 boulots en dehors de la cage.

Une décision finale à l'horizon 2020 ?

Si la précarité touche tous les sports de combat, elle concerne plus particulièrement le MMA, "un sport de niche", rappelle Lionel Brezephin. "D’autres sports, comme le judo, ont des conventions avec le statut “sportif de haut-niveau”. Tu peux être gendarme et avoir des aménagements de planning." Un avantage, certes rare mais dont ne peuvent pas bénéficier les pratiquants de MMA tant que le Ministère ne reconnaîtra pas ce sport.

Lionel Brezephin, ancien entraîneur de l'équipe de France amateur de MMA aujourd'hui cadre technique à la Fédération française de boxe anglaise. Photo : Timothée Talbi

A ce titre, l’arrivée de Laura Flessel comme ministre des Sports en 2017, a constitué un regain d’espoir, confirmé ensuite par la récente nomination de Roxana Maracineanu : une commission qui regroupe les représentants de toutes les fédérations de sports de combat en France a été constituée et multiplie les réunions depuis deux ans. Elle est présidée par le directeur technique national de la boxe anglaise, Patrick Wincke.

Toutes ces fédérations sont aujourd’hui appelées à manifester leur intérêt en se portant candidates pour héberger la future structure de MMA. "Cette fédération (de MMA) ne veut pas exister par elle-même, mais elle a envie d’être accompagnée pour pouvoir exister. Donc elle va être abritée au sein d’une autre fédération", expliquait sur RMC la Ministre des sports. Il y en a en effet tout à créer : "il faut une structure, il faut de l’encadrement pédagogique, il faut de la réflexion", martèle Lionel Brezephin, qui prédit une décision finale à l’horizon 2020. On a donc besoin d’une fédération qui sait comment l’organisation du sport en France fonctionne.” Une fédération qui pourrait elle aussi bénéficier de l’engouement pour les arts martiaux mixtes : "si j’étais une fédé à bout de souffle, je saisirais cette opportunité pour rebooster mon nombre d’adhérents."

Entraîneur de renommée internationale, Daniel Woirin met désormais ses compétences au service des combattants professionnels ou novices du Venum Traing Camp.

"La France est prête pour accueillir le MMA, s’avance Maguy, il y aura beaucoup de public." À travers le pay-per-view (système de visionnage avec paiement au combat) ou des combats à la télévision émis depuis le Luxembourg, les Français représentent une large audience pour les compétitions de MMA. "Ils sont parmi les plus actifs sur les réseaux sociaux", expliquait au Figaro Gary Cook, chargé du développement en Europe de l’Ultimate Fight Championship (UFC), la ligue de MMA la plus prestigieuse. L’organisation est d’ailleurs très attentive à l’évolution de la législation. Chaque année, elle réserve en effet une date à Paris-Bercy "pour effectuer les meilleurs débuts possibles en France, au cas où les choses bougent", expliquait David Shaw, vice-président de l’UFC, à l’AFP en 2018. Jusqu’ici, l’événement est à chaque fois annulé mais la salle de 20.000 personnes se tient toujours prête à accueillir cette soirée de gala tant attendue.

Texte : Timothée Talbi et Adrien Grange

Photos : Timothée Talbi

Infographies : Adrien Grange

Credits:

Timothée Talbi

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