Internet et la méthodologie d'entretien en sciences sociales Améliorations & limites

Pour les chercheurs en sciences sociales, les entretiens sont l'une des principales et l'une des plus fiables méthodes de recueil de données. Ils se divisent en deux grandes familles, avec des méthodes et des objectifs différents : ce sont les fameux entretiens qualitatifs ou quantitatifs. Tous deux sont touchés par l'explosion des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC) qui révolutionnent leur accessibilité ou leur portée.

L'entretien qualitatif, une belle aventure humaine en noir et blanc, non directive ou semi-directive
L'entretien quantitatif, une froide relation complètement directive
Deux frères ennemis néanmoins souvent utilisés de façon complètementaire

Aucune science n'est neutre et objective, et les sciences dites "molles" n'échappent pas à la règle. Ainsi la méthodologie du chercheur a une grande influence sur le résultat, tout comme les outils utilisés : deux choses que l'arrivée d'internet va révolutionner.

Quelles sont les conséquences de cette révolution, et que permet-elle de nouveau pour le chercheur ? En outre, l'usage du numérique et du web sous des formes diverses permet-il au chercheur d'accéder à un autre niveau d'objectivité (et donc de réalité et de vérité) lors de ses entretiens ?

En 2000, Couper parlait d'internet comme d'une nouvelle ère pour la recherche scientifique, et il signalait qu'on en savait encore peu sur la manière d'investiguer via la Toile. 10 ans plus tard Frippiat et Marquis dressent un bilan de ce qu'a apporté internet aux chercheurs.

Internet permet une démocratisation de la recherche pour de 3 grandes raisons. Tout d'abord le coût d'une enquête est considérablement abaissé, permet d'explorer de nouveaux domaines de recherche, ou de façon plus ambitieuse, tout en préservant l'indépendance du chercheur. Ensuite les informations peuvent être collectées plus rapidement et en plus grande quantité, car le chercheur peut toucher instantanément de très nombreux répondants. Enfin, internet permet au chercheur de trouver des communautés et des personnes qu'il aurait difficilement pu et joindre autrement, celles-ci étant déjà référencées sur internet. Si toute ces facteurs de démocratisation s'appliquent davantage aux entretiens quantitatifs (formulaire, sondage..) ils jouent également pour les entretiens qualitatifs, via des plate-formes dédiées (Chat, Skype, Jeux en ligne...).

Un lieu aménagé par des chercheurs pour une étude qualitative dans le monde virtuel de Second Life

Reste que les entretiens qualitatifs par internet sont par nature délicats à traiter et ne sont utilisés qu'en cas d'ultime nécessité (relatif anonymat, absence de signes visuels pour le chercheurs, nombreux biais plus difficilement contournables que dans la réalité...).

De même les entretiens quantitatifs sont également touchés par des problèmes générés par leur mise en ligne. L'échantillonnage y est ainsi beaucoup plus flou et biaisé (réseaux sociaux qui se construisent par cercles d'affinités et d'amis) car il y est plus difficile de sélectionner et de segmenter la population de référence. Surtout, les enquêtes par internet sont davantage (14% de plus que pour les enquêtes courriers, Shih & Fan 2007) victimes des "non réponses", les parts de la population de référence qui ne répondent pas à l'enquête. Cet acte d'autoséléction (traduction de self-selection en anglais) les exclut et biaise le résultat final.

Plusieurs raisons : pénétration d'internet dans les foyers français (47 millions d'internautes en 2014 selon Médiamétrie), pluriactivité déclenché par internet qui détourne de l'enquête (désintérêt) et usage différent selon les critères socio-démographiques. Lee et Vaillant (2009) ont montré que ces non-réponses n'étaient pas aléatoires et ne pouvaient donc pas être négligés.

De plus, la qualité intrinsèque des réponses sur internet est débattue. Si l'interface d'une page web permet d'aborder des sujets plus complexes que sur du papier, obtenant ainsi des réponses moins extrêmes, on peut aussi tomber à l'inverse sur une volonté du répondant de casser les normes sociales. Ils semblent tolérer plus facilement le caractère intrusif des questions et donc pouvoir répondre plus facilement hors des normes et du cadre sociales. Cela pose problème au chercheur pour différencier l’honnêteté du comportement destructeur ("troll"). Enfin, le comportement physique du répondant est aussi différent sur internet puisque son satisficing, son implication, est en général plus faible, ouvrant de nouveau un biais dans la réponse

Si internet et marque bien le début d'une nouvelle ère pour la recherche en SHS, cette ère numérique ne résout pas les problèmes d'objectivité qui sont posés par de nombreux biais. Internet se pose certes en tant qu'outil facilitant grandement le travail du chercheur, de sa réalisation à son partage une fois terminé. Mais qui dit nouvel outil dit aussi nouveau biais, éloignant le chercheur de la vérité, car les données extraites par internet sont "impures" car corrompues (Bourdeloie 2013). L’enquête par Internet pose d’une manière spécifique la question du contrôle du chercheur sur le processus de production des données. S'il n'y a pas de moyens miracles de contrer ces biais et manque de contrôle, tout du moins faut-il que le chercheur en soit conscient.

Au final, les possibilités de développement de la recherche en sciences sociales que permet Internet doivent être prises pour ce qu’elles sont : des potentialités techniques qui augmentent le contrôle du chercheur sur certains aspects et l’amenuisent sur d’autres. Les espoirs d’une recherche peu coûteuse, rapidement effectuée et comportant un échantillon représentatif, fondés sur la pratique de l’enquête par Internet, ne sont pas réalistes.

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Antoine Prost
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