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LES ARCHIVES DE LA «TRIBUNE» Le premier volet de la numérisation de la «tribune de genève» est achevé. consultez tous les numéros de 1879 à 1920 gratuitement

Le grand jour est enfin arrivé. Le premier volet des archives de la Tribune de Genève est désormais accessible en ligne. De la création du journal en 1879 jusqu'à 1920, consultez gratuitement sur www.e-newspaperarchives.ch les 41 premières années de la Julie. Retrouvez dans notre tutoriel vidéo les étapes pour découvrir les origines du journal.

Il s'agit de la première étape d'un travail de numérisation réalisé en Suisse, suivi de l’envoi de ce matériel vers des services spécialisés à l’étranger, chargés d’organiser cette matière aux fins de consultation en ligne par tout un chacun. Un pas de géant a été fait depuis les premiers balbutiements de ce projet pharaonique qui concerne à terme la «Tribune» jusqu’en 2013 et deux autres titres genevois dans leur intégralité: «Le Courrier» et «La Suisse». En chiffres, cela correspond à 516’000 pages pour «Le Courrier», 1’156’000 pages pour la «Tribune de Genève» et 814’000 pages pour «La Suisse». Tout sera terminé en 2024.

La Bibliothèque de Genève (BGE) met en œuvre cette numérisation en étroite collaboration avec la Bibliothèque nationale suisse (BNS) à Berne. Les deux institutions ont évidemment le plein accord des propriétaires des titres, Tamedia pour la «Tribune de Genève» et «La Suisse», et la Nouvelle Association du Courrier pour le quotidien du même nom. Et rien n’aurait été possible sans l’Association pour la numérisation des journaux patrimoniaux genevois (ANJG), fondée tout exprès pour contribuer au financement du projet. Martine Brunschwig Graf, ancienne conseillère d’État genevoise, a accepté d’en être la présidente (voir ci-dessous).

Une mémoire qui repose en paix

La matière première se trouve dans le plus profond sous-sol de la BGE aux Bastions. C’est là que reposent les collections de journaux reliés par année, bien rangés dans de solides compactus métalliques. Des murs d’abri antiatomique, des portes blindées, un itinéraire souterrain compliqué indiquent que la mémoire de la presse écrite genevoise repose en paix dans ces catacombes. «En 2015, on a mis les volumes sur des palettes et tout est parti pour Écublens où l’entreprise 4DigitalBooks a procédé au scannage», explique Alexis Rivier, conservateur à la BGE spécialisé dans le numérique. Il était déjà là en 2008, lorsque le vénérable «Journal de Genève» a subi le même sort heureux. On ne compte plus depuis lors les internautes plongés régulièrement dans la consultation en ligne de ce périodique fondé en 1826 et de sa sœur vaudoise «La Gazette de Lausanne».

Quatre Unes de la Tribune de Genève. La première en 1879, la deuxième en 1900, la troisième en 1910 et la dernière en 1920. Rapidement la publicité prend place en première page.

Depuis cette fin de semaine, la consultation de la «Tribune» de 1879 à 1920 se trouve sous www.e-newspaperarchives.ch, un lien précieux que la BGE fournit évidemment dans le carnet à anneaux qu’elle vient d’éditer sous le titre «Outils numériques». Son directeur, Frédéric Sardet, avait l’intention de grouper plusieurs annonces en ce mois de novembre 2020, mais la fermeture de la BGE pour cause de crise sanitaire a contrarié ses projets.

«L’une des grandes nouveautés que j’aimerais rendre publique en même temps que la mise en ligne de la «Tribune», c’est l’accessibilité sur le Net d’un très grand nombre de manuscrits et archives privées de la BGE, se réjouit le directeur. C’est la première fois que l’on bascule en ligne des centaines de milliers de documents numérisés dont seul l’inventaire était consultable jusque-là sur internet. Désormais, au lieu d’être obligé de venir consulter ces pièces sur place, avec tous les risques que cela suppose pour les manuscrits, on peut les voir sur archives.bge-geneve.ch. Les manuscrits et archives du Musée Voltaire sont versés à leur tour sur le Net. C’est vraiment un progrès considérable. Nous en avons fait le thème de notre exposition «Données de base, base de données», au 1er étage de la BGE. J’espère que nous pourrons bientôt la rouvrir au public.» Benjamin Chaix

MARTINE BRUNSCHWIG GRAF EST AUX ANGES

«Je suis absolument ravie qu’une première tranche de numéros anciens de la «Tribune» soit enfin disponible en ligne, se réjouit Martine Brunschwig Graf. Avant même que je sois sollicitée pour présider l’Association pour la numérisation des journaux patrimoniaux genevois (ANJG), j’étais déjà convaincue de la nécessité de numériser les collections de la presse suisse. La mise en ligne en 2008 de l’intégralité du «Journal de Genève», de la «Gazette de Lausanne» et du «Nouveau Quotidien» m’avait enchantée. J’ai réalisé quelle mine de renseignements cela constitue, toute la vie du monde y est, l’évolution de la société, l’allure et le contenu des petites annonces, le prix des choses, comment on racontait le monde à l’époque, c’est passionnant autant pour le citoyen lambda curieux du passé que pour le chercheur plus pointu, ou même pour les entreprises de la place, qui y trouvent la trace de leurs débuts.»

«Je suis absolument ravie qu’une première tranche de numéros anciens de la «Tribune» soit enfin disponible en ligne»

L’ancienne députée, conseillère d’État et conseillère nationale genevoise, se passionne pour la généalogie. «La Liberté» en ligne lui a permis de faire des découvertes intéressantes, car sa famille est fribourgeoise, et avant cela alsacienne. «Nous prévoyons de pouvoir lancer en 2021 la lecture en ligne d’une première tranche de numéros du «Courrier» et de «La Suisse» jusqu’en 1920, assure la présidente de l’ANJG. L’ensemble du projet devrait être achevé en 2024. La récolte de fonds dont s’occupe notre association avance bien, j’ai bon espoir. Le moment venu, nous ferons figurer les noms des donateurs, s’ils le souhaitent, sur le portail de consultation et sur le site actuellement en construction de l’association.» Le coût estimé du projet est de 1’500’000 fr. B.CH.

LE JOURNAL DE L'ÉPOQUE

À bicyclette vers la fin d’un siècle

Les annonces sont légion dans les éditions de «La Tribune de Genève» de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Le fragment ci-contre d’une page parue le 27 septembre 1881 témoigne de la variété de ce qui a toujours été le nerf de la guerre du journal. La publicité pour une bicyclette à grande roue caractéristique de ces années-là plonge le lecteur au temps des débuts de la «petite reine». «Se méfier des imitations», indique l’unique concessionnaire pour la Suisse de ces machines de fabrication anglaise. Son annonce spectaculaire voisine avec des publicités pour un roman pour dames, du papier d’emballage, les services d’un dentiste sans douleur et le savoir-faire d’une blanchisseuse de plumes. «La Tribune» a deux ans et le siècle court, ou plutôt roule déjà à sa fin. B.CH.

Morte pendant la mise en page

Les éditions de «La Tribune» se succèdent pendant une même journée, car le journal est mince et souvent modifié.

Le 10 septembre 1898, l’article annonçant l’attentat commis le jour même contre l’impératrice d’Autriche Elisabeth, alias Sissi, est composé avant que la mort de la souveraine ait été annoncée. «Elle n’a pas encore repris connaissance, et l’on ne peut se rendre compte de la gravité de la blessure qu’elle a reçue. Quant à l’auteur de l’attentat, on croit qu’on a affaire à un anarchiste, ou à un irrédentiste. Il a été immédiatement mis en lieu sûr.» La colonne s’arrêtait là quand une nouvelle de dernière minute vient la compléter: «Au dernier moment, nous apprenons que l’impératrice est morte sans avoir repris connaissance.» B.CH.

Nos vœux sont dans le journal

Voici 1900, le cap est passé et les vœux sont de rigueur. Dans les éditions des 31 décembre 1899, 1er et 2 janvier 1900 de «La Tribune de Genève», un espace est réservé à «la première liste des personnes qui, ayant renoncé à l’envoi de cartes de visite, expriment néanmoins à leurs amis les meilleurs vœux de nouvelle année». C’est comme aujourd’hui les remerciements après décès publiés dans le journal, sauf que la liste des personnes disant «bonne année» à la ronde est fort longue. On y trouve un résumé de la société genevoise de 1900, commerçants, banquiers, avocats, pasteurs, le grand rabbin Wertheimer, le professeur Théodore Flournoy, qui a sa rue aux Eaux-Vives, des noms disparus, d’autres portés encore par les descendants de ces lanceurs de vœux. B.CH.

Un billet d’humeur en 1920

Interdites de fabrication, de transport, de vente, d’importation et d’exportation par un amendement à la Constitution américaine, les boissons alcoolisées ne sont plus tolérées aux États-Unis. La prohibition a officiellement commencé en 1920 mais un chroniqueur de «La Tribune de Genève» fustige ce mouvement hostile à l’alcool dans un billet paru le 19 octobre 1919. «On condamne les braves gens modérés à absorber des quantités énormes de thé qui leur détraquent le cœur ou des boissons glacées qui leur abîment l’estomac.» Et le journaliste de fustiger «les sectes exaltées et d’un mysticisme presque épileptique» qui professent aussi l’interdiction de l’usage du tabac. La statue de la Liberté a-t-elle encore un sens dans le port de New York? se demande-t-il. B.CH.

La Julie, le premier journal romand vendu un sou

Découvrir le premier exemplaire numérisé de la «Tribune de Genève», datant du 1er février 1879, est une expérience à la fois touchante et surprenante. Saviez-vous, par exemple, que votre Julie était à l’origine un journal du soir, et ce jusqu’en 1990?

Si elle a vu le jour, c’est grâce à un Américain, James T. Bates, ancien colonel de l’armée américaine. «En 1875, il achète le «Continental Herald and Swiss Times», destiné aux Britanniques établis dans la région genevoise. Il le rebaptise «Geneva Times» et développe l’information locale», raconte Philippe Amez-Droz, chercheur, chargé de cours au MediaLab à l’Université de Genève et membre du comité de l’Association pour la numérisation des journaux patrimoniaux genevois.

En 1879, le journal abandonne l’anglais pour le français et devient «La Tribune de Genève». Le surnom de «Julie» donné au quotidien genevois apparaît rapidement après création du titre. En 1879, le leader radical Georges Favon, rédacteur en chef du «Genevois», était en effet tellement excédé par sa belle-sœur, prénommée Julie, qui préférait la «Tribune» à son propre journal, qu’il se mit d’abord à parler du «journal de Julie», puis de la «Julie» tout court. «Le terme «tribune» est, lui, inspiré par les quotidiens anglophones, comme le «New-York Daily Tribune», relève Philippe Amez-Droz.

La publicité en une

«La Tribune de Genève» devient en quinze ans le plus gros tirage romand, passant de 3000 exemplaires en 1879 à 20’000 exemplaires, puis le deuxième de toute la Suisse derrière le «Tages-Anzeiger». L’une des raisons de son succès populaire est son prix. Elle se vend 5 centimes au numéro à la criée, ce qui en fait le premier quotidien romand à un sou. Et il faut débourser 10 centimes la ligne ou son espace pour y insérer une petite annonce. «Le journal est une vitrine avant tout pour la publicité, note Philippe Amez-Droz.

Le modèle économique de la presse du XIXe siècle repose sur un prix de vente au numéro très bas et une pagination comportant 50% ou plus de petites annonces ou autres annonces commerciales. Les encarts publicitaires, toujours plus nombreux, ont une telle importance qu’ils seront placés dès 1886 en une du journal. Certaines éditions comporteront même uniquement des annonces. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les seules illustrations sont des dessins pour animer les réclames.» Si, durant la première décennie, les publicités concernent surtout la santé et l’hygiène, la mode fera ensuite son apparition, et notamment la mode féminine.

«L’intérêt de numériser la «Tribune de Genève», c’est de disposer d’un matériau extraordinaire pour la recherche historique mais aussi sociologique, notamment en termes d’histoire du marketing»

«L’intérêt de numériser la «Tribune de Genève» (ndlr: 12’274 éditions, soit 65’091 pages disponibles pour l’heure), c’est de disposer d’un matériau extraordinaire pour la recherche historique mais aussi sociologique, notamment en termes d’histoire du marketing, souligne Philippe Amez-Droz. On comprend mieux le positionnement des marques comme Maggi, qui perdurent au-delà du siècle, mais aussi la société et ses goûts. Longtemps, le succès de la presse quotidienne était le feuilleton. Un rituel aussi attendu qu’un nouvel épisode de notre série sur Netflix aujourd’hui.»

Les quatre à six pages du journal sont alors très denses, rassemblant des brèves d’agences très factuelles, synthétisant l’actualité internationale et nationale, sans oublier les chroniques locales, un genre nouveau. Des papiers sans signature à l’époque.

Dès la première édition, la ligne est claire: «Nous n’accepterons aucun mot d’ordre et, nous réservant toute notre indépendance, nous garderons notre liberté d’appréciation vis-à-vis de tous les partis.» Un choix éditorial qui fera des victimes, comme le résume Philippe Amez-Droz: «Cette presse d’information dite généraliste entraînera la mort de la presse politique.» Lorraine Fasler

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