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Confidences de confinés 1 Les Genevois nous racontent leur vie à l'heure du coronavirus

SEMAINE 1

À l'heure où le Covid-19 frappe le monde, la Suisse et le canton, les autorités ont demandé aux Genevois de limiter au maximum leurs interactions. Confinés à domicile pour certains, toujours sur le terrain pour d'autres, tous ont dû apprendre à repenser leur vie au quotidien. Leurs histoires sont parfois tristes, parfois émouvantes ou même pleine d'un optimisme bienvenu. La Tribune de Genève a décidé de les raconter, de les partager.

Influenceur face à la responsabilité d’informer

Toute information liée au coronavirus est sensible, surtout quand on est suivi sur les réseaux sociaux par des centaines de milliers d’abonnés. Elvira et Charles Legrand décryptent la situation.

Texte: Frédéric Thomasset

Qu’on le veuille ou non, les influenceurs font aujourd’hui partie de la machine médiatique. Pour les plus importants d’entre eux, leurs communications sont relayées par des millions ou du moins des centaines de milliers d’abonnés. Leurs messages touchent et sont, par définition, capables d’«influencer». Un terme qui prend tout son sens en temps de crise, quand la bonne gestion de l’information revêt un caractère capital.

À Genève, Elvira Legrand – 482’000 abonnés sur Instagram – et son compagnon Charles – 294’000 abonnés sur Instagram – ne prennent pas leur rôle à la légère. Confinés dans leur appartement du centre-ville, ils observent l’évolution de la situation. Au point de prendre position? «Avec les années, nous avons acquis une réelle expérience, analyse Charles. Nous savons quel est notre rôle. Dans le cas du coronavirus, l’information est sensible et nous faisons attention.»

Malgré tout, il arrive encore à ce spécialiste des réseaux sociaux de se tromper. Pas plus tard que cette semaine, il a pris la parole en ligne pour mettre en garde contre une potentielle fermeture des magasins. «Une erreur», reconnaît le principal intéressé. Il a d’ailleurs retiré sa publication après quinze minutes et quelques réactions salées, «pour ne pas créer de fausse information».

Depuis, le couple n’a republié sur le sujet que dans le cadre d’une campagne de prévention organisée par Kingfluencers, une agence de marketing numérique. Associés à d’autres influenceurs suisses, ils se sont efforcés de faire passer le message «Grandma, Grandpa, please stay at home» – «Mamy, papy, restez à la maison s’il vous plaît». «Une initiative bénévole, pour participer à l’effort général, précisent Charles et Elvira. À l’heure ou nos fils Instagram ne sont guère utilisés pour les campagnes de promotion, autant les mettre à disposition.»

Car si le couple d’influenceurs refuse de se plaindre – «Tout le monde est dans le même bateau» –, il est vrai que leur activité commerciale se réduit actuellement comme peau de chagrin. Un moment rare dans la vie des deux entrepreneurs, qui ont pour habitude de courir et couvrir les lancements de produits aux quatre coins du monde. Signe de la morosité économique ambiante, les entreprises n’hésitent pas à mettre leurs campagnes en suspens. «Au moins, ce ne sont pas des annulations, positive Charles. On ne le sait peut-être pas assez, mais les influenceurs sont aussi des indépendants et chaque contrat compte.»

À l'extérieur comme à l'intérieur, Charles est le photographe attitré de la petite famille Legrand. À gauche, le fils, Seven. À droite, la mère, Elvira.

Si l’influenceur pense que toute activité sera au point mort d’ici à avril, il lui reste deux semaines pour honorer les dernières campagnes encore en cours. Parmi leurs clients, Nespresso et H&M n’ont pour le moment pas renoncé. Et le couple – qui a pour habitude de faire ses photos en extérieur – avait heureusement pris les devants. «L’information va très vite sur les réseaux sociaux et nous avions déjà senti il y a quelques semaines que le vent pourrait tourner en Suisse, confie le jeune homme. Résultat, la campagne H&M à publier d’ici peu est déjà en boîte.»

Ensuite? Il faudra a priori composer avec le décor de l’appartement trois pièces. Compliqué, mais pas insurmontable. Ou alors il faudra tout simplement patienter. «La plupart de nos clients espèrent un retour à la normale en juin», précise Charles. Un avis partagé par le principal intéressé? «Je préfère ne pas me prononcer. L’information reste très fluctuante par les temps qui courent.»

Mars et déjà le stress des examens

Étudiante en première année de sociologie, Vilma dos Santos n’a pas encore trouvé la bonne formule pour réussir ses études à domicile.

Texte: Frédéric Thomasset

Ce n’est pas encore la saison, et pourtant, Vilma dos Santos connaît déjà le stress des examens. Et pour cause, inscrite en première année de sociologie, l’étudiante de 26 ans n’a pas le droit à l’erreur. Passée par la maturité professionnelle avant d’intégrer l’Université, la jeune femme est dans l’obligation de réussir. C’est simple, sans la totalité de ses crédits – soit 60 –, elle n’intégrera pas sa deuxième année et devra tout simplement renoncer.

Alors, à l’automne dernier, Vilma a fait un pacte avec elle-même. «Se donner à fond pour réussir», répète-t-elle en guise de mantra. «Quand on doit en plus gérer un enfant de 2 ans, on n’a pas vraiment le choix, explique la principale intéressée. Il faut se discipliner, construire une véritable routine. J’ai essayé. Au mieux.» Ce qu’elle n’avait pas prévu? L’arrivée du coronavirus.

Si l’année n’est pas annulée, les cours se poursuivent aujourd’hui à domicile. Loin de la bibliothèque et des salles de classe où Vilma se décrit comme «plus studieuse», «bien plus concentrée». Chez elle, elle se connecte tous les jours sur Moodle, la plateforme sur laquelle les professeurs mettent à disposition messages et documentation. Ou encore sur le «Mediaserver» de l’UNIGE, où les enseignants n’hésitent pas à enregistrer leurs cours. «Je suis impressionnée par les efforts déployés, insiste Vilma. Mais j’ai besoin d’avoir un humain en face de moi. Pour l’interpeller, pour lui demander de m’expliquer. J’ai toujours fonctionné comme ça.»

À la maison, Vilma n’est de toute façon pas sereine. Entre l’énergie débordante de son enfant et le stress de voir son mari quitter le logement pour travailler dans un lieu public très fréquenté, elle n’arrive pas à trouver le calme nécessaire à l’apprentissage.

Le quotidien de Vilma dos Santos en quelques photos. En haut à gauche, son fils a transformé le salon en salle de jeux. En haut à droite, sa mère prend une pause cigarette sur le balcon. En-dessous, la petite famille ne se laisse pas démoraliser par l'atmosphère ambiante. Enfin, à droite, un message de l'Université de Genève à tous ses étudiants.

Et puis il y a la cohabitation avec sa mère – récemment atteinte d’une pneumonie –, qu’il a fallu convaincre du sérieux de la situation. «Au début, elle s’informait principalement par le biais des médias brésiliens, raconte l’étudiante. Mais là-bas, le virus est traité avec beaucoup plus de légèreté. Il a fallu qu’elle zappe sur la télé suisse pour comprendre l’importance de se confiner.» Depuis, Vilma prend sa température tous les jours. «Tout va bien», tient-elle à préciser.

Pour la petite famille, la situation s’est tout de même détendue. Le mari de la jeune femme est passé cette semaine au chômage partiel. En congé le mardi et le mercredi, il pourra s’occuper de leur fils et Vilma espère en profiter. Si elle ne connaît pas encore les futures modalités des examens, elle ne compte pas se décourager. Elle loue, au passage, l’initiative d’une de ses professeurs en études genre, qui a organisé jeudi une visioconférence pour ses élèves sur l’application Zoom. Une formule qui lui convient mieux et qu’elle aimerait voir reproduite. Le début d’une nouvelle routine, peut-être.

«Papa à 67 ans, c’est aussi un peu être grand-papa»

Dans le quartier de la Servette, un sexagénaire «à risque» doit composer avec ses trois enfants.

Diabétique et âgé de plus de 65 ans, Mohamed Purro le sait, il fait partie des populations dites «à risque». Conscient de sa situation, cet habitant du quartier de la Servette n’a pas hésité à appeler la hotline samedi dernier, histoire de se rassurer. Verdict: se confiner, bien sûr, et ne pas mélanger les générations.

Problème: Mohamed est père. Trois fois. «Et à mon âge – 67 ans – je suis un peu grand-papa.» Les deux aînés sont adolescents, ils vivent leur vie. Un mélange d’insouciance et de services rendus à la famille. Ce sont eux, par exemple, qui sortent faire les courses en cas de besoin. Pour le troisième, par contre, c’est une autre histoire. «Il n’a que 8 ans, explique Mohamed. Et j’ai l’habitude de m’en occuper au quotidien. Résultat, il est toujours après moi.»

Mohamed nous a fait parvenir deux photos depuis sa retraite chez lui. À gauche, le dictionnaire sur lequel s'entraîne son plus jeune fils. À droite, le parc est désert sous sa fenêtre.

Alors le père de famille a tenté de faire de la pédagogie. Expliquer la notion de «population à risque» sans trop inquiéter l’enfant. Ce dernier a compris. Il respecte les distances de sécurité avec tout le sérieux d’un gamin de 8 ans.

Mais il y a aussi l’école à la maison, les devoirs. Une tâche qui incombe, là encore, au sexagénaire. «Ma femme ne parle pas assez bien français», explique ce dernier. Ces temps, l’enfant s’essaie à la recherche de mots dans le dictionnaire. Il est hésitant et son père veut l’aider. Il s’approche pour tourner les pages, avant de s’arrêter. Lui aussi est finalement en phase d’apprentissage. «Je passe ma journée à me demander si je fais bien les choses, confie Mohamed. Parfois aussi, je me demande quelle est la gravité réelle de la situation.»

Une arrière-boutique comme à la maison

À la rue des Pâquis, Ricardo Belem essaie de faire tourner tant bien que mal son petit kiosque, en limitant les risques au maximum.

Texte: Frédéric Thomasset / Photo: Enrico Gastaldello

La fièvre du papier-toilette n’a pas épargné sa boutique. Sur l’étagère du petit dépanneur de Ricardo Belem Volks Market, à la rue des Pâquis 3, seuls deux paquets subsistent encore. Preuve, si nécessaire, que le coronavirus est bien passé par là. Rappel hygiénique de la grave crise qui secoue le monde et Genève depuis quelque temps. «C’était la ruée dimanche, raconte le principal intéressé. Depuis, je dois dire que c’est surtout le calme plat. Mais peut-être que je devrais en garder un pour moi.»

Ce mardi, dans le magasin, les signes de l’épidémie sont rares. Il y a bien le masque que Ricardo porte parfois sur le nez, parfois sous le menton au gré de ses interactions. Ou encore les gants en plastique, protection nécessaire contre l’argent et les denrées qui passent de mains en mains. Les clients eux, sont absents. À la maison, sans doute. Les magasins d’alimentation – dépanneurs y compris donc – peuvent quant à eux poursuivre leurs activités, selon les dernières directives du Conseil d’État tombées lundi. Une bonne nouvelle? «Sachant que mes associés et moi-même avons de nombreuses charges à payer, j’imagine que oui», s’encourage le commerçant.

Deux photos de Ricardo, pour décrire son confinement. À gauche, les deux derniers paquets de papier-toilette restant dans sa boutique. À droite, un selfie pris avec masque et gants en plastique.

Dans la caisse ce jour-là à 17 h, 160 fr. Les chiffres ne sont clairement pas bons. Mais Ricardo n’en démord pas, il n’est pas prêt à plier boutique. «C’est aussi dans ces moments que le nom de dépanneur prend tout son sens. On est un peu plus cher, c’est vrai, mais on est là pour fournir les gens au plus près de leurs habitations et à toute heure. Idéal en temps d’épidémie.»

Si le kiosque ferme normalement à minuit, l’horaire est avancé à 9 h depuis quelques jours. Inutile de prolonger, d’autant plus que les dealers du coin, qui ont pour habitude de se ravitailler dans le magasin, semblent au chômage technique. «L’activité en centre-ville est fortement réduite, et tous les métiers sont touchés», s’amuse Ricardo. Figure du quartier, il côtoie aussi les coiffeurs, les commerçants et les restaurateurs qui ont été contraints à la fermeture.

Un premier client arrive. Il travaille sur un chantier voisin et passe en général après le boulot. Ricardo ne le sait pas encore, mais dans quelques jours, son habitué désertera à son tour le centre-ville – le Conseil d’État a annoncé mercredi que les activités de construction cesseraient ce vendredi. S’ensuivent un «accro au jeu» à la recherche d’un «Solo» et un groupe de six adolescents qui achètent glaces et boissons avant de regagner le bord du lac. Dans l’étroit magasin de 20m2, les distances de sécurité ne peuvent être respectées, mais au moins on ne se serre pas la main.

Un à un, les clients ressortent comblés. Il faut dire que dans le kiosque, la pénurie annoncée n’est jamais arrivée. «Et ce n’est pas une question de stock, insiste Ricardo. Nous n’en avons d’ailleurs quasiment pas, ça nous évite de jeter.» Entre Denner et les grossistes, le magasin ne manque finalement de rien. Quant aux quelques produits en provenance de France voisine, il faudra probablement trouver un autre circuit d’approvisionnement, la frontière étant de moins en moins poreuse.

Le va-et-vient des quelques consommateurs passé, le calme retombe inexorablement sur le magasin. Ricardo regagne l’arrière-boutique, où les caméras de surveillance lui annonceront l’arrivée des futurs clients. «J’aurais bien aimé vivre l’âge d’or des kiosques, au début des années 2000, soupire le commerçant, qui a investi en 2015. Entre l’interdiction de la vente d’alcool le soir, la fin des fêtes sur les quais et maintenant le coronavirus, j’ai parfois l’impression d’avancer à contresens.» Sur l’écran devant lui, une série défile. Ou alors un film. Manettes et consoles sont aussi à disposition. «Au moins, je suis comme à la maison ici, se réjouit Ricardo. Je m’isole et tente de me reposer. J’ai même parfois l’impression que mon quotidien ne diffère pas tant que ça de celui du reste des Genevois.»

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