Loading

Affaire Narumi : les mystères d’un assassinat sans corps Plongée dans une affaire hors normes, écartelée sur trois continents

La disparition de Narumi Kurosaki, dans la nuit du 4 au 5 décembre 2016 sur le campus de Besançon, reste à ce jour non élucidée. Pour les enquêteurs, la piste criminelle ne fait aucun doute : la belle étudiante japonaise a été froidement assassinée par son ex-petit ami chilien, Nicolas Zepeda-Contreras. Malgré des recherches d’une ampleur inédite, le corps de Narumi n’a jamais été retrouvé. Réfugié dans son pays où il bénéficie d’appuis, le suspect nie toute implication. La France obtiendra-t-elle son extradition ? Au coeur d’une bataille à la fois judiciaire et diplomatique, magistrats et policiers bisontins abattent leur ultime carte. Celle d’un voyage à Santiago du Chili, où Zepeda-Contreras va enfin être interrogé...

Un cri, puis le silence

Un cri dans la nuit, puis le silence, qui deux ans plus tard, se prolonge. Interminable. Opaque. Insoutenable. Qu’est-il arrivé à Narumi Kurosaki ? Quel drame s’est noué dans l’intimité de cette chambre 106, située au premier étage d’une résidence universitaire ?

5 décembre 2016, 3h20, Besançon. Une dizaine d’étudiants entend ce bruit, décrit comme "un cri d’angoisse". De peur, certains restent cloués dans leur lit. D’autres, plus rares, risquent un regard dans les couloirs déserts. Plus personne ne reverra Narumi vivante. L’inquiétude de ses amis bisontins est d’abord dissipée par de faux messages, envoyés via le portable de l’étudiante nipponne, qui prétextaient un voyage improvisé à Lyon pour un souci de visa. Son nouveau chéri, Arthur, reçoit lui un improbable message de rupture. De jour en jour, le mystère s’épaissit.

Au Japon, sans nouvelle, la famille de Narumi est rongée par une angoisse croissante. Âgée de 21 ans, la jeune et jolie étudiante venait de décrocher une bourse pour étudier en France. Elle était scolarisée depuis septembre au Centre de linguistique appliquée (CLA) de Besançon. Enthousiaste, dynamique, curieuse et souriante, Narumi Kurosaki était animée d’une soif de vie contagieuse. Les siens la présentaient volontiers comme "un rayon de soleil". Qu’une ombre a happé.

Les avis de recherche se multiplient sur le campus où étudiait et logeait Narumi. La police pose des scellés sur la porte de sa chambre, dans la résidence où elle a été vue pour la dernière fois. Photos Arnaud CASTAGNE et Ludovic LAUDE

Finalement alertée, la police ouvre une enquête pour disparition inquiétante. Nous sommes le 12 décembre. Partout sur les portes et murs du campus, puis de la ville, fleurissent des avis de recherche. Il est déjà trop tard.

Si le scénario "officiel" se vérifie, Narumi est morte depuis une semaine. Assassinée.

L’enquête cible l'ex petit ami chilien

Face à la situation, alarmante, l’affaire est confiée à l’antenne de police judiciaire de Besançon le 15 décembre. L’hypothèse initiale d’un enlèvement avec séquestration évolue vite vers un probable assassinat, ce qui, aux yeux de la justice, implique une préméditation. Les investigations convergent vers un unique suspect, comme une évidence. Nicolas Zepeda-Contreras, 26 ans. L’ex-petit ami chilien de Narumi.

Le coup de foudre entre Narumi et Nicolas a eu lieu au Japon, en février 2015. Leur relation, très fusionnelle, a duré "dix-neuf mois et seize jours", selon les déclarations de Zepeda-Contreras.

Quasiment un mois après les faits, au tout début du mois de janvier 2017, devant un mur de journalistes nippons accourus en masse en France, Edwige Roux-Morizot, la procureure de la République de Besançon, évoque le profil "envahissant et inquiétant" du Sud-Américain. Un Nicolas Zepeda obsédé par Narumi. Zepeda qui n’a pas accepté leur récente séparation. Zepeda qui l’a menacée dès septembre, à travers une vidéo glaçante. Zepeda qui aurait fini par la tuer. La police tient son mobile et avec lui, une liste de preuves accablantes.

3 janvier 2017 : le parquet de Besançon organise une première conférence de presse, suivie par de très nombreux médias japonais. Photos Ludovic LAUDE

Début septembre 2016, Nicolas Zepeda-Contreras poste une troublante vidéo sur YouTube, exhumée par les médias japonais, dans laquelle il évoque en anglais de mystérieuses "conditions" que Narumi devrait selon lui appliquer. Car elle aurait fait de "mauvaises choses", estime-t-il. "Elle doit reconstruire sa confiance et payer un peu le prix de ce qu’elle a fait, et se rendre compte qu’elle ne peut pas faire ce genre de bêtise avec une personne qui l’aime", conclut Zepeda sur un ton monocorde.

Bien que présenté - à juste titre - comme brillant, cet étudiant-chercheur en sciences de l’entreprise laisse derrière lui de nombreuses miettes, ramassées avec méticulosité par les enquêteurs de la PJ. De son arrivée à l’aéroport de Genève le 30 novembre 2016, jusqu’à son départ le 7 décembre, les policiers le suivent à la trace. Utilisation de sa carte bancaire, tracker de sa voiture de location, vidéosurveillance, données de téléphonie mobile : le Petit Poucet est cerné.

Des preuves accablantes

La présence de Zepeda-Contreras sur les lieux, ce soir-là à Besançon, ne fait aucun doute. Le Chilien a été filmé sortant d’un restaurant d’Ornans en compagnie de Narumi à 21 h 57, puis à 22 h 58, à leur arrivée sur le campus. Dans la nuit, à 3 h 20, résonnent un cri suivi d’un bruit sourd. L’empreinte digitale de Nicolas Zepeda-Contreras a été retrouvée sur une tasse de la chambre de Narumi, où rien ne manquait, excepté une valise et une couverture. Le suspect ne réapparaît pas sur la vidéosurveillance de l’entrée principale : c’est via la sortie de secours, à l’arrière, hors du champ des caméras, qu’il a choisi de s’éclipser. Lui, avec Narumi.

Dès le 17 novembre, Nicolas Zepeda-Contreras avait réservé une voiture de location, qu’il a restituée pleine de boue le 7 décembre. Entre-temps, avant et après la nuit fatidique, le véhicule a été localisé dans des endroits reculés et forestiers. Dès le 1er décembre à Dijon, le Chilien s’est procuré boîtes d’allumettes, sacs poubelle, produits inflammables et pulvérisateur de détergent dans un magasin de bricolage. Après le 5 décembre, les messages prétendument envoyés par Narumi sont imputés à Nicolas Zepeda-Contreras, qui aurait agi ainsi pour semer le doute, gagner du temps et fuir au Chili.

C’est par cette sortie de secours que Nicolas Zepeda-Contreras serait sorti de la résidence universitaire, sans doute avec Narumi. Hors champ des caméras de vidéosurveillance. Photo Arnaud CASTAGNE

Début janvier 2017, un mandat d’arrêt international à son encontre est émis via Interpol. Réfugié dans son pays natal, Nicolas Zepeda-Contreras nie en bloc, mais maladroitement. Et il se cache. Laissé libre par le Chili, après avoir été convoqué par la Cour suprême de son pays le 14 février, il se montre enfin et fournit rapidement à la police une déclaration brève et spontanée.

Le cri de Narumi ? Une relation sexuelle consentie. Sa venue à Besançon ? Presque un hasard, doublé d’une volonté de découvrir la Franche-Comté. Son passage par la sortie de secours ? Lié à la perte de son téléphone dans un buisson. Le reste ? Pas un mot…

Laissé libre par le Chili, Nicolas Zepeda a livré par écrit, dès février 2017, une version brève et spontanée aux autorités de son pays. En voici un extrait. Il tente de justifier son séjour à Besançon, où vit Narumi, avec qui il est séparé depuis peu. Il explique en substance qu’étant conscient de "l’attractivité de la région", et profitant qu’il se trouvait alors "géographiquement proche", puisqu’en Espagne pour rendre visite à un cousin, il a "décidé d’aller jusqu’en France en train pour visiter la Franche-Comté". Il concède avoir "aussi pensé à la possibilité de retrouver Narumi, en toute amitié, pour faire le point sur (nos) vies respectives".

Le corps, pièce manquante du macabre puzzle

Aussi exemplaire soit-elle, l’enquête est fragilisée par une seule interrogation, cinglante : où est Narumi Kurosaki ? Guidées par le traçage téléphonique du suspect, les autorités ont organisé, pendant deux ans, de nombreuses battues dans la forêt de Chaux, celle de Parcey et la vallée de la Loue. En vain. Les plongeurs ont fouillé la moindre rivière, plan d’eau ou cavité aquatique, en vain. Vingt tonnes de déchets ont été par ailleurs examinées, à la recherche de fragments humains. En vain. C’est la mine grave qu’en novembre 2018, Etienne Manteaux, nouveau procureur de la République de Besançon, annonce la fin des recherches, au cours d’un nouveau point presse largement relayé par les médias.

Plusieurs battues ont été entreprises dans la forêt de Chaux. Photos Sam COULON

A écouter le procureur, le macabre puzzle est quasiment reconstitué. En son centre pourtant, l’absence de corps ouvre un vide béant, qui profite au camp Zepeda. C’est le gros point noir de cette procédure, surtout en vue de l’éventuelle extradition du suspect, objectif assumé de la justice française. Juger voire condamner quelqu’un pour homicide en l’absence de corps est rare, mais envisageable.

L’introuvable fantôme de Narumi engendre une douleur plus vive encore, et plus humaine : celle éprouvée par la famille de l’étudiante disparue.

Depuis deux ans et demi, la presse japonaise suit la moindre évolution de l’affaire Narumi avec une grande attention.

La famille de la victime effondrée

A Besançon, ce crime présumé perpétré au cœur du campus a provoqué fin 2016 une vague d’effroi, une cellule psychologique ayant même été activée sur place. Et si, les mois passant, cette crispation collective s’est atténuée, l’horreur n’a aucunement desserré son étreinte autour des cœurs des proches de Narumi Kurosaki.

Le cauchemar que traverse la famille de l’étudiante japonaise est aggravé par ces nombreuses zones d’ombre. Malgré leurs modestes revenus, son père, sa mère et l’une de ses deux sœurs sont parvenus à financer un voyage à Besançon, en juin dernier, afin de se constituer partie civile et de rencontrer la juge d’instruction et les policiers en charge de l’affaire. Cramponnés à un dérisoire fil d’espoir, les proches de la Japonaise ont longtemps refusé de croire à sa mort. Leur deuil est un chantier à ciel ouvert.

Me Sylvie Galley, avocate au barreau de Besançon, représente les intérêts des proches de Narumi.

"Dévastés par l’abandon des recherches, ils peinent aujourd’hui encore à s’y résoudre".

La famille Kurosaki se raccroche à la poursuite des investigations au Chili, et l’interrogatoire à venir de Nicolas Zepeda-Contreras. "Cette audition va donner une autre dimension au dossier, mais pour eux, confie leur avocate, une question lancinante prend le dessus : “Zepeda va-t-il oui ou non révéler ce qui est arrivé à Narumi ?” ".

La chambre fantôme

On passe désormais devant sans même s’en rendre compte. Peint de la même couleur verte que les murs du couloir, un panneau de bois recouvre la porte de la chambre de Narumi. Deux ans et quatre mois après les faits, la pièce est toujours sous scellés. Intacte. Toutes les affaires de l’étudiante disparue ont été laissées en l’état, pour les besoins de l’enquête. Le temps y est comme suspendu. Dans l’attente d’une réponse, d’un déclic. Une chambre fantôme, invisible mais bien réelle, qui représente l’ultime témoignage du probable crime survenu, sur ce campus, dans la nuit du 4 au 5 décembre 2016.

La chambre de Narumi a été placée sous scellés dès le premier jour de l’enquête. Photo Arnaud CASTAGNE

Des enjeux diplomatiques majeurs

Japon, France, Chili. Trois pays, trois cultures, trois systèmes juridiques, trois intérêts différents. Et si la réalité judiciaire est une chose, la réalité diplomatique en est une autre. L’affaire Narumi Kurosaki est ballotée à la croisée de ces chemins.

Pour les besoins de l’enquête, les deux juges d’instruction bisontins ont dû, via des commissions rogatoires internationales, solliciter l’aide du Chili. Lequel "a joué le jeu à 100 %", assure-t-on côté français. Mieux, les autorités sud-américaines ont fait preuve d’une réactivité inattendue à la demande d’entraide internationale formulée fin 2018, qui a transité via les chancelleries puis les ambassades. L’objectif était de procéder - enfin ! - à l’interrogatoire en règle du suspect, retranché à l’intérieur de ses frontières.

Requête accordée. Nicolas Zepeda-Contreras sera auditionné ce 17 avril.

Se dirige-t-on, dès lors, vers une prochaine extradition ? Rien n’est moins sûr. Cette décision reviendra à la Cour suprême du Chili, organe indépendant. La rumeur court que le garçon, fils d’un haut dirigeant de Movistar, mastodonte de la téléphonie hispanophone, bénéficierait d’appuis importants. Le timing n’est pas bon. En janvier dernier, la Cour d’appel de Paris a refusé au Chili l’extradition de Ricardo Palma Salamanca, ex-guerillero communiste, qui bénéficie de l’asile politique français. L’épisode a allumé de sérieuses tensions diplomatiques entre les deux pays.

En coulisses, le Japon a également un rôle majeur, mais son positionnement apparaît flou. Le funeste destin de Narumi Kurosaki a ému tout le peuple nippon. Là-bas, la couverture médiatique de l’affaire est énorme. Les autorités japonaises restent néanmoins en retrait. Epine supplémentaire : la sulfureuse affaire Carlos Ghosn ne favorise pas, depuis quelques semaines, le dialogue entre la France et le pays du Soleil levant.

La couverture médiatique des journalistes japonais ne s’essouffle pas. Ils sont attendus en masse, mi-avril à Santiago du Chili, pour l’interrogatoire de Zepeda. Captures d'écran, photos Ludovic LAUDE et Willy GRAFF

Interrogatoire "international" à Santiago

La justice française abat sa dernière carte. Fait rarissime, une délégation bisontine composée d’un juge d’instruction, du procureur de la République et de deux enquêteurs de la police judiciaire se projette sur le terrain, à Santiago de Chili, du 15 au 19 avril. L’idée est de préparer, à quatre mains avec le parquet local, l’interrogatoire de Nicolas Zepeda-Contreras, puis d’assister à son audition prévue le 17. Plus d’une centaine de questions seraient prévues. Officieusement, il s’agira également de sonder la réelle volonté de coopération de la justice chilienne. Le symbole de ce voyage est puissant. Les enjeux, majeurs.

Le suspect chilien, dont la présence a été garantie par son avocat, devrait être "cuisiné" comme il se doit dans les locaux du parquet de Santiago, dont le rôle est de mener l’accusation. Sa première version se heurte de plein fouet à de nombreuses contradictions objectives, établies par l’enquête. Bémol, le camp Zepeda a sans doute l’intégralité du dossier d’instruction en sa possession. L’ex-amant de Narumi a pu s’y préparer. Anticiper. Reste une éventualité, la pire du point de vue de la manifestation de la vérité. Qu’il choisisse de garder un silence obstiné.

La balle est désormais dans le camp des magistrats chiliens, qui accueilleront leurs homologues français à partir du 15 avril à Santiago, la capitale. L'interrogatoire de Zepeda-Contreras est prévu le 17 avril.

La procureure chilienne chargée de conduire l’interrogatoire parviendra-t-elle à le faire craquer, voire obtenir des aveux ? Même si l’hypothèse semble improbable, c’est l’espoir du parquet de Besançon. L’espoir, aussi, des proches de la disparue.

"Notre objectif est que le Chili juge les charges suffisantes pour mettre Nicolas Zepeda-Contreras en examen, ce qui ouvrirait la possibilité de l’extrader en France", admet le procureur de Besançon, Etienne Manteaux.
La conférence de presse du procureur de la République de Besançon, Etienne Manteaux, à Besançon en novembre 2018. Photos Ludovic LAUDE

Procès ou non, telle est la question

Si les convictions des enquêteurs sont profondes, Nicolas Zepeda-Contreras reste présumé innocent. Dans les semaines ou mois à venir, la France formalisera sa demande d’extradition. Si la Cour suprême du Chili refuse, deux solutions. Soit dénoncer les faits à la justice chilienne, qui sera ensuite libre de poursuivre ou non son ressortissant, soit accepter de juger Nicolas Zepeda-Contreras à Besançon, malgré son absence "physique". En cas de condamnation, sa prison deviendra alors les frontières de son pays, puisqu’un mandat international sera suspendu au-dessus de sa tête.

Dans les semaines ou les mois à venir, la France formalisera la demande d’extradition de Nicolas Zepeda-Contreras. Capture d'écran et photo AFP

Si l’extradition est acceptée par le Chili, le suspect sera livré à la France. De nouveaux actes d’investigations pourraient alors être menés, pour préparer au mieux le procès aux assises, qui se tiendrait à Besançon. Avec le Chilien dans le box des accusés.

Mis en cause pour assassinat, Nicolas Zepeda-Contreras encourrait alors la réclusion criminelle à perpétuité.

Quant à Narumi, elle demeure introuvable.

Reportage : Willy GRAFF

Montage : Emeline PIUCCO

Created By
Est Republicain
Appreciate

Report Abuse

If you feel that this video content violates the Adobe Terms of Use, you may report this content by filling out this quick form.

To report a copyright violation, please follow the DMCA section in the Terms of Use.