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La boxe ? Même pas en rêve ! Camerone, jeune autiste sévère, pratique contre toute attente, la savate boxe française depuis l'âge de 6 ans.

UN REPORTAGE DE MARJOLAINE EDOUARD / PHOTOS : MATTHIEU ALEXANDRE

Qui aurait pu imaginer que la savate boxe française permettrait à Camerone, autiste sévère, de faire des progrès significatifs et d'améliorer ses compétences relationnelles ? Certains n'y croyaient pas, d'autres voulaient tenter l'expérience. La boxe s'est révélée une surprise ...

En cette fin d’après-midi du mois de janvier, il fait déjà nuit et le froid est saisissant lorsque Camerone arrive à son cours de boxe. Il s’arrête en haut des escaliers, hésitant. Juliette, sa mère, l’a prévenu de ma présence avec une caméra, et il cherche à me localiser. Dès qu’il m’aperçoit, il dévale les marches en dénouant sa grosse écharpe et vient embrasser sa prof, Magali, petit bout de femme énergique au regard franc. « Ça va, Loulou ? » demande–t–elle. « Oui… oui… », répond doucement Camerone, avant de se faufiler pour déposer ses affaires. « Ça, c’est du lourd » m’annonce–t–elle. Ces embrassades étaient inimaginables il y a encore deux ans. En effet, quand Camerone, autiste sévère, a commencé la boxe, Magali ne pouvait pas le regarder dans les yeux sans qu’il hurle, ni même le toucher pour lui montrer les mouvements à exécuter. Aujourd’hui, il ne raterait son cours pour rien au monde.

Camerone (à gauche) s'entraîne à la la savate boxe française en février 2019 à Gentilly.

Camerone fait le tour de la salle surchauffée, qui se transforme bientôt en caisson de résonance pour 30 enfants et adolescents survoltés. Il va, vient, salue de loin ses camarades, mais les observe en retrait, du fond de la salle. Tout d’un coup, il s’élance pour s’équiper. « Ça lui a pris cinq ans pour accepter de mettre sa coquille et son protège-dents, explique Magali. Mais il boxe avec tout le monde, et tout le monde doit boxer avec lui. C’est la condition pour suivre mon cours. » Camerone embrasse une jeune fille blonde qui lui adresse un large sourire et rejoint les élèves alignés. Il les dépasse tous largement d’une tête. Peu importe. Il suit, avec discipline, les directives de Magali, « les mêmes que pour tout le monde, et depuis le début », précise-t-elle. Camerone reproduit les enchaînements dont il a parfaitement assimilé le rituel. Il exécute coups et portés avec un style certes, dégingandé, mais il ne se trompe pas. « Un autiste va apprendre les mouvements de boxe beaucoup mieux et beaucoup plus vite que les neuro-typiques parce que les gestes sont très codifiés et cela leur convient très bien », développe Magali.

La séance se déroule entre fouettés, chassés et directs, entrecoupés de rappels à l’ordre et de coups de gueule de la prof, devant une assistance dissipée. « Plus haute ta garde, Loulou ! » répète-t-elle à plusieurs reprises. Fin du cours, les élèves se dispersent, Camerone refait le tour de la salle, dit au revoir de la main et rentre chez lui, tout seul.

La boxe, une rencontre inattendue

« La boxe ? Impossible ! » s’écriait il y a six ans le psychomotricien de Camerone. Aujourd’hui, le garçon suit deux fois par semaine des cours de savate boxe française, et rien ne pourrait lui faire manquer ce moment de plaisir. Il a même ses « gants verts », l’équivalent de la ceinture jaune en judo. Tous ses thérapeutes affirment que ce sport a contribué à développer ses capacités cognitives, et que les bénéfices vont bien au-delà des attentes dans son chemin vers l’autonomie. Jusqu’à l’année dernière, Thomas, son enseignant en éducation sportive adaptée, l’accompagnait au gymnase situé à 300 mètres de son domicile de Gentilly, en proche banlieue parisienne. Faire les trajets tout seul, supporter le vacarme d’une salle de gymnase ou accueillir des coups sont autant de progrès inattendus.

Camerone fait une crise pendant son cours de savate boxe française à Gentilly en 2013.

Pourtant, la boxe n’est pas franchement la première discipline vers laquelle on songerait à orienter les enfants autistes – une activité qui fait appel au contact, tant par le toucher que par la vue, se déroule dans un espace clos avec un fond sonore continu, sous lumière artificielle criarde. Mais le principe du « un pour un » (soit un face-à-face sans objet intermédiaire comme un ballon, par exemple), que Camerone a découvert en thérapie, les gestes francs et les codes clairs de la boxe sont autant de repères rassurants. Camerone a ainsi peu à peu mieux investi son corps, coordonné ses gestes et assimilé des instructions à valeur collective. La rigueur de la discipline lui ont aussi permis de structurer l’espace et la représentation de son corps dans celui-ci, favorisant un meilleur ancrage dans la réalité. Or c’est un point d’achoppement fréquent pour les autistes, qui ont naturellement tendance à s’enfermer dans un monde parallèle.

Camerone assiste à son cours de savate boxe française à Gentilly en 2013.

Un long parcours du combattant

Un matin, sous la grisaille parisienne, je rejoins Juliette à la terrasse couverte d’un café du XVe arrondissement, à deux pas de l’école de Camerone. Assise face à un double expresso, elle tire longuement sur sa cigarette. Juliette a le regard animé de ces mères qui ont tout vécu, tout surmonté avec leur enfant « différent », comme elle dit. A quatre ans, le diagnostic d’autisme sévère de Camerone a eu l’effet d’un raz-de-marée. Mais il a permis de mettre des mots là où la famille en manquait pour expliquer pourquoi ce petit garçon au regard perdu dans le vide ne s’exprimait qu’en hurlant. « Un cri tellement aigu qu’il aurait pu briser un verre en cristal », affirme sa mère. Juliette s’est alors arrêtée de travailler pour accompagner Camerone dans son apprentissage, combler au maximum son retard et le conduire vers la plus grande autonomie possible. « Sinon c’était l’institution », explique–t–elle. Malgré les conséquences financières, le consensus familial a été spontané: les trois sœurs voulaient un frère le plus « normal » possible. D’autant que, plus tard, ce sera la sœur aînée qui aura la charge légale de Camerone. Alors, plus il sera autonome, mieux ce sera pour tout le monde. Le couple n’a cependant pas résisté. Depuis le divorce il y a six ans, Juliette assume l’entière et exclusive responsabilité parentale de son fils.

Juliette, la mère de Camerone, tente de calmer son fils lors d'une crise à la maison à Gentilly en 2013.
Ses premiers mots, il les a prononcés à l’âge de 4 ans, devant son orthophoniste. « Casse-toi ! » lui a–t–il crié. « Elle en aurait chanté la Marseillaise! Moi, j’étais décomposée », se rappelle Juliette.

«On part de loin », assène Juliette, la mère de Camerone. Pour comprendre les progrès de Camerone, il faut imaginer qu’au départ, le petit garçon mettait ses chaussettes sur les mains, le slip sur son pantalon, et badigeonnait les murs de sa chambre avec sa couche sale. Jouer, pour lui, c’était arracher la mousse de ses peluches, déverser le contenu de ses placards à terre ou dresser méthodiquement de longues lignes de Lego en respectant un algorithme précis. « J’ai passé des soirées entières à déchiffrer sa logique, car il y en avait une ! Si je retirais un bloc rouge, ou si j’inversais le vert avec le jaune, Camerone hurlait ! », se souvient Juliette. Il a fallu décomposer d’abord en images, puis, plus tard à l’écrit, tous les gestes du quotidien, pour expliquer mécaniquement une tâche, la relier à des gestes, créer des automatismes. À l’époque, le petit garçon ne parlait pas. Pour communiquer en famille, on utilisait le Makaton, un langage des signes développé pour des enfants présentant des troubles de l’apprentissage.

D’après tout son entourage, Camerone est assurément « un bon petit soldat ». À partir du moment où on lui explique la règle, il intègre les automatismes pour l’exécuter. Et défense à quiconque de déroger ! Improviser? Surtout pas. Il ne faut jamais le mettre devant le fait accompli. C’est ainsi, par exemple, que Camerone s’est mis à hurler à l’arrière de la voiture parce qu’un barrage de police obligeait sa mère à changer l’itinéraire quotidien. Juliette a ainsi dû apprendre à maîtriser son fils. Un jour, lors d’une crise, elle a pris peur : « Comment vais-je faire, à l’avenir, lorsqu’il sera plus fort que moi ? Ça ne sert à rien de lui parler pendant une crise : ça le stresse encore plus puisqu’il ne comprend pas ! ». Florent, le psychomotricien de Camerone, lui a depuis enseigné les bons gestes. « C’est très dur psychologiquement de devoir plaquer son enfant au sol. Mais, petit à petit, il comprend que c’est pour son bien qu’on l’empêche de se taper la tête, et aussi que c’est l’adulte qui décide. »

Photo à droite : Camerone s'apprête à vivre son baptême de l'air à Toussus-le-Noble en 2013.

« J’ai rêvé longtemps que mon fils ait son bac … mais il sera ce qu’il sera. A partir du moment où un système présente plus d’inconvénients que d’avantages, il faut savoir réadapter le parcours. »

Dans un premier temps, la scolarité de Camerone s’est déroulée en milieu dit ordinaire. Il était alors accompagné par une auxiliaire de vie scolaire. « Il est entré avec un an de retard, mais n’a jamais redoublé par la suite », précise fièrement Juliette. Camerone a eu la chance d’être accepté par tous, élèves comme enseignants. Mais il a compris en CM1 qu’il était « différent » des autres. Puis, en CM2, l’apprentissage devient trop rapide et violent pour lui. Après que Juliette a cherché en vain une classe Ulis – unités localisées pour l'inclusion scolaire, délivrant des apprentissages spécialisés au sein d’un établissement classique, Camerone est finalement accueilli par l’association Sur les bancs de l'école qui a un programme scolaire adapté, Autisme Académie. Sortir son enfant du milieu ordinaire est un choix douloureux pour Juliette, un vrai deuil à faire.

(En haut à gauche) Camerone montre son travail à son institutrice. (En haut à droite) Marie, auxiliaire à la vie scolaire, explique un exercice à Camerone en classe. (En bas) Camerone reste à l'écart pendant la récréation dans son école à Gentilly, en 2013.

Dans ce nouveau cadre structurant, Camerone retrouve le plaisir d'apprendre, d’expérimenter très concrètement ses apprentissages et peut envisager un projet de formation professionnelle. Son objectif : passer le certificat de formation générale, niveau 3e. « Mais s’il n’y arrive pas, je ne le forcerai pas. Tout a toujours été une bataille pour lui, car il a été obligé d’apprendre en luttant contre ses réflexes. Je ne veux plus que cela soit le cas », explique Juliette.

En attendant, Camerone gagne peu à peu son autonomie. Il est assure les tâches du quotidien, a beaucoup de réflexes de bon sens, ce qui est encourageant pour l'avenir. C’est seul qu’il parcourt depuis un an et demi, les 500 mètres qui séparent l’Académie du cabinet où se déroulent ses séances de thérapie. L’apprentissage du langage reste cependant compliqué : si quelqu’un s’adresse à lui dans un échange qu’il n’a pas anticipé et qui ne lui est pas familier, il est perdu. Depuis dix ans, il a un agenda de ministre, entre rendez-vous avec le pédopsychiatre, le psychologue, les orthophonistes, le psychomotricien, l’art-thérapeute… Des journées ultra-remplies quand les autres enfants suivent leur cours de musique ou jouent aux billes.

Un quotidien très ritualisé

Un mercredi midi de février, je viens chercher Camerone à l’école avec Juliette. Il sort parmi les premiers, embrasse sa mère, me dit timidement bonjour et monte directement à l’arrière de la voiture. Comme tout ado, il a le nez dans son téléphone pendant tout le trajet, absorbé par un épisode des « Télétubbies », son dessin animé du moment. « La voiture, c’est le prolongement de chez lui, m’explique Juliette. A partir du moment où il accepte que tu montes dedans, tu commences à exister à ses yeux. » Nous arrivons devant leur immeuble. Camerone prend l’ascenseur tout seul. « C’est obligatoire ça aussi », me précise sa mère. Une fois dans l’appartement familial, le garçon s’installe dans « son » fauteuil en velours élimé, face à la fenêtre, qui offre une vue dégagée depuis le 10e étage. Il nous tourne le dos mais semble agité. Il n’avait pas compris qu’il devrait rester tout seul ce soir. Juliette lui ré-explique le déroulé de la journée : « Ça n’a pas changé, c’est comme d’habitude », lui assure-t-elle pour le calmer. Amandine, la sœur cadette, atteinte d’un trouble de l’attention avec hyperactivité – un symptôme commun dans une fratrie où il y a déjà de l’autisme – rentre elle aussi de l’école. Elle embrasse son frère dans un élan. « Tout va bien, c’est comme d’habitude », lui répète–t–elle. Autre incontournable : Camerone déjeune seul. « Il ne veut pas avoir quelqu’un en face de lui, il le vit comme une intrusion. Sauf au restaurant, qu’il adore ! » me raconte Juliette. À table, Camerone sécurise son espace : il pose une bouteille devant son assiette, juste dans l’axe de ma caméra embarquée… mais il tolère que je le filme, ce qui étonne beaucoup sa mère.

Une des répercussions positives de la boxe sur la vie familiale est que Juliette n’est plus obligée de s’adresser uniquement à lui pour qu’il intègre une information collective. « Il a développé de nouvelles stratégies pour assimiler et s’approprier les informations, confirme Florent, son psychomotricien. L’absence d’obligation de résultat et l’occasion d’avoir enfin un endroit de décharge qui sollicite une compétence physique, et non intellectuelle, a été très bénéfique pour compenser toutes les sollicitations de ses thérapies. » La boxe lui a ainsi appris le plaisir de faire quelque chose en dehors de l’apprentissage, qui reste un vrai effort pour lui. Amandine se réjouit que son frère commence à faire des choses avec les autres. « Je peux lui demander de peindre avec moi, avant il m’envoyait bouler ! »

« Pour lui, le déclic, ça a été la boxe. Cela aurait aussi pu ne pas se produire », précise Thomas son enseignant en éducation sportive adaptée.

Même si la boxe est un maillon de la chaîne qui a tiré Camerone vers le haut, « il n’existe pas de solution miracle avec un autiste », rappelle Thomas. Car les déclics sont avant tout une histoire de rencontre. En l’occurrence, entre Camerone, Thomas et Magali.

« Marjolaine-est-ce-que-tu-veux-un-café ? » m’interpelle Camerone en esquissant un geste dans ma direction. Je le remercie, surprise, par cet échange inattendu. « Marjolaine-tu-as-vu ? Je-me-suis-coupé-les-cheveux ! » continue-t-il sur sa lancée. « C’est rare ce genre d’échange, mais cela arrive de plus en plus souvent », me souffle Juliette, ravie. Je poursuis cette amorce de dialogue : « Camerone, tu aimes la boxe ? » « Oui, oui…», répète-t-il en mimant avec concentration des coups de poing.

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