Loading

Serge Atlaoui un combat pour la vie

Cette histoire qui dure depuis treize ans est pavée de dates renvoyant Serge Atlaoui à sa condition de détenu du bout du monde. Des marqueurs et des traces indélébiles de ce que le Messin d’origine subit en Indonésie. Le 29 mai rappelle sa condamnation à la peine capitale ordonnée ce jour de 2007 par la cour suprême de Jakarta pour sa participation à l’installation d’un laboratoire de drogues de synthèse. Le 29 avril convoque les souvenirs de cette nuit de 2015 où il a vu la mort se défiler devant lui au dernier moment, alors que d’autres compagnons d’infortune sont passés sous les armes du peloton d’exécution.

Ce ne sont pas des jours anniversaires, mais des dates à garder en mémoire. « Le pire pour lui serait qu’on l’oublie » pense le collectif Ensemble contre la peine de mort (ECPM). Ces instants marquent aussi le combat pour une certaine idée de la vie mené par les proches du Messin de 56 ans et tous ceux qui pensent que la peine de mort n’a plus aucun sens. Retour sur le long combat judiciaire de Serge Atlaoui. Retour sur une descente aux enfers.

Le laboratoire clandestin

Il faut reprendre depuis le début. Et le début, c’est une offre de travail alléchante pour le natif de Metz. En 2005, le spécialiste de la construction métallique travaillait aux Pays-Bas lorsqu’on lui propose 2000 euros par semaine, versés sous le manteau, pour monter une usine d’acrylique en Indonésie. Tentant.

En septembre, Serge Atlaoui, âgé alors de 43 ans, participe donc à l'ouverture de l'usine clandestine à Serang, à 60 km à l'ouest de Jakarta. Il installe des « mixeurs, pompes et machines à distiller », détaille-t-il à l’époque. Son nouvel employeur lui demande de s'occuper de la maintenance. Le laboratoire illégal est démantelé le 11 novembre 2005 lors d'un raid de la police. Le Mosellan comprend que l’usine d’acrylique était la couverture d’un laboratoire produisant du MDMA, un composant de l'ecstasy. Serge Atlaoui sait que l’Indonésie réprime dans la douleur et le sang le trafic de drogue. Il pense « en prendre pour quinze ans… » Il se trompe.

Les procès

Le premier s’ouvre en juin 2006 au tribunal de grande instance de Tangerang. Faute de traducteur, l’audience est reportée une première fois. Ce n’est pas la moindre des particularités de cette épreuve judiciaire fleuve. Serge Atlaoui, qui se décrit comme un simple artisan-soudeur et une petite main trompée par des gens au-dessus de lui, est condamné le 6 novembre 2006 à la réclusion criminelle à perpétuité. La peine est confirmée en appel en mars 2007. Devant partager avec deux autres détenus une cellule de 6 mètres carrés, le Lorrain tente de ne pas sombrer, en s'adonnant à la lecture. En janvier 2007, il se marie même dans une salle grise de la prison de Jakarta avec sa compagne, Sabine.

La condamnation à mort

Quelques mois plus tard, la cour suprême alourdit la sanction. Le 29 mai 2007, Serge Atlaoui est condamné à la peine capitale. Un ami néerlandais se trouve embarqué dans la même galère. A côté, les protagonistes et donneurs d’ordre indonésiens écopent de vingt ans de réclusion. Il ne fait pas bon être étranger et lié, même de loin, à une affaire de drogue en Indonésie.

Le Mosellan se montre à l’époque très virulent dans les médias : « Ils me font passer pour le cerveau ! » Il dénonce tour à tour les interrogatoires « complètement bâclés » de la police, ou l'interprète « qui parlait anglais encore moins bien que moi. Ils ont falsifié des déclarations et des signatures. J'ai fait traduire tous mes procès-verbaux : quand cela les arrangeait, cela ne correspondait pas. » Serge Atlaoui se trouve au cœur d’enjeux politiques qui le dépassent. La question de la drogue, qui tue beaucoup en Indonésie, est un sujet de société brûlant dans le pays musulman le plus peuplé au monde, et un levier politique puissant.

L’attente du peloton d’exécution

Pour Sabine Atlaoui, le 29 avril 2015 n’est pas « qu’un souvenir. Je revis, ressens chaque moment vécu auprès de ces familles et proches, ma vie, mon cœur, mon âme en sont imprégnés… » Elle pourrait égrener les noms de chaque détenu exécuté dans la nuit. Ils sont huit. Serge devait être le neuvième étranger passé par les armes sur l’île indonésienne de Nusakambangan. Son cercueil était prêt. « J’étais paniquée et déterminée. Ces deux mots résument la situation du moment. Dès qu’on a appris en janvier 2015 l’imminence des exécutions, un compte à rebours s’est enclenché. On est allé là-bas, j’y suis restée trois mois », rappelle son épouse. Ces instants l’habitent. « Je revois les choses autour du 29 avril. On ne peut pas s’en détacher… » La Mosellane se remémore les moments passés auprès de la famille de Rodrigo Gularte, le Brésilien. Elle a pris sa cousine plusieurs fois dans ses bras. Elle a prié avec d’autres familles de condamnés, se souvient des préparatifs racontés par son mari. « Il entendait les rumeurs. C’était un combat individuel mais il espérait que quelque chose se passe au dernier moment pour chacun d’eux. »

Mais ce n’était pas son heure. L’énorme mobilisation autour de sa situation a pesé de tout son poids (lire par ailleurs). Le Mosellan s’est longtemps senti coupable d’être en vie.

L’île prison

La situation de Serge Atlaoui demeure fragile. « Mais il n’y a plus de danger imminent, c’est le principal, observe, très pragmatique, Alain Morvan, journaliste et président d’Ensemble contre la peine de mort. Nous avons pu rencontrer la diplomatie française à Jakarta en novembre dernier. Il y a une stratégie en place. On attend une fenêtre diplomatique pour demander à l’Indonésie de faire preuve de compassion dans ce dossier. Et pour qu’un jour sa peine soit commuée en prison à vie. »

Le Mosellan se trouve actuellement plus isolé que jamais sur l’île de Lapas Kembang Kuning, une prison de moyenne sécurité. Un endroit où se côtoient cellules dégradées et aires de jeux pour enfants. Des murs aux couleurs flashy et un isolement permanent. Un Alcatraz sous les palmiers. En cette période d’épidémie, le savoir là rassure sa femme. « Au moins, il est isolé du danger du coronavirus », dit-elle. Mais le temps parait très long, et il manque de tout. Sabine et les membres d’ECPM étaient allés lui rendre visite en novembre. Le directeur général de l’association internationale, Raphaël Chenuil-Hazan, était revenu marqué par les conditions de vie du détenu. « En allant dans ce centre, Serge Atlaoui a perdu plein de petites choses qui permettaient de vivre un peu mieux. On lui a retiré la possibilité de se faire à manger, par exemple. Avant il avait un petit réchaud. Là, il mange ce qui est fait à la cantine. C’est du riz avec des cailloux, ou plus sûrement des cailloux avec parfois du riz. Avec du chou et des aubergines. C’est ça tous les jours… »

Raphaël Chenuil-Hazan

Dans l’ancien centre pénitentiaire, il faisait profiter de ses talents de bricoleur. « Le directeur l’utilisait pour réparer certaines choses, ça lui donnait une utilité sociale. » Terminé, ça aussi. « On lui a retiré ce petit espace de liberté. »

Serge Atlaoui passe son temps à lire. Mais depuis le Covid-19, plus personne ne lui amène de livres.

Les journaux lorrains,

le FC Metz, Anggun,

François Hollande…

Ils avaient « un plan com » pour sauver Serge Atlaoui. L’ampleur de la mobilisation a dépassé tout ce qu’Ensemble contre la peine de mort (ECPM) et ses sympathisants espéraient. Elle s’est intensifiée lorsque le nom du Mosellan est apparu sur les listes des détenus dont l’exécution était imminente. Après les derniers recours, il s’est cru « foutu ».

Il n’imaginait pas qu’une formidable solidarité allait se mettre en marche derrière l’association qui lutte contre l’abolition de la peine capitale. Les journaux lorrains se sont engagés fermement en 2015 contre le processus funèbre en cours. Les joueurs du FC Metz ont endossé un maillot lors de l’échauffement d’un match contre le PSG. La vague d’indignation autour de la situation du détenu est devenue internationale. Les Guignols de l’info se sont emparé du sujet. Le 25 avril 2015, la chanteuse Anggun a appelé son pays d’origine d’arrêter de tuer. « C’était extrêmement fort comme prise de position », témoigne Alain Morvan, le président d’ECPM.

En coulisses, la France a tout mis en œuvre pour sauver son ressortissant. Alain Morvan raconte les détails : « il y a le travail de l’ombre de la diplomatie française qui a joué le droit. C’est-à-dire que François Hollande et Laurent Fabius, le ministre des Affaires Etrangères, ont dit à l’Indonésie : vous ne pouvez pas tuer car Serge Atlaoui n’a pas épuisé tous ses recours. L’Europe est intervenue au côté de la France. Le président Hollande avait prononcé un discours depuis Bruxelles. La France est allée jusqu’à menacer l’Indonésie. »

Sabine Atloui portrait d'une femme engagée

Depuis l’arrestation de son mari en Indonésie, Sabine Atlaoui, 46 ans, a changé. Tout s’est imposé à elle et à sa famille : elle est aujourd’hui femme de détenu, militante contre la peine de mort et maman. Elle est aussi le visage d’un combat où le renoncement n’a pas sa place.

Une femme de détenu. « Nous aussi, nous sommes en prison. Je me sens derrière des barreaux, enfermée, pas libre de mes mouvements. Cette situation m’a enlevé une partie de ma vie. En plus, Serge n’est pas un détenu comme les autres, là où il se trouve avec cette épée de Damoclès au-dessus de sa tête. On subit en parallèle ce qu’il vit. Quand il n’a plus rien à manger en Indonésie, ici je n’ai pas envie de manger. Il y a un blocage psychologique. Quand il n’est pas bien, on ne peut pas être bien. Je ne suis pas enfermée entre quatre murs comme lui, mais je me prends toutes les informations concernant sa situation et les émotions qu’elles génèrent de plein fouet.»

Une militante. « La situation de Serge m’a fait prendre conscience de l’horreur de la peine de mort. C’est une injustice incroyable. On ne peut pas rester sans agir. Cet engagement auprès d’Ensemble contre la peine de mort m’apporte une force incroyable. Quand on perd confiance, ils sont présents, c’est un soutien essentiel. Cela dépasse le cadre de mon mari. Mon combat me colle aujourd’hui à la peau. »

Une maman. « Nous sommes une famille recomposée. Serge avait deux filles, moi un garçon. Ils sont grands maintenant. On a décidé d’avoir un enfant : Yasin a huit ans aujourd’hui. Il a bouleversé ma vie. Avant qu’il soit là, je ne voyais plus les belles choses de la vie, j’étais dans un cercle infernal, quelque chose de très sombre. Je ne sortais plus depuis plusieurs années. Yasin m’a réconciliée avec les choses simples. A travers ses yeux qui découvrent la vie, je la redécouvre aussi. Il m’apporte beaucoup de souffle. Il a découvert petit à petit la situation de son père. Il faut être l’écoute et savoir à quel moment expliquer avec des mots d’enfants et ne pas aller trop vite. Je l’encadre sans jamais lui mentir. Quand il a su pour la peine de mort, Yasin a associé ça à « mon papa ne rentrera jamais ». Pour le moment, il en est là. C’est tout un travail à mener, il faut être très vigilant. J’essaie de donner un cadre pour qu’il ait une vie normale malgré une vie pas normale. »

Textes : Kevin GRETHEN

Photos : Alain MORVAN • AFP PHOTO / Roméo GACAD • AFP PHOTO / Jérôme RIVET

Montage : Service Support ERV

Retrouvez nos articles sur le sujet :