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Les tapisseries de La Chaise Dieu exposées dans l’ancienne chapelle Notre-Dame du Collège Pièces uniques au monde, les quatorze tapisseries flamandes classées Trésor national seront visibles à partir du 13 juillet, au cœur du site de l’abbatiale, dont la restauration sera achevée après sept ans de travaux. Le projet de réhabilitation du lieu, dont le budget s’élève à 23 millions d’euros, est considéré comme l’un des plus importants chantiers du patrimoine historique français. Découpé en plusieurs phases, son origine remonte à la fin des années 1980. Il avait démarré sous l’impulsion de Gérard Roche, alors président du Département. Décrochées en 2013, les tapisseries ont fait l’objet d’une restauration unique au monde.

Cinq siècles d’histoire

Pour Marie-Blanche Potte, conservatrice aux Monuments historiques en charge des tapisseries pour la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles), c’est « le chantier d’une vie ». L’experte, qui a supervisé le projet, évoque avec passion ce travail, comme une plongée à travers les âges, au cœur de l’histoire des hommes. « Les tapisseries ont été accrochées pour la première fois en 1518 pour l’enterrement de Jacques de Saint-Nectaire. Elles n’ont pas été faites avant 1500. Bien des questions restent sans réponse quant à leur origine, mais il est possible de dater ces œuvres entre 1500 et 1518. On sait qu’elles n’étaient accrochées en permanence. A l’époque, elles bougeaient, elles sortaient pour les fêtes liturgiques, avant d’être rangées ou raccrochées. Stylistiquement, il n’y a pas de doute, ces tapisseries sont flamandes. Elles ont été réalisées dans les ateliers d’Anvers et de Bruxelles, mais on ne sait pas comment elles sont arrivées, ni précisément quand.

Classées Monument historique en 1840, les quatorze tapisseries seront exposées de manière permanente dans l’abbatiale à partir de 1927. Mais la lumière, l’humidité et la poussière dégradent lentement ces toiles composées de laine, de lin, de soie et de baudruche (intestins d’animal entourés de fil métallique), un matériau médiéval. « Les lissiers des années 1500 avaient choisi que les éléments sacrés soient en soie. Par exemple, la colombe du Saint-Esprit est entièrement auréolée de fil de soie. Mais la soie disparait chimiquement à la lumière. Paradoxalement, les éléments les plus importants de l’iconographie des tapisseries avaient donc disparu avec le temps, explique Marie-Blanche Potte. L’œuvre en partie haute était entièrement déchirée, sous l’effet combiné du poids et de la dégradation physique des fils de laine ou de soie. Les parties qui étaient à la lumière n’avait plus du tout de matière. »

En 1905, une restauration des ces œuvres qui illustrent la vie du Christ et de la Vierge au travers de l'Ancien et du Nouveau testament est effectuée par le Mobilier national. Une doublure est alors cousue au dos des tapisseries, ce qui a eu pour effet d’alourdir considérablement les toiles. Plus tard, en 1970, une autre restauration sera assurée par les ateliers Aubry.

80 mètres linéaires de toile

« La première étape consiste à dédoubler les tapisseries. Puis, le laboratoire de recherche des Monuments historique nous aide à analyser quels étaient les fils employés (matériau, mais aussi manière dont il est filé, tressé). Les pigments sont analysés, ce qui fait progresser la connaissance sur la nature des teintures, et donc du lieu de fabrication, afin de déterminer le fil de restauration, qui doit avoir les mêmes propriétés physiques et mécaniques que le fil original, poursuit la conservatrice. Ensuite, on va rechainer la matière par des points de restauration qui ne se substituent pas aux points originaux. Il faut reprendre les endroits qui ont été déchirés. Cela représente des milliers d’heures de travail pour les restauratrices qui vont reprendre la totalité des éléments altérés sur les 80 mètres linéaires que représentent les toiles.»

Le nettoyage et l’assèchement font également partie de la restauration. A titre d’exemple, la tapisserie N°2 pesait 19 kg au début de sa restauration. Une fois débarrassée de l’humidité et de la poussière, sont poids était de 12 kg.

Le cheveux d'un lissier du XVIe siècle

« Durant les travaux, une restauratrice a remarqué que dans le tissu, pris complètement dans le tissage d’origine, il y a un cheveu du lissier du XVIe qui était en train de faire l’œuvre. Tout d’un coup, la réalité d’une œuvre de cinq cent ans vous saute au visage. Et vous vous dites « Je suis en train de regarder le travail de quelqu’un qui était là il y a cinq cent ans. » C’est cette matérialité-là qui est magique. Ces œuvres fourmillent de détails. On peut passer 20 heures sur chaque tapisserie sans en faire le tour. Elles sont d’une qualité remarquable en termes de dessin, d’invention iconographique, de costumes ou d’histoire de la caricature », explique Marie-Blanche Potte.

« Je suis en train de regarder le travail de quelqu’un qui était là il y a cinq cent ans »

La charte de Venise

La France est signataire de la charte de Venise, qui est un principe de conservation/restauration qui veut que les manipulations soient nécessairement lisibles et réversibles. Il faut que le matériau de restauration soit plus fragile que l’œuvre elle-même, de façon à ce que l’original prime sur la restauration. Il ne doit pas se confondre avec l’original, pour que nos successeurs sachent où est l’original et où est la copie. Il faut qu’un microscope puisse faire la différence, de façon à ne pas faire de pastiche.

« On ne trompe pas le public, il ne doit pas s’émerveiller devant un mensonge. C’est très important dans l’éducation artistique des citoyens. Au besoin, on doit pouvoir derestaurer une œuvre », explique Marie-Blanche Potte.

Exposées dans l’ancienne chapelle Notre-Dame du Collège

Le lieu d’exposition des tapisseries constitue une révolution. Après près d’un siècle dans l’abbatiale, les toiles vont intégrer l’ancienne chapelle Notre-Dame du Collège où elles seront visibles à hauteur d’homme. « L’architecte a fait un travail fabuleux sur le climat dans cette salle. Il y a une filtration systématique des poussières, un écrêtage climatique, c’est-à-dire que nous ne sommes pas dans une salle chauffée mais où en enlève les extrêmes, chaleur et froid, pour que les tapisseries gardent le cycle été/hiver qu’elles ont toujours connues. Il faut laisser le bâtiment vivre sa vie climatique. En hiver, il ne fera probablement pas plus de 13 degrés. Les tapisseries se sont conservées avec cette alternance. Il y a eu un gros travail sur la lumière également. Ce sont des œuvres qui ont été faite pour être vues dans un intérieur à une époque où il n’y avait pas d’électricité, donc à la bougie, donc dans une lumière jaune de faible intensité. Nous avons conduit une réflexion pour accorder la bonne conservation et la juste lumière pour voir les œuvres. La salle ne reçoit pas la lumière du jour. L’évolution technique nous a aidé puisque des diodes électroluminescentes ne produisent plus ni UV, ni chaleur, ni même infrarouge. L’architecte et l’éclairagiste ont travaillé pour que le monument ne soit pas un musée. Nous sommes sur des cimaises qui sont le plus modeste possible. Il n’y a pas de scénographie. Le visiteur sera seul face à l’œuvre grâce à un un sas d’arrivée permettant de réguler la jauge », poursuit la conservatrice.

Le monument n'est pas un musée

Les matériaux employés dans le vaste projet de réhabilitation du site de l’abbatiale sont l’acier corten, le verre, le bois et le cuivre. Des matériaux modernes comme marqueurs de notre temps.

Une conception moderne

« Lorsque les Mauristes arrivent au XVIIe siècle, ils n’ont pas essayé de faire du faux médiéval, ils ont fait du mauriste. Comme pour la façade qu’on a retrouvée sur la place de l’Echo, avec un alignement de grandes baies à petits carreaux, qui était pensable au XVIIe, mais pas au XIIIe siècle. La restauration doit être lisible dans le temps, nous ne devons pas avoir honte de vivre au XXIe siècle. Les décors de la chapelle n’ont pas été complétés. Le sas est en acier parce que c’est une réinvention de ce qui n’existait, tout en reprenant la volumétrie de ce qui a été la tribune de l’église», détaille enfin la conservatrice.

Texte et photos Rémy Perrin et Direction régionale des affaires culturelles Auvergne Rhône-Alpes

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