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la "petite Pompéi" de Sainte-Colombe : retour sur une découverte exceptionnelle

Durant l’été 2017, l’archéologue Benjamin Clément et son équipe, missionnés par Archeodunum, mettent au jour un faubourg entier de la Vienne antique lors de fouilles préventives réalisées en vue de la construction d'un programme immobilier. Ils découvrent des vestiges, mosaïques, luxueuses demeures et espaces publics préservés dans des conditions exceptionnelles après avoir subi deux incendies. Des trésors qui ont attiré de nombreux visiteurs et des médias du monde entier. “La découverte la plus exceptionnelle de l'époque romaine depuis cinquante ans”, lance alors le responsable de l'opération.

En 2017, Archeodunum a fouillé près de 7000 m2 à Sainte-Colombe, tout près du Rhône. Photos Le DL/Albane POMMEREAU, Actua Drone, Flore GIRAUD et Archeodunum

un "champ des mosaïques"

Automne 2016. Les archéologues d'Archeodunum s'installent d'abord sur la rive droite du Rhône, à Sainte-Colombe, pour un premier chantier de fouilles préventives. Le terrain, près du fleuve, accueille désormais la caserne des pompiers. Les premières découvertes sont faites, rue des Petits jardins, sous les anciens jardins ouvriers.

Les résultats des fouilles rue des Petits jardins avaient largement dépassé les attentes des archéologues.
Le site avait été rebaptisé “le champ de mosaïques” par les Colombins. Au XIXe siècle déjà, des mosaïques antiques avaient été exhumées avant d’être vendues dans les salles d’enchères parisiennes.

Un site extrêmement bien préservé

Occupé entre le Ier et le IIIe siècle, le quartier abritait des boutiques ou des activités artisanales comme la blanchisserie ou la métallurgie en rez-de-chaussée avec des appartements à l’étage et deux grandes domus, richement décorées. Ce premier site de fouilles avait déjà été très largement pillé au fil des siècles, mais de nombreux petits objets du quotidien ont été retrouvés, parfois en très bon état.

un chantier HORS NORMES

En avril 2017, l'équipe d'archéologues se déplace de quelques mètres pour fouiller la deuxième parcelle, plus près du fleuve. En quelques semaines de travail, les experts découvrent de très nombreux objets et vingt-et-une mosaïques, trouvés parfois dans de riches demeures appartenant à la colonie romaine de Vienna.

Vingt-et-une mosaïques sont mises au jour sur le site.
De très belles découvertes, enfouies seulement quelques mètres sous la surface.

Parmi les découvertes des archéologues, une médaille, donnée en personne par l’empereur Commode au propriétaire d’une des domus, a été retrouvée. Un objet extrêmement rare.

Photo Archeodunum

un engouement mondial pour la "petite pompéi"

Le site a pu être parfaitement préservé, bien qu'il soit enfoui sous plusieurs mètres de terre, après avoir subi deux incendies en 69 après JC puis au IIIe siècle. Devant l'ampleur et la qualité des découvertes, les professionnels rebaptisent alors le chantier "La petite Pompéi viennoise". L'Etat classe le site en "découverte exceptionnelle", entraînant le déblocage de nouveaux crédits et d'un délai supplémentaire pour les fouilles. Ces « vestiges exceptionnels » pour Benjamin Clément, attirent les médias du monde entier et suscitent la curiosité des riverains.

Tout un quartier de la Vienne antique est découvert, de somptueuses demeures mais aussi des mosaïques et des objets, dont certains sont parfaitement préservés. Photos Le DL et Archeodunum

Des visites proposées au public

Dès le mois de juin 2017, Archeodunum organise des visites du site pour présenter les lieux et le travail des archéologues au public. Très rapidement complètes, près de 1500 visiteurs défileront chaque jeudi de l'été, d'autres rendez-vous sont proposés pour les Journées européennes du patrimoine.

POLÉMIQUES AUTOUR DE L'AVENIR DE LA "PETITE POMPEI"

En août 2017, une association se monte pour demander l'arrêt des travaux et la préservation du site, qui doit accueillir ensuite des immeubles d'habitation. Une pétition recueille alors près de 2700 signatures de personnes résidant en France mais aussi à l'étranger. Ils espèrent «empêcher la construction mercantile supprimant à jamais cette “Pompéi” unique en France. »

Deux élus régionaux du Front national, Thibaut Monnier et Antoine Mellies, demandent eux aussi à la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) de "mettre à profit tous les moyens à [sa] disposition pour éviter à ce site remarquable une destinée tragique: la destruction totale ou partielle".

Mais la réponse de la Drac est sans appel.

« Le caractère figé est très intéressant pour nous. C’est cet état de préservation qui rend le site particulier. Mais si nous devions conserver chaque site en état, nous figerions la plupart des villes ayant un passé », explique Pascal Mignerey, directeur du pôle archéologie et patrimoines de la Direction régionale des affaires culturelles Auvergne Rhône-Alpes

La Drac, les élus locaux et les archéologues sont sur la même longueur d'onde: "Cela n'aurait pas de sens de créer un deuxième musée à Sainte-Colombe alors qu'il en existe déjà un à un kilomètre de là, à Saint-Romain-en-Gal. Ce serait aussi extrêmement coûteux", explique Benjamin Clément.

Avant la fin des fouilles, les mosaïques trouvées, soigneusement prélevées, sont stockées à seulement quelques mètres du site de fouilles, au musée gallo-romain de Saint-Romain-en-Gal/Vienne qui abrite un atelier de restauration mondialement reconnu. Les objets sont entreposés à Archeodunum, à Chaponnay.

la "petite pompei" disparaît sous les immeubles

En décembre 2017, les fouilles préventives s'achèvent et les archéologues libèrent les lieux. Depuis septembre, ils cohabitaient avec les ouvriers mobilisés pour la construction d'immeubles et de parkings sur la deuxième parcelle fouillée.

Ne parvenant pas à mobiliser au-delà de sa pétition et voyant le projet immobilier s'élever, l'association de sauvegarde de la Petite Pompéi cesse ses actions.

Le chantier du Parc aux Colombes a démarré en septembre 2017. Photo Le DL/Hervé COSTE
En décembre 2018, Benjamin Clément nous fait visiter les locaux d'Archeodunum où sont entreposés des milliers d'objets trouvés sur le site de Sainte-Colombe. Photo Le DL/Jean-François SOUCHET

des trésors soigneusement préservés

Archeodunum entrepose aujourd'hui dans ses locaux de Chaponnay (Rhône) les milliers d’objets en métal, céramique, bois, marbre, porcelaine, trouvés sur le site de la Petite Pompéi… Des objets de la vie quotidienne qu’une vingtaine de spécialistes s’affairent à faire parler : « À partir de ce site, on peut évoquer tous les sujets de l’époque romaine » s’enthousiasme Benjamin Clément, le responsable du chantier. Son équipe analyse chaque vestige en détail, traite les dessins et photos pris sur place lors des fouilles. L’objectif : reconstituer le quartier et en apprendre toujours plus sur nos ancêtres : « C’est la première fois en Gaule que l’on peut documenter avec autant de détails les modes de vie des classes moyennes. »

Antony Carbone étudie un ciseau destiné au tissage. Photo Le DL/Jean-François SOUCHET

Antony Carbone est archéologue spécialisé dans les petits objets. Avec une précision chirurgicale, il manipule une sorte de ciseau, destiné au tissage à l’époque romaine : « Chaque objet est sablé, c’est-à-dire nettoyé avec une propulsion de sable, indique le spécialiste. Ensuite, je les identifie, j’essaie de reconnaître de quel type il s’agit et à quoi ça pouvait servir. Je fais l’inventaire pour déterminer sa fonction et expliquer sa présence dans telle ou telle pièce de tel ou tel bâtiment. Cela permet de réfléchir à l’organisation des espaces. »

Des milliers d'objets se trouvent aujourd'hui chez Archeodunum, dont certains sont parfaitement conservés. Photos Le DL/Jean-François SOUCHET

Visite en vidéo dans les locaux d'Archeodonum où une vingtaine de spécialistes étudient et analysent les objets retrouvés sur le site.

Les mosaïques trouvées sur le site du "Bourg" à Sainte-Colombe seront restaurées à partir de 2019 au sein de l'atelier de restauration de mosaïques du musée gallo-romain de Saint-Romain-en-Gal.

L'atelier de restauration de mosaïques du musée gallo-romain de St Romain-en-Gal. Photo Le DL/A.P.

Et maintenant?

La Petite Pompéi a reçu le prix international de la découverte archéologie 2018. Le travail d'études et d'analyses des archéologues est titanesque. Il doit permettre à Benjamin Clément de réaliser une synthèse qui servira à tirer des monographies : "Normalement, on en fait une par chantier archéologique mais vu l’ampleur de celui-là, il y en aura plusieurs." A ce jour, une vingtaine de chercheurs travaillent à élucider les mystères de la Petite Pompéi.

Un documentaire devrait également voir le jour, qui pourrait être vendu à une chaîne de télévision.

Une exposition exceptionnelle est en cours de préparation pour 2022 par les équipes d'Archeodunum et du musée gallo-romain de Saint-Romain-en-Gal/Vienne. Les explications de Benjamin Clément.

La Petite Pompéi est devenue le Parc aux Colombes

Dans chaque hall d'immeubles, photos et objets reconstitués rappellent le passé du site. Photos Le DL/C.Le.

Deux ans après, l’impressionnant chantier de fouilles a laissé placé à un impressionnant programme immobilier. Cinq immeubles de cinq étages chacun sont désormais érigés au bord de la route départementale 386. Du quartier antique, il ne reste rien, ou presque. Dans le hall des bâtiments, le promoteur Claude Ribière et ses associés Serge Cros et Patrick Veyre ont souhaité rappeler l’origine des lieux. Pour cela, ils ont fait appel à Jean-Jacques et Nathalie Dubernard, de la Poterie des Chals, à Roussillon. « Ils ont reproduit des sculptures et des poteries retrouvées sur place. Dans chaque hall, nous avons installé deux niches et des photos immenses des fouilles. » Une façon de se rappeler de l’histoire du site : « Nous avons travaillé en collaboration avec les archéologues, cela nous a marqués », souligne Claude Ribière.

De la Petite Pompéi au Parc aux Colombes. Photo Actua Drone/Thierry Eyraud

Textes : Albane POMMEREAU et Clémence LENA.

Le Dauphiné Libéré - Novembre 2019

Credits:

Le DL