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Une police qui a du chien La brigade canine d'angers

Il est 9 heures. Toute la famille est partie au travail ou à l’école et, comme on dit dans mon jargon : « Quand le chat n’est pas là, les souris dansent. » Sauf que je suis un chien.

Enchanté, moi c’est Eros, un Berger Belge Malinois de 11 ans. J’ai le port de tête altier, de grandes oreilles pointues et le pelage court et dense. Mes yeux sont bruns et mon allure légère et athlétique.

Est-ce que je m’ennuie dans ma vie ? Pas du tout. Après avoir sommeillé dans mon panier, je me dégourdis les pattes et fais le tour du pavillon. Parfois, je me dore au soleil, d’autres fois, je pars à la recherche de mon jouet.

Moi, pantouflard ? (Rires) Fin 2019, la Société Centrale Canine me récompense d’un Trophée des Chiens Héros pour ma brillante carrière en recherche de stupéfiants et de billets. Je suis fier de moi. Pendant 10 ans, j’ai travaillé à la brigade canine de la police nationale d’Angers. Pourtant, rien ne m’y prédestinait.

En 2010, je suis abandonné à l’âge d’un an. Après 6 mois de fourrière, je dois être euthanasié pour mon agressivité, lorsqu’une bénévole de l'association « Pas si bête » s’attarde sur mon box et m’ordonne de m’asseoir. Je m’exécute. Il s’agit de mon premier contact humain depuis plusieurs semaines. Quelques minutes plus tard, je quitte la fourrière à ses côtés.

Je dois à cette femme ma vie et ma carrière. Elle me présente au centre régional de formation des unités cynophiles de Rennes. Fatigué et amaigri par mon quotidien au box, mes premiers tests ne sont pas concluants. La bénévole décide alors de me prendre sous son aile. De retour un mois plus tard, la santé à neuf, je trouve enfin ma place. Pendant 3 mois, je suis formé sans relâche au métier de chien policier. À l’issue de ce dressage, l’entraîneur m’emmène dans mon nouveau foyer : la brigade canine de la police nationale d’Angers. Je vis ce jour comme un second abandon. C’est aussi le jour où je rencontre le brigadier-chef Yannis : mon maître-chien.

Aujourd’hui, je suis à la retraite depuis un an. Les poils blancs sur mon museau témoignent de mon grand âge. Le jeune Open, 2 ans, me succède avec brio. Baddy, chien de défense-intervention, a lui aussi intégré la brigade il y a quelques mois, et deux autres chiens dans sa catégorie les rejoindront courant 2021.

Le vieux chien avec les poils blancs, c'est moi, le jeune avec le museau noir, c'est Open, et celui avec la muselière, c'est son pote Baddy.

Ces chiens policiers, à l’instar des précédents, font l’objet d’un examen minutieux. Si les Bergers Allemands ont longtemps séduit les unités cynophiles, leur dysplasie de la hanche précoce contraint les policiers à se tourner vers nous, les Bergers Belges Malinois. Intelligents et courageux, nous sommes toujours prêts à travailler. Les chiens de défense-intervention, eux, ont la particularité d’être très agressifs. Olivier, le maître-chien de Baddy, raconte que certains « ont déjà mordu à la maison le bébé, la famille ou des voisins. » Après une formation initiale à Rennes, nous et notre conducteur sommes réévalués tous les trois ans. Si l’un d’entre nous échoue, nous retournons quinze jours en formation. Eh oui ! Ça n'est pas si simple.

« Notre premier critère de sélection est l’amour du jeu », affirme le brigadier Vincent.

Les deux premières semaines dans la brigade sont dédiées à la familiarisation : c'est là que naît la relation entre nous et notre maître. On apprend à se connaître, à se faire confiance, à partager des moments simples comme des caresses ou des balades. Plus tard, nous vivrons des émotions fortes lors des interventions, celles qui feront de nous un duo fusionnel.

Ma relation avec Yannis est très personnelle. J'ai passé mes premières nuits dans un box à la brigade, aux côtés des chiens d'intervention, mais je ne supportais pas d'être enfermé. Je me mordais la queue, les pattes et j'aboyais sans cesse. Aucune de mes nuits n’était complète. Un soir, Yannis ne m'a pas ramené au box : il avait monté un dossier pour m’accueillir chez lui, avec sa famille. Depuis, je n'ai jamais aussi bien travaillé.

Les boxes de la brigade canine d'Angers.

Chaque équipe a sa propre histoire et entretient une relation unique avec son conducteur. Open, par exemple, vivait avec nous avant même d'être formé. Il avait 2 mois quand il est arrivé à la maison. Baddy et son maître-chien, Olivier, viennent de Paris. Ils ne se quittent plus depuis leur rencontre à la Brigade de Recherche et d'Intervention (BRI).

Nos journées débutent par une détente pour dégourdir nos pattes et se changer les idées. Puis, les actions s’enchaînent : missions programmées, patrouilles, entraînements techniques et/ou exercices physiques. Nous ne mangeons que des croquettes remplies d’énergie et n’avons le droit à aucune friandise. Parfois, nous faisons de grandes balades de trois heures ou bien du canicross. Cela consiste à courir aux côtés de notre maître, pour créer de la complicité et avoir une bonne hygiène de vie. Sans cardio, il est impossible de résister en intervention.

Après l'effort, le réconfort !

Pour anticiper nos craintes sur le terrain, nos conducteurs nous entraînent à toutes les situations possibles. Tables, chaises, boîtes de nuit, matchs de foot… ne sont pas innés chez nous. Le carrelage, par exemple, ça glisse ! Nous devons pourtant nous y habituer car de nombreuses interventions se font en intérieur.

« Les chiens récupérés en campagne n’ont jamais vu la ville. Il faut les familiariser aux bruits, aux voitures, à la foule… » - Olivier, maître-chien de Baddy

Mes anciens collègues en défense s’exercent à la frappe muselée et au mordant. Cette première technique consiste à donner un coup de museau équipé d’une muselière. Selon le commandant Casse, cela donne la sensation d’un coup de poing.

Exemple d'une muselière en plastique

Le mordant, lui, fait encore plus de dégâts sur le corps. Ici, le chien mord avec ténacité l’individu armé dans le but de le maîtriser. Pour s’y entraîner, nous reproduisons une scène typique d’intervention. Tout le monde joue un rôle, y compris celui de l’individu menaçant. 1,2,3… Action : « Monsieur, c’est la police, lâchez votre arme ! ».

L’entraînement d’un chien de recherche est différent. À la brigade, l’objectif est d’apprendre à reconnaître et dénicher tous types de produits illicites. Il faut donc varier les emballages de stupéfiants et billets, les hauteurs et types de cache. Open, par exemple, travaille depuis peu sur les amphétamines. Pour ce faire, le chien renifle la substance et la mémorise en un temps record, avant de partir à sa recherche.

Entraînement d'Open chez un particulier : Vincent cache un échantillon d'héroïne sous la terrasse.
« C’est là qu’on voit la puissance de l’appareil olfactif du chien. C’est phénoménal. » - Vincent, brigadier.

Mais, en réalité, ce qu’Open espère trouver lors de ses opérations c’est son jouet préféré, dit « poupée », qu’il associe à l’odeur d’une drogue. Il n’a donc pas conscience de l’importance de son travail. Jouer est sa seule priorité.

La fameuse poupée qu'Open espère trouver. Sur la photo à droite, Yannis la cache dans son dos.

Il en est de même pour les interventions. Il ne fait pas la différence avec un entraînement. Par précaution, les maîtres-chiens nous interdisent le jeu en dehors des heures de travail. C’est une manière pour eux de s’assurer un chien dynamique et motivé lors d’opérations qui peuvent s’étendre sur plusieurs heures. Ce sont des moments riches en adrénaline, où la routine des entraînements laisse place à l’inconnu complet.

Certaines missions peuvent s’avérer très impressionnantes, c’est le cas des attaques de chiens d’intervention. La grande majorité de leur travail repose sur un effet dissuasif, mais il arrive que cela ne suffise pas. Leur maître-chien a alors une poignée de secondes pour décider de conserver la muselière ou non, avant de détacher la laisse. Ce genre de procédé est très réglementé : une attaque au mordant (sans muselière) peut causer de graves séquelles sur le corps humain. On n’en compte que quelques-unes chaque année, souvent face à des individus armés.

En bande, l'effet dissuasif est indéniable.

Nous intervenons sur plusieurs types de missions. Il s’agit parfois de simples patrouilles pendant lesquelles nous restons dans le coffre de la voiture plusieurs heures, en renfort. À l’inverse, d’autres comme les urgences ou les perquisitions reposent grandement sur nos capacités. Il arrive même que nous intervenions à plusieurs chiens. D’où l’intérêt d’apprendre à travailler ensemble pour ne pas se déconcentrer les uns les autres.

Les coffres peuvent contenir jusqu'à 2 chiens.

C'est à travers des moments comme ceux-là que j'ai construit mon palmarès de chien-policier. Mais Open n'est pas en reste, il a même fait une très bonne prise à Saumur il y a quelques semaines.

Nous travaillons toujours main dans la patte !

Ça laisse présager une belle et longue carrière pour le petit Open, peut-être même aussi brillante que la mienne ? Je le mets au défi (Rires).

La plupart des chiens policiers partent à la retraite à l’âge de 8 ans, mais certains peuvent prolonger leur carrière quelques années supplémentaires : comme moi ! C'est en partie le confort de la vie en maison qui m'a permis d’exercer jusqu’à mes 10 ans.

Voilà maintenant 1 an que je suis passé du statut de chien de recherche à celui de chien de compagnie. Les premiers jours, j'ai regardé Yannis partir seul à la brigade : notre routine me manquait énormément. Puis, j'ai découvert la vie paisible, la chaleur de la cheminée en hiver et les week-ends à jouer dans le jardin. Il faut croire qu'on s'y fait à cette vie de chien !

Quelques photos exclusives d'Open et moi en dehors de la brigade...

Open à l'âge de 2 mois, nous deux dans le coffre, balade sur la côte...

Nous remercions chaleureusement la brigade canine de la Police nationale d'Angers pour leur accueil et leur coopération. Nous remercions aussi Malo Guichard pour sa douce voix et Eros, Open et Baddy pour leur charisme.