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Correspondance derrière les barreaux Alexia Bille

En 2017, on comptait 39 873 personnes incarcérées au Canada, dont 39% en attente de leur procès (selon les chiffres d'Alter Justice). Pour leur permettre de garder un lien avec l'extérieur, il existe des programmes de correspondance. À l'heure actuelle au Canada, il subsiste très peu d’organismes qui offrent ce service. Le programme catholique « Prison Fellowship Canada » et le collectif « Prisoner Correspondent Project » pour les prisonniers LGBTQ+ sont parmi les seuls à opérer sur le territoire canadien.

Pour en savoir plus, découvrez le récit fictionnel d'une correspondance entre une bénévole et un homme incarcéré...

...et apprenez-en plus sur l'histoire de ces programmes et leurs bénéfices.

À Montréal, Caroline écrit sa première lettre à Félix, incarcéré depuis 3 ans au Québec. Elle a été mise en contact avec lui par le groupe « Prisoner Correspondent Project ». Elle ne connaît pas la nature de son crime*, mais a décidé de démarrer une correspondance avec lui .

*Selon le fonctionnement du collectif, il appartient à la personne incarcérée de divulguer ou non la nature de son crime lors de la correspondance.

Alors qu'elle poste sa lettre, elle ne sait pas à quoi s'attendre de la part de cet inconnu à qui elle a écrit. Ce qu'elle espère, c'est qu'elle pourra créer un contact humain avec quelqu'un qui est privé de vie sociale et se faire un nouvel ami.

À la prison, le courrier qui est reçu au département des visiteurs est ouvert par les agents correctionnels. Le but est d'intercepter les objets et les messages codés. Les lettres peuvent également être lues (en vertu du paragraphe 94 [1] du Règlement sur le système correctionnel et la mise en liberté sous condition), afin de s'assurer que leur contenu n'est pas dangereux ou interdit.

Une fois le courrier accepté par les agents correctionnels, Félix est appelé par l'intermédiaire de l'interphone pour aller récupérer sa lettre au bureau du poste de garde, à l'entrée du pavillon cellulaire.

Félix*,

Je suis très contente de t’écrire aujourd’hui ! C’est la première fois que je corresponds avec quelqu’un dans ta situation, alors s’il te plaît pardonne mes possibles erreurs et indélicatesses. Je ne sais pas trop comment commencer cette lettre, mais j’imagine que tu aimerais connaître quelques détails à propos de moi.

Je m’appelle Caroline, j’ai 34 ans et j’habite Montréal. Je travaille comme infirmière à l’hôpital et j’ai deux enfants. Je ne suis pas très à l’aise à l’idée de parler d’eux sans leur consentement et ils sont encore jeunes, alors si cela te convient on pourrait parler d’autres choses pour le moment. En revanche, si tu veux me parler de toi et ta famille je serais très heureuse de t’écouter. À vrai dire, je ne connais de toi que le peu de choses que tu as écrit dans ta lettre envoyée au Projet de Correspondance, mais j’aimerais beaucoup apprendre à te connaître. Peut-être que je pourrais démarrer cette conversation épistolaire en te disant pourquoi j’ai eu envie de t’écrire.

Je n’ai jamais été proche du milieu carcéral, mais j’ai beaucoup gravité dans le milieu associatif, et surtout auprès des personnes souffrant de solitude et d’exclusion sociale. C’est grâce à mes engagements que j’ai entendu parler de ce programme, plus précisément dans un groupe Facebook de soutien aux personnes isolées. Je suis assez sensible à la souffrance des gens qui vivent la solitude, car je l’ai déjà vécu moi aussi, et ça a été la pire période de ma vie. Mais aujourd’hui j’en suis sortie et j’aimerais pouvoir aider d’autres personnes à aller mieux aussi. Alors j’espère qu’en t’écrivant nous pourrons tous les deux nous faire un nouvel ami avec qui échanger des opinions sur la littérature, l’art et beaucoup d’autres choses. Par exemple le sport, je ne sais pas si tu aimes ça, mais moi j’adore ! Je ne rate jamais aucune game de hockey à la télévision et je supporte les Canadiens de Montréal évidemment ! J’ai grandi dans une famille passionnée par ce sport et je n’avais pas le choix de l’être aussi. Je fais du hockey depuis que j’ai 10 ans, mais j’ai raccroché mes patins il y a quelques années pour enfiler des gants de kickboxing. Ça me permet de me vider la tête et de me défouler. Je fais également du yoga pour évacuer le stress un peu moins violemment ahah. Et toi, est-ce que tu aimes le sport ? J’ai hâte d’en savoir plus sur ce qui te passionne dans la vie.

Je pense pouvoir t’écrire une lettre toutes les trois semaines, j’aimerais pouvoir le faire plus souvent, mais mon travail et ma vie de famille me prennent beaucoup de temps. Je pourrais peut-être t’envoyer une lettre supplémentaire de temps en temps si j’ai un moment de calme. En tout cas, sache que je suis ravie de t’écrire et d’apprendre à te connaître au travers de ces courriers. Je souhaite que l’on puisse devenir amis !

J’espère que tu apprécieras cette prise de contact et j’attends avec impatience la première lettre de ta part.

À très bientôt,

Caroline

PS : je te joins une photo de moi pour que tu puisses mettre un visage sur mon nom !

*Rappel : Les personnages ainsi que leur correspondance sont fictifs.

Bonjour Caroline,

Je te remercie de m’avoir écrit cette première lettre ! Si tu savais à quel point je suis enthousiaste à l’idée d’avoir cette correspondance !

Je vais essayer de suivre ton modèle et de te dire quelques trucs sur moi. Tu sais déjà que je m’appelle Félix, j’ai 30 ans et j’ai une formation d’électricien. J’avais vraiment envie de faire un métier manuel et pratique et je trouvais que ça me correspondait bien. J’ai commencé quand j’ai eu 19 ans, mais j’espère que dans quelques années quand je sortirais je pourrais faire autre chose.

Je suis impressionné par ton parcours, tu as l’air de vraiment apprécier les gens. En tout cas, sache que je te suis reconnaissant d’engager cette conversation avec moi et je comprends bien tes impératifs de temps et ta volonté de ne pas parler de tes enfants. Moi-même j’ai une petite fille et parler d’elle à des inconnus me mettrait aussi mal à l’aise. Mais je peux te dire qu’elle a 8 ans et que je suis très fière d’elle, c’est une petite fille adorable et très drôle. Malheureusement je ne la vois pas autant que je le voudrais. En fait, je me sens plutôt seul ici, et puis mes journées se ressemblent beaucoup. En prison le temps n’est plus quelque chose de linéaire, mais de cyclique. Chaque jour se déroule selon la même routine et les grains de sable qui viennent perturber cette machine bien huilée sont rares. C’est une des raisons pour lesquelles je suis heureux d’avoir enfin quelqu’un à qui parler, quelqu’un de l’extérieur. J’ai attendu 2 ans sur la liste de l’association avant d’avoir la chance de pouvoir discuter avec toi, alors c’est un véritable évènement pour moi ! J’espère que nous nous trouverons des intérêts communs au fil du temps, mais je vois déjà que nous sommes tous les deux féru de littérature. J’aime particulièrement les romans policiers, j’ai lu tous les Agatha Christie qui étaient disponibles à la bibliothèque de la prison, alors je commence à lire des livres fantastiques. Si tu en as déjà lu peut-être pourrais-tu m’en conseiller quelques-uns. Et toi quel est ton genre littéraire préféré ?

En ce qui concerne le sport, je n’en ai jamais vraiment fait, à part un peu de soccer avec mes amis dans la cour de l’école. En revanche, j’aime aussi beaucoup regarder le hockey à la télé ! Mais je pense que nous allons avoir un problème car je supporte les Bruins de Boston ! Mais bon, j’accepte de continuer à converser avec toi. Qui sait, peut-être que je pourrais te faire entendre raison ! En tout cas, j’aimerais moi aussi trouver une activité qui me vide la tête comme toi et le kickboxing. Peut-être que tu pourrais mieux m’expliquer les différences entre ça et les autres arts martiaux ? Ce qui est sûr c’est que le yoga n’est définitivement pas pour moi, je suis le genre de personne qui ne tient pas en place une seconde.

J’ai hâte que tu reçoives cette lettre, j’espère qu’elle te permettra de mieux me connaître et que dans l’avenir nous allons devenir amis.

À bientôt,

Félix

PS : Je te remercie pour la photo, ça me fait plaisir de savoir à quoi tu ressembles !

Ce récit fictionnel s'appuie sur le témoignage de bénévoles, ainsi que sur les conseils dispensés par le « Prisoner Correspondent Project » pour la rédaction d'une première lettre.

Pour plus d'informations, voir la partie « Méthodologie du récit fictionnel dessiné ».

Derrière cette fiction se cache une réalité, celle de la nécessité pour le prisonnier d'un lien avec l'extérieur. Du 18e siècle à nos jours, découvrez la genèse des programmes de correspondance carcérale et leurs bénéfices pour les personnes incarcérées et leur correspondant.

REPORTAGE

La correspondance carcérale : un projet humain

En avril 2015, le gouvernement Harper impose des compressions budgétaires aux programmes de réinsertion sociale. La subvention de 80 000 $ par an pour le Cercles de Soutien et de Responsabilité du Québec et celle de 70 000 $ pour l'Association de rencontres culturelles avec les détenus (ARCAD) sont résiliées. L’ARCAD, qui existait depuis 50 ans, cesse ses activités en cours au Québec. Elle permettait aux personnes incarcérées de participer à des activités avec des bénévoles, ainsi que de correspondre avec eux. Depuis, les organismes qui proposent des programmes de ce type se font rares au Canada.

À Montréal, le groupe « Prisoner Correspondent Project » créé en 2007 offre aux personnes LGBTQ+ incarcérées au Canada ou aux États-Unis, un service de jumelage avec des bénévoles qui souhaitent correspondre avec eux. C’est l’une des seules organisations offrant un service de ce genre que l’on peut trouver au Québec. Pourtant, selon les chiffres d’Alter Justice, seuls 61 % des personnes incarcérées ont une relation conjugale et 55,1 % ont des enfants (2015). De nombreux détenus n’ont pas de famille ou n’ont pas de contact avec elle, et la plupart souffrent de la solitude et de l’isolement social suscité par la prison. Actuellement, plus de 2300 détenus attendent de trouver un correspondant, pour le seul « Prisoner Correspondent Project ».

Un projet social né au 18e siècle

Les services sociaux en prison ne sont pas un phénomène nouveau selon Johane Martel, professeure en travail social à l’Université Laval. Au 18e siècle, après la Révolution américaine et les apports du siècle des Lumières, on redécouvre des idées datant de la période gréco-romaine. Parmi celles-ci, le fait que l’humain est perfectible de par sa nature. L’incarcération serait donc le moment idéal pour le perfectionner.

« La prison devient un moment où l’humain peut faire pénitence et c’est d’ailleurs depuis cette époque qu’on l’appelle pénitencier. […] Et si la prison est désormais un moment de repentance et de méditation, pourquoi est-ce qu’on ne permet pas la correspondance avec des gens de la collectivité, pour les ramener dans le droit chemin ? C’est là que née la correspondance en prison. » - Johane Martel

Si cette correspondance joue un rôle essentiel, c’est bien parce qu’elle permet de créer des connexions avec l’extérieur, avec des citoyens qui représentent la normalité. La personne incarcérée peut parler de son quotidien, de l’après-prison, être écoutée et conseillée.

« Pour eux c’est la bouée qui, souvent, leur permet de survivre quand ils sont en prison. C’est aussi l’éclat de lumière qui les encourage à modifier leur comportement, pour un jour retourner dans la communauté et devenir un modèle, comme la personne avec qui il communique. » - Johane Martel

Selon Stéphane Doucet, membre du collectif « Prisoner Correspondent Project », recevoir du courrier c’est aussi montrer que dehors quelqu’un se soucie de nous, et ça décourage les codétenus de faire usage de violence et d’intimidation. Mais prendre part à des projets de ce type, ce n’est pas bénéfique uniquement pour le prisonnier : ça l’est aussi pour la personne qui est bénévole. Cela lui permet de rencontrer des êtres humains avec des chemins de vie différents, d'élargir sa compréhension de la société et parfois, s’il s’entend bien avec son correspondant, de se faire un nouvel ami. Selon Johane Martel, les bénévoles se présentent parfois avec l’envie d’enseigner quelque chose à une personne en prison mais, le plus souvent, ils veulent aider quelqu’un d'autre à ne pas se couper de la société, et l’encourager à devenir meilleur. Ils sont de véritables soutiens émotionnels pour une personne incarcérée. Savoir qu’une personne incluse dans la société lui porte de l’intérêt, brise le sentiment d’invisibilité que le prisonnier ressent et remonte son estime de lui-même.

« Les personnes en prison sont tout à fait normales, des êtres humains qu’il ne faut pas réduire à leur seule identité de prisonnier, donc de dangereux. Le bénévole c’est la bouée de secours pour une réinsertion sociale réussie. Il n’y a pas de relation d’oppression avec le prisonnier, c’est une correspondance d’égal à égal. » - Johane Martel

Correspondre d’égal à égal est donc un facteur important de cet échange. Stéphane Doucet explique que pour le prisonnier, à la différence de l’agent correctionnel qui est vu comme l’ennemi, le correspondant est perçu comme un ami, ce qui permet de créer un lien empathique. Le bénévole accorde sa confiance à la personne incarcérée, qui lui accorde la sienne en retour.

La correspondance carcéral, un projet humain

Pour se faire connaître, le projet de correspondance de Montréal mise sur le bouche-à-oreille et sur sa présence dans le milieu carcéral, associatif et dans les revues spécialisées. Les programmes de correspondance n'étant pas légion au Canada, il faut généralement déjà être familier avec la justice, et la réinsertion sociale pour les trouver. Mais avec près d’une vingtaine de courriels chaque semaine provenant de personnes voulant s’impliquer, le Projet de Correspondance continue de prendre de l’ampleur explique Stéphane Doucet, petit à petit, lettre après lettre. Il agit comme intermédiaire entre une personne incarcérée et un bénévole, en les jumelant et en leur offrant les ressources et les conseils nécessaires pour faire de la correspondance un succès, et de deux inconnus des amis et des soutiens.

Pour participer, le détenu envoie une lettre à l’association qui consiste en une petite biographie qui sera mise à la disposition des bénévoles qui se choisissent un correspondant. En théorie, après le jumelage le collectif n’intervient plus. Cependant, il peut continuer à aider le bénévole durant sa correspondance s’il en a besoin, en recevant le courrier dans leurs locaux s’il ne souhaite pas donner sa véritable adresse par exemple. Il peut aussi arriver que la correspondance entre le bénévole et la personne incarcérée n’aboutissent pas. À l’instar d’une rencontre ordinaire, les correspondants peuvent échouer à se trouver des points communs et désirent cesser leurs échanges. Le collectif est alors là pour leur trouver à chacun un nouvel interlocuteur.

Le travail des membres du Projet de Correspondance ne s’arrête pas là. Comme ressource, l’association fournit également de la documentation directement au prisonnier ou par l’intermédiaire de son bénévole si son correspondant le lui demande. Cela peut concerner les droits du détenu, comme la façon de se faire tatouer ou d’avoir des relations sexuelles en prison de manière sécuritaire. Ce type de publication, qui va à l’encontre du règlement des prisons, est parfois intercepté par le personnel pénitentiaire qui contrôle le courrier. En effet, la correspondance en milieu carcéral est régie par un certain nombre de règles et d’interdits. L’envoi de messages codés, de drogue, de tabac, d’armes, d’appareils électroniques, ou plus étonnamment de cartes musicales par exemple, sont donc quelques-uns des éléments à proscrire dans un courrier (Service Correctionnel du Canada).

Les activités du projet de correspondance sont en partie financées par les groupes de recherche et d’intérêt public des universités McGill et Concordia. Mais le collectif vit surtout grâce aux dons de particuliers et ne reçoit aucune aide gouvernementale. Une des raisons derrière cet état de fait est l’idéologie majoritaire au sein des groupes qui proposent ce genre de service à travers le monde. En effet, un grand nombre d’entre eux souhaitent l’abolition de la prison (destinée à punir le crime) et la mise en place d’un projet social à grande échelle, qui mette plutôt l’accent sur l’insertion sociale pour prévenir la criminalité. Cependant, cette prise de position politique n’a pas obligatoirement à être partagée par les bénévoles, qui peuvent avoir un avis contradictoire sur le sujet.

Selon Johane Martel, le maintien de ces programmes et leur développement est essentiel pour permettre la création d’un attachement sain, qui fera du bénévole un modèle sociétal positif pour la personne incarcérée et l’encourager à réintégrer la collectivité à sa sortir.

« Outre la peur qu’on peut naturellement avoir du prisonnier, outre les aspects potentiellement négatifs et très rares qu’on peut trouver dans une relation bénévole-prisonnier, les bénéfices pour le bénévole, la prison et le prisonnier outrepasse de beaucoup les inconvénients. » - Johane Martel

Méthodologie du récit fictionnel dessiné

Afin de rédiger les premières lettres fictives échangées par un bénévole et une personne incarcérée, nous sommes entrés en contact avec Stéphane Doucet, membre du collectif "Prisoner Correspondence Project". Nous avons pris connaissance du fonctionnement de l'association et de la mission que les membres se sont donnée, soit celle de créer un pont entre la prison et l'extérieur, et d'encourager à cultiver le lien humain dans cet espace d'isolement social. Stéphane Doucet nous a fait part de son expérience et du retour des bénévoles sur leurs correspondances. Nous avons aussi interrogé Emily Mayer*, bénévole dans le programme qui a échangé des lettres avec 6 personnes incarcérées. Nous nous sommes inspirés de son expérience ainsi que des explications de Stéphane Doucet sur le projet, afin de nous assurer de respecter et retranscrire le plus justement possible les raisons de leur participation à ce type de programme, et créer une correspondance fictive réaliste.

* Nom fictif

Il nous a été impossible de contacter une personne incarcérée participant à ce type de programme. Cependant, nous nous sommes entretenus avec Stéphane Bouchard, qui a vécu l'incarcération et nous a informé sur le fonctionnement de l'envoi et de la réception du courrier dans un pénitencier.

Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite.

Réalisation du projet

Recherche, rédaction et conception : Alexia Bille

Dessins : Fifi Ezzekmi

Created By
Alexia Bille
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