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BENEDICT:«Dix minutes à côté de lui, c’était l’enfer» Féminin PluriElles #5 - Dossier spécial sur les violences conjugales

Dossier paru le 1er mai 2021

Temps de lecture : 5 minutes

Pour ce 5ème épisode de Féminin PluriElles, nous vous proposons un dossier spécial consacré aux violences conjugales. Pendant plusieurs mois, nous avons rencontré des femmes de la communauté acadienne et francophone qui ont toutes connu la violence d’un mari ou d’un conjoint. Elles ont accepté de partager avec nous leurs histoires, leurs blessures et surtout leur résilience pour se reconstruire après le traumatisme. Dans les dernières parties de cet épisode, nous offrons la parole aux expertes et spécialistes de cette question, pour mieux comprendre les mécanismes de la violence fondée sur le genre.

Partie 3 : découvrez l'histoire de Benedict

Pour Benedict Watchi, c’est un poids, un fardeau mais aussi une force et un combat. La Prince-Édouardienne d’adoption, arrivée il y a sept ans de République Centrafricaine (RCA) avec ses deux filles, veut dénoncer les violences conjugales qu’elle a endurées afin d’éveiller les consciences. «Les femmes doivent se mettre debout et prendre courage. Elles ne doivent pas avoir peur, elles ne seront jamais toutes seules, exhorte-t-elle en nous recevant dans sa maison de Charlottetown. Il ne faut pas être faible devant les hommes violents, sinon ils vont te déformer et te laisser des blessures, tu risques de perdre tes amis et ta famille.»

La quadragénaire est restée un an et demi avec son ex-compagnon violent. Un an et demi de jalousies, d’insultes, d’humiliations, de coups, dont Benedict a peiné à se libérer. Mi-2019, ils se rencontrent par l’intermédiaire d’une amie commune. «J’ai peur des hommes, j’ai reçu beaucoup de violence dans ma vie, mais il m’apportait beaucoup de joie et je suis tombée amoureuse de ses quatre enfants», partage Benedict qui décide de lui faire confiance. Très vite, leur relation s’accélère et dès le mois de juillet 2019, ils se fiancent. Dans la foulée, les préparatifs du mariage commencent.

L’homme gentil et attentionné se révèle peu à peu possessif et colérique, impulsif et capricieux.

Le premier épisode de violences se produit le 15 décembre 2019, Benedict se remémore chaque instant de cette soirée-là. Elle lui a organisé une surprise en invitant au restaurant une quinzaine de personnes qu’elle connaît et qui la soutienne depuis son arrivée à l’Île-du-Prince-Édouard. «C’est la première fois que je m’ouvrais à un homme comme ça, je lui donnais beaucoup de valeur», confie-t-elle.

Lors de cette soirée, tous les invités complimentent et louent les qualités humaines de Benedict devant son futur mari. Lui n’en croit pas un mot et, de retour chez elle, il s’emporte, la prenant violemment à partie : «C’est faux, tu n’es pas comme ça! Comment tu as pu connaître des gens aussi vite?»

Il la bouscule, la pousse dans les escaliers, lui enserre les poignets, l’attrape par le cou et l’étrangle.

«Je ne le reconnaissais plus, j’étais seule sans défense, il avait changé de visage, ça m’a fait mal au corps et au coeur», souffle-t-elle. Après ce qui lui paraît une éternité, elle parvient à le calmer et à le faire partir.

Deux jours plus tard, il l’appelle pour s’excuser à chaudes larmes. Émue, Benedict décide de lui accorder le bénéfice du doute. Elle se convainc qu’il est «juste un peu trop jaloux», que les événements traumatisants qu’il a vécus au Libéria avant son arrivée au Canada expliquent sans doute son comportement.

«Je voulais l’aider, je ne voulais pas le quitter au premier problème», dit-elle.

Mais la situation empire et «les chamailleries s’aggravent». Il se met en tête qu’elle «couche avec tout le monde». Il suffit qu’elle discute avec un autre homme pour qu’il entre dans des fureurs noires, l'humiliant en public. «Même quand je conduisais, je n’avais pas le droit de regarder à droite ou à gauche sinon ça voulait dire que je regardais d’autres hommes», relate Benedict. Le jour même de son anniversaire, parce qu’elle est au téléphone avec l’un de ses amis, il la frappe. À chaque fois, il promet de changer, à chaque fois, il recommence.

Benedict n’ose pas appeler la police de peur qu’il soit renvoyé au Libéria. «J’aurais dû y aller dès le début», regrette-t-elle aujourd’hui.

La volonté de contrôle de son ex-partenaire redouble alors que Benedict jongle avec son travail d’éducatrice en petite enfance et son job de femme de ménage, la nuit. «Il devait être là où j’étais, il m’accompagnait au travail, me ramenait à la maison. Il venait chez moi en pleine nuit pour ensuite me reprocher de coucher à droite à gauche alors qu’il savait que j’étais au travail», raconte-t-elle. Et de lâcher : «Il voulait me forcer à quitter ma vie.»

Afin d’asseoir définitivement son emprise, son ex-conjoint veut à tout prix emménager avec elle. Sous la pression, Benedict finit par céder et l’autorise à venir habiter chez elle les fins de semaine.

«Ça n’allait toujours pas alors que je lui donnais ce qu’il voulait, il n’arrivait pas à laisser ses jalousies. Dix minutes à côté de lui, c’était l’enfer, murmure-t-elle. Quand il était là, je ne pouvais pas téléphoner sans mettre le haut-parleur, il me frappait devant mes filles, les insultait.»

En désespoir de cause, Benedict contacte certains de ses proches pour tenter de le raisonner. Rien n’y fait. Malgré le soutien de sa belle-famille, elle se heurte à un mur de rage. Un soir, après une énième crise, elle se résout à couper les ponts, épuisée. Le répit est de courte durée. Deux semaines plus tard, il tambourine à sa porte au petit matin, la réveillant en sursaut. Benedict ressent encore son coeur s’emballer, entend encore les injures et la brutalité la submerger.

Pourtant, elle lui pardonne à nouveau. Le couple ouvre même un compte joint en vue d’acheter une maison et Benedict lui trouve un travail de nuit à ses côtés. Son conjoint ne se prive pas d’alimenter son sentiment de culpabilité, lui répétant à l’envi qu’il ne peut pas vivre sans elle, qu’il se laissera mourir si elle part.

Cela fonctionne tant bien que mal jusqu’à ces deux nuits de novembre 2020. Ces deux nuits où il la gifle et lui crache au visage au travail.

«Il m’a harcelée, ça a dégénéré, il a posé la main sur moi, on a commencé à se bagarrer, je n’en pouvais plus», débite Benedict d’un ton de mitraillette. Pour elle, c’est la goutte d’eau. «J’aime mon travail, j’y mets tout mon coeur et on allait se faire virer à cause de lui, enrage-t-elle. J’ai dit ‘stop, c’est fini, je me respecte et je ne terminerai pas l’année avec toi’». De nouveau, il tente de la récupérer, de nouveau, il s’excuse.

«C’était trop tard, je lui avais assez pardonné, je voulais retrouver ma dignité. Je l’ai quitté, sinon un jour, seule avec lui, ça aurait été la mort», livre-t-elle.

Quelques mois après la rupture, la cassure est toujours là. Benedict ferme les portes à double tour derrière elle, regarde systématiquement au-dessus de son épaule ou dans le rétroviseur de son auto avec cette angoisse qu’il la suive. «Je suis extra-prudente, j’ai toujours peur qu’il me fasse du mal», glisse-t-elle. Récemment, elle a dû appeler la police car il continuait à fureter autour de chez elle. Si Benedict ne cesse de se poser des questions sur ces longs mois de souffrances, elle a désormais décidé de vivre pour elle.

Texte, photos et vidéos/sons : Marine Ernoult

Les autres parties de ce dossier spécial sur les violences conjugales :

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Féminins PluriElles est un projet d’Actions Femmes, l’organisme qui représente les femmes acadiennes et francophones de l’Île-du-Prince-Édouard. Ce projet de sensibilisation vise à montrer toute la diversité des femmes qui composent notre communauté et à partager leurs réalités et leurs défis. Pour cet épisode spécial, Actions Femmes ÎPÉ a bénéficié du soutien financier du gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard.

Plus d’info : afipe.ca