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LA PISTE DU P'TIT MATIN Vol au dessus d'un nid de vautour

Il y a comme une délivrance à débuter le balisage. A s’extraire de son écran plat, à laisser fichiers, plans, tableaux enfin ficelés, reposer dans la mémoire vive de l’ordi. A charger le coffre de la voiture, piquets, massette, tronçonneuse et scie, on ne sait jamais, le balisage de jour et de nuit bien rangés à portée de main pour prendre enfin la route de la Pouncho. Comme un départ en vacances finalement, la carte scotchée à l’avant et le couteau à tout faire dans la poche.

Hier, ce fut donc le coup d’envoi du balisage. Avec une heure de retard, pas grave ! La nature n’attend pas après nous, c’est plutôt l’inverse, nous dépendons d’elle, de sa générosité et de ses caprices. Elle impose ses règles, elle propose, nous disposons.

Le balisage des Templiers débute toujours par le Causse Noir. En un sens, c’est logique. Première balise posée au P7, à la sortie de la terrible côte de Carbassas et son passage canadien marquant l‘entrée dans le domaine forestier. On y accède par la première grande piste que l’on croise à gauche face à la route conduisant à l’aire d’envol de la Pouncho. Ce bon chemin carrossable n’a pas de nom cartographié mais si nous devions lui en donner un, ce serait…« la piste du p’tit matin » parce qu’en ouverture de l’Endurance Trail le vendredi puis celle des Templiers le dimanche, c’est l’accès direct aux parcours pour se mettre enfin dans le voltage de la course. A son entrée, il faut pousser les deux planches barrant la piste, le frais vous envahie, la radio crachote déjà ses premiers messages. Dans la voiture ouvreuse ça ne chantonne pas, ça ne dit pas un mot, les mains crispées sur le volant, la frontale braquée sur la carte et le tableau de secours.

Le balisage, c’est déjà prendre le pouls des Templiers. C’est rentrer en intimité avec le tracé qui sur cette section de causse en direction de Betpaumes, ondule gentiment, sans caprice, avec sagesse. C’est idéal pour un début, comme une longue caresse, comme un long souffle plein de retenu. C’est créé ce pointillé qui le jour J sera plein et délié en un cercle fermé. C’est rentrer dans la carte, s’en imprégner, la décortiquer, lui donner enfin vie.

Le balisage, ce sont également des rencontres. Qui peut-on croiser sur ces sentiers isolés ? Surtout des agriculteurs, j’hésite à dire «paysan», je lui préfère le mot «éleveur» comme Renaud, installé à Mas de Bru avec son épouse pharmacienne à l’hôpital de St Affrique. Il ne faut jamais hésiter à s’arrêter sur le bord de la chaussée et prendre le temps d’écouter car ces hommes, ces femmes sont dans le temps long, celui des quatre saisons. Cet éleveur, il nous accorde un droit de passage vers Grand Camp, parle d’une voix douce, apaisée même si parfois, la discussion déclenche chez cet homme posé, une sourde colère sur des sujets à vif tels que ceux suscités par la présence de la chenille et du loup. Sur la processionnaire qui l’an passé défigura le Causse Noir, son avis est clair «de nombreuses espèces ont disparu, la mésange, le geai, le coucou mais aussi les fourmis. Je me souviens quand j’étais gamin, je suis né ici sur le causse, j’avais une trouille bleue des fourmilières. Mais aujourd’hui, nous n’en avons plus, elles ont presque disparu alors que les fourmis sont des grosses consommatrices de ce type de chenilles». Immanquablement, nous glissons sur le sujet du loup qui sur le Larzac relança ces deux dernières années une forte mobilisation, toute sensibilité syndicale réunie, sur la tolérance ou non à accepter la présence du canidé aux dents longues. Nous évoquons bien entendu la situation critique de Bengouzal, la ferme épicentre qui enregistra cette année des attaques en rafale, qui ont donné des insomnies à Jean Paul l’éleveur et…des cheveux blancs. Renaud de constater «là, il semble que le rythme des attaques se soit ralenti, peut être en raison de l’ouverture de la chasse. Le loup est sensible au bruit». Puis il hésite un instant, il me regarde fixement «d’ailleurs je voulais vous dire à propos des Templiers, tant qu’il y aura des coureurs et pas seulement le jour de la course mais toute l’année, cela peut retarder et même repousser la présence du loup loin de nos fermes». Je ne cachais ma surprise, je suis si souvent pris à partie à propos de ces coureurs, MES coureurs, invasion barbare et responsable de tous les maux de ce grand causse malade. Je suis touché. C’est mon petit bonheur pour cette fin de journée.

Plus tard en après midi, je croise Jacques. Je ne le reconnais pas de suite au volant d’une jolie voiture roulant au pas. Nous nous sommes garés mutuellement sur le bas côté qui venait d’être passé au broyeur, les buis en souffrance, hachés menus, reposant sur le flanc, un vrai saccage. Jacques est bénévole sur les Templiers, sa mission avec son compère Yvon, est celle de pointer les coureurs avant la descente sur Massebiau. Cet ancien militaire qui chaque année calcule les coordonnées GPS de son PC au mètre près est également passionné de faune sauvage. Qu’il neige, qu’il vente, Jacques ne lâche pas le short avant la Toussaint, voir le 11 novembre même lorsqu’il s’engage dans les travers, longue vue dans le sac à dos, pour gagner son poste d’observation. Vol des grands rapaces, nidification puis envol des petits aiglons, il notifie chaque information captée, sources précieuses pour évaluer le cycle de reproduction et d‘installation du vautour moine et de l’aigle royal. «On vient juste de poser un appareil photo avec déclencheur à cellule pour espérer flasher l’aigle». Au dessus de nos têtes, deux vautours pèlerins sont en apesanteur, déclinant des arabesques dans l’aspiration des vents tournoyants. Sont-ils eux aussi en observation ?

Created By
GILLES BERTRAND
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Credits:

Gilles Bertrand Photography

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