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qu'est devenue la jeune fille a la bannière etoilée ? 6 juin 1945, Utah Beach, premier anniversaire du Débarquement. Danièle Patrix, 6 ans, porte une robe aux motifs de la bannière étoilée, confectionnée par sa mère avec de la toile de parachute. 75 ans plus tard, son histoire inspire un documentaire.

Elle affiche sur la photo une la moue boudeuse des enfants qu'on force à participer à une commémoration. C'est trompeur. Ce 6 juin 1945, pour l'inauguration à Utah Beach de la stèle en hommage aux soldats de la 1st Engineer Brigade, un an après le Débarquement, Danièle Patrix, 6 ans, est fière. Les autres fillettes participant à l'hommage portent des tenues bleu-blanc-rouge, elle, arbore une robe manches courtes aux couleurs du drapeau américain.

"Il faisait beau ce jour-là, ma mère avait réalisé une arche en fleurs près de l'actuel café ("Le Roosevelt" aujourd'hui, où elle nous donnera rendez-vous). Ma mère voulait rendre hommage aux libérateurs : elle a utilisé de la toile de parachutes pour me confectionner cette robe". Un bout de chiffon bleu, des étoiles réalisées au pochoir. Et l'habilité de Cécile, mère au foyer couturière. Des Américains sont présents ce jour-là, dont une photographe épouse de soldat. Elle immortalise l'instant solennel, et offrira plus tard cette photo à la famille.

Juin 2014. Danièle alias "Dany" Patrix Boucherie

Le père de Danièle, Paul, est mécanicien. Il avait débarqué en 1942 à Casablanca avec les Alliés, lors de l'opération Torch, avant de revenir en Normandie. "C'était un taiseux, il ne nous a jamais rien raconté sur cette expédition", souffle celle que tout le monde, y compris dans le bar d'Utah, surnomme "Dany".

Lors du Débarquement, un an plus tôt, Danièle est donc entourée des siens : "Je me souviens d'un jour curieux, mais calme. Les fusées éclairantes illuminent le ciel, j'ai vu les GI arriver depuis la plage, les tanks et les jeeps au milieu de la chaussée. Ils m'ont donné du chocolat, des sucreries que je récupérais dans mon tablier". Personne dans le village, sauf sans doute quelques résistants du réseau Alliance, présent dans la région, n'avait été au courant du D-Day, de l'invasion alliée.

Dany : "On s'est endormi Allemand, on s'est réveillé Américain. Par chance, autour de nous, il y a eu peu de blessés, pas même d'affrontements directs. Même les Allemands cachés dans le clocher de l'église se sont rendus sans résistance"

Les bombardements, les maisons détruites, les milliers de victimes en Normandie (près de 18000) ne parviennent pas à gâter l'enthousiasme de la fillette d'alors. La famille Patrix héberge trois Américains, dont "Larry, un grand nounours aux yeux bleus", contre lequel Danièle s'endort parfois.

Alors que les troupes alliées avancent dans l'Hexagone, " la vie recommence, c'est à nouveau beaucoup de bonheur". A Sainte-Marie-du-Mont, des denrées nouvelles, emmenées dans les bagages des Yankees font leur apparition. Danièle découvre l'ananas au sirop, les premiers mots en anglais, la sérénité d'une vie normale presque retrouvée. La joie de vivre.

Dany et sa fille Flo, au musée du Débarquement à Utah Beach, où est exposée sa robe.

Durant la période d'occupation nazie, toute la cote normande vit sous pression. On craint, comme le pressent le maréchal Erwin Rommel, initiateur du mur de l'Atlantique, que les Alliés ne préparent une opération d'envergure. "On ne souffrait pas physiquement, mais on n'était pas libres", se souvient Danièle, "on les côtoyait..." Dans la fosse de son garage, son père cache un "petit Alsacien", comme elle le nomme encore, "un Malgré-Nous" originaire de Sélestat (Bas-Rhin) qui possède un vélo et qui refuse de combattre. " Un matin, il s'est volatilisé, est reparti chez lui...On est resté en contact bien après la guerre".

Dany : "Un combattant allemand, qui avait même participé à la bataille de Stalingrad, a choisi de rester en France...c'est devenu mon oncle Hans"

Le ressentiment allemand ne s'est pas toujours estompé. "Les "Boches", comme on disait, étaient nos ennemis, oui, mais maintenant, ça parait hors du temps cette haine", s'insurge Danièle. Avec Flo, sa fille, elles se souviennent que l'invitation faite aux Allemands pour les cérémonies de 2015 avaient soulevé des protestations parmi des "très virulents" dans la campagne normande.

Chez les Patrix-Boucherie (son nom d'épouse), l'Allemagne est même entrée dans la famille : "A la fin des années 50, un combattant allemand, qui avait même participé à la bataille de Stalingrad, a choisi de rester en France, et c'est devenu mon oncle Hans", sourit Danièle, "c'était un grand et chic type, des amours se sont créés, c'est normal...Généralement, les Allemands étaient respectueux des femmes, ce qui n'a pas toujours été le cas des Américains".

Les années d'après-guerre, la fillette continue à aller au monument, le 6 juin, avec ses parents. Sa mère lui coud une seconde robe, plus grande. Elle le portera jusqu'à ses 9 ans.

"Cette robe, c'était mon laissez-passer,elle m'ouvrait toutes les portes pour aller faire signer notre livre d'or"

Cécile, la mère de Danièle, toujours très reconnaissante aux Américains, souhaite conserver des traces de ses héros d'hier et d'aujourd'hui. Avec sa fille qui peut "se faufiler partout" , elle commence en 1947 un livre d'or. Commémorations, banquets, inaugurations. " C'était une époque différente, on pouvait échanger, côtoyer de près des généraux, des élus", trace Flo qui a repris le flambeau de ce précieux morceau d'histoire. La première signature est celle du colonel Robert Sink, venu à Utah Beach en 1947. Cet officier commandait le 506e régiment d'infanterie dont faisait partie la Easy Company, rendue célèbre par la série "Band of brothers".

Ce livre d'or devient le témoignage de l'histoire parfois tourmentée de la France, et plus particulièrement de la Normandie : Vincent Auriol, René Coty pas encore président, les généraux Gavin ou Lawton-Collins ont apposé leurs signatures. Tout comme le général de Gaulle, qui, s'il n'est jamais venu lors d'une cérémonie officielle du D-Day, a apposé sa griffe et s'est laissé prendre en photo en 1960.

Au musée du Débarquement à Utah Beach.

La robe de la "liberté", le livre d'or. L'histoire aurait pu s'en tenir là. Le hasard en décide autrement. En juin 2015, à Saint-Côme-du-Mont, à cause d'un largage défaillant, Flo Boucherie, la fille de Dany, prend le temps de discuter avec une Américaine. Elle s'appelle Christian Taylor. Ce jour-là, cette productrice à Chicago accompagne son fils Hunter, soldat de la 101e division, membre de la délégation américaine. "Christian pensait que tous les Normands qui avaient vécu le Débarquement étaient morts, ou presque. Elle m'a même demandé stupéfaite : "elle est encore vivante votre mère ?"", se remémore Flo.

Flo boucherie : "Si ma grand-mère était encore là, elle trouverait ça complètement dingue que sa robe ait pu traverser tout ce temps..."

Le coup de foudre est réciproque. Les deux familles passent trois jours à se découvrir. Deux mois plus tard, Flo traverse l'Atlantique pour séjourner un mois chez Christian, qui a flairé "la belle histoire de la robe". L'idée d'un film germe en 2017. Un an après, l'équipe de tournage débarque à son tour à Sainte-Marie-du-Mont pour non seulement rencontrer Dany et sa robe, mais également interviewer de nombreux témoins locaux de l'époque.

" Beaucoup d'Américains ne connaissent pas cette histoire d'amour entre les Normands et les soldats américains", décrit Christian Taylor, qui s'est entouré pour son documentaire " The girl who wore freedom" de professionnels d'outre-Atlantique, mais également de Flo, à la production. "La Normandie a changé ma vie", a-t-elle souligné, émue, lors d'une des projections, au musée Airborne de Sainte-Mère l'Eglise, à l'occasion du 75e anniversaire du Débarquement.

Un vétéran : "Les Américains, au bout de deux minutes,cette histoire ne les intéresse plus"

Aux Etats-Unis, si désormais les chaînes d'information réalisent des "live" des cérémonies avec la présence de Donald Trump au côté d'Emmanuel Macron à Colleville-sur-Mer, cet événement reste peu connu de l'Américain moyen, sauf s'il a eu un aïeul soldat durant la Seconde guerre mondiale. "Au bout de deux minutes, cette histoire ne les intéresse pas", se lamente dans le documentaire, l'un des vétérans du D-Day, " et je ne mérite pas toutes ces attentions". En mettant un coup de projecteur sur cette amitié quasi-indestructible entre Normands et Américains, Christian Taylor redonne de la fierté, une place méritée à tous ces acteurs du Débarquement.

L'affiche actuelle du film, avec la photo initiale colorisée.

Le documentaire, qui mise sur le soutien de donateurs, devrait être totalement achevé pour entrer en compétition en 2020 au festival du film d'Utah Beach. Une promotion "à l'Américaine" se poursuit actuellement dans les villes normandes, projections à l'appui. Danièle a même été sollicitée pour confectionner des écharpes ("Knighted by Dany") avec le logo du film. "L'affiche US valorise, elle, le mot "Freedom" avec en toile de fond la bannière étoilée. Liberté. Mot cher à Dany, qu'elle porte encore aujourd'hui, plus de sept décennies après, comme un étendard :

"La France est un pays libre. Il faut en prendre conscience. Cette guerre, comme toutes les guerres, était moche. Il faut aujourd'hui transmettre pour évitre que de tels drames se renouvellent. La liberté a été retrouvée, à nous de la conserver".
Sur la plage d'Utah Beach.

Il y a quelques années, Danièle a confiée à Flo sa seconde robe, en espérant qu'elle la transmette ensuite à sa fille Alyssia. L'originelle de la photo iconique, elle a accepté de la céder au musée du Débarquement, à Utah Beach. Malgré quelques réticences. "Ca a été un peu dur, mais comme on se connaît depuis toujours avec Charles de Vallavieille (NDLR : dont le père a été maire de la commune et créateur du musée), je lui ai fais confiance".

Le vêtement trône depuis, en bonne place, dans une belle vitrine, sous la photo du 6 juin 1945 , à côté d'un "Stars and Stripes" d'origine et des petites robes tricolores. Danièle sourit : "Ma robe est dans son jus, le tissu doit être plein de poussière de 45..." Des grains de sable, peut-être, mais qui n'ont pas enrayé l'histoire.

Reportage Xavier FRERE/EBRA

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