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Rakugo Une immersion dans un japon loin des clichés!

S’il était possible de parcourir les siècles à contre sens, d’apercevoir la beauté intacte du monde flottant, d’arpenter ses ruelles, d’en ressentir l’effervescence, d’y croiser ses marchands ambulants,

Robert Frederick Blum The Ameya

de s’installer dans ses théâtres aux mille lanternes ? S’il était possible de nous rendre vivantes les ukiyo-e, d’entrer dans ces estampes et d'en devenir les acteurs ?

Une telle machine à remonter le temps existe bel et bien. Elle s’appelle Rakugo. C’est un art séculaire de la parole japonaise, qui ne trouve aucun équivalent de par le monde. Il perpétue les gestes et les mots d’Edo, incarne son peuple, de la courtisane au simple quidam. Nul besoin d’initiation pour comprendre cet art, non codifié comme le Nô ou le Kabuki. Il s’adresse simplement à qui vient l'entendre.

Un conteur, seul sur une scène dépouillée du moindre décor, revêtu d’un kimono, raconte des histoires pour nous faire rire, pleurer ou frémir suivant la saison. On dit ainsi au Japon qu’il est agréable d’écouter des histoires de fantômes en été, pour se rafraîchir en frissonnant lors des plus chaudes journées.

Sensu : Éventail, dans le cas du Rakugo aux armoiries (kamon) de la famille artistique
Tenugui : Fine serviette en coton d’usages multiples

Dans ses mains, un éventail blanc et une pièce de tissu, le sensu et le tenugui , servent la gestuelle et dessinent de mouvements habiles une pléiade d’objets et de situations. Un positionnement de tête, une intonation de voix, et c’est un nouveau personnage qui apparaît. Un Japon à jamais disparu renaît sous nos yeux.

"2017© Kristophe Noël / Hans Lucas"

Rakugo signifie dans sa traduction littérale « parole que l’on fait tomber ». Chaque histoire se construit autour de la chute finale provoquant le rire ou la surprise du spectateur. Cet art séculaire restait méconnu jusqu'à notre retour en France en 2010, peut-être par la difficulté à traduire des textes aux ressorts axés sur l’homophonie.

Les yose sont des théâtres où se jouent Rakugo, Manzai et divers arts populaires. Il en existe plusieurs à Tokyo et un à Osaka (ci-contre le Yose Tenma-tenjin Hanjo-tei)
Il existe deux formes de Rakugo : Edo Rakugo de Tokyo, au style épuré et le Kamigata Rakugo d’Osaka, une forme expressive à la gestuelle plus développée.

En résidence en 2009 à la Villa Kujoyama à Kyoto, nous avons côtoyé les maîtres de la parole du Kansai, là où se pratique le Kamigata Rakugo , sa forme la plus flamboyante. Initiés à cet art comme des disciples pour les besoins d’une création théâtrale, il a lentement fait son chemin en nous, changeant notre vision occidentale de la scène, enrichissant des années de pratique artistique. Stéphane apprenait les gestes, les mots qu'ensuite j'adaptais. Cette initiation n’était que l’exorde d’un ouvrage qui me semble à présent être celui d’une vie.

Transmission d'une histoire, geste par geste

Un mangeur de nouilles dans l'histoire "Toki Udon"

Un art de l’être et de la mémoire en jeu

Certains spécialistes de la littérature orale japonaise ont démontré les procédés syntaxiques et langagiers mis en œuvre dans ce qui demeure une véritable prouesse polyphonique. De par notre observation participante, l’enseignement direct par les maîtres de la parole d’Osaka, il est un autre aspect primordial qui transparaît dans une représentation de Rakugo : c’est un art de l’être et de la mémoire en jeu. Le conteur est un performeur (récitant et acteur) qui utilise la mémoire sensorielle, son aptitude à acter et dire le texte mais aussi la mémoire du peuple japonais.

Le Rakugo comme présentification scénique d’un Japon révolu

Un monde à jamais disparu renaît chaque soir dans les théâtres japonais: l’époque Edo, ses vieux métiers, ses dialectes, l'apogée de ses arts populaires ; l'époque Meiji et ses bouleversements, l'ouverture à l'occident et son influence sur tous les aspects du quotidien.

Robert Frederick Blum The Silk Merchant
Population d'Edo
Marchands ambulants sous Meiji

Depuis des siècles, les gestes et chants significatifs des corps de métiers (vendeur de rues attisant le feu, service du thé par une geisha), les coutumes et loisirs (pêcher, fumer la pipe), sont transmis geste par geste, mot par mot, de maître à disciple à travers le principe du geinô . Comme le souligne Françoise Champault :

« La technique ne signifie pas technique comme simple moyen pour arriver à une fin, mais implique la présence de l’artiste en elle. », in Champault Françoise, « Japon et ethnoscénologie quelques considérations linguistiques » in La scène et la Terre, Internationales de l’imaginaire n°5, BABEL/Maison des cultures du monde, Arles, 1996, p.238.

Un calligraphe dans "Histoires tombées d'un éventail"

Grâce à l’acquisition de cette technique et d’un répertoire qui se joue depuis près de 400 ans, le public des yose , ces théâtres japonais dédiés aux arts populaires, assiste non seulement à la narration d’un conte mais aussi découvre ou se ressource devant la vision (imaginaire) d’un japon qui n’est plus ; hors la survivance de certains folklores et artisanats. Tout un contexte temporel et socioculturel est présentifié par le rakugoka.

Tous droits réservés, 2017 © Sandrine Garbuglia/ Cie Balabolka

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