«Y a un truc à faire en Belgique» Inspiré à son fondateur par les États-Unis, Adoré ou honni, le Parking 58 restera le symbole d'une conception de Bruxelles dédiée à la voiture. Il ferme ses portes ce 1er août. Mais son héritage perdure.

Chez les Bruxellois et les touristes, le parking 58 était surtout connu pour son panorama imprenable.

Dans les livres, sur les plans périmés et dans les mémoires, le paquebot de 10 étages du Parking 58 restera un symbole. Celui d’un Bruxelles entièrement dédié à la reine automobile, conçu dès l’expo universelle comme une vitrine. «Le carrefour de l’Europe au sens propre», relate Jérôme Matagne, chargé de mission à Inter-Environnement Bruxelles (IEB). «La Ville charge en 1955 le bureau Tekhné d’établir une sorte de plan directeur de ce que deviendrait le Pentagone. L’idée, reprise jusqu’au niveau de la CECA, est que Bruxelles devienne la plaque tournante du réseau routier européen. Sur les plans Tekhné publiés en 62, la place De Brouckère porte ainsi le nom de “carrefour N°1”. C’est de lui que part toute l’équation».

Le plan Tekhné de 1962 (source Arau) et un détail de la place de Brouckère dudit plan (source dewereldmorgen.be) voulaient faire de Bruxelles le "carrefour de l'Europe".

Sur ce plan (cliquez ci-dessus à droite), on distingue nettement les trémies du Parking 58. Qui porte bien son nom, rassurez-vous. « Il est terminé fin 57 pour s’ouvrir en avril 58 », date Nicolas Godon, directeur du marketing et de la communication chez Interparking, multinationale née du succès du Parking 58. «Claude De Clercq, vice-champion du monde de ski nautique, se rend aux États-Unis en 1955. Il y retrouve son frère Guy. Et y voit les premiers parkings à étages. “Y a un truc à faire en Belgique”, se disent les deux hommes». Mais où ? C’est la Ville de Bruxelles qui donne en concession le terrain des anciennes halles, où se courraient jusqu’alors des courses de lévriers. Ceci dit, «les débuts sont très difficiles», assure Nicolas Godon. «Car l’Expo 58 se déroule au Heysel et les visiteurs n’en profitent pas pour visiter le centre».

Nicolas Godon, directeur marketing et communication du groupe Interparking, assure que ce garage est un authentique jouet de l'époque du parking 58. Les Dinky Toys par contre, sont des rééditions.

Un choix réellement peu inspiré ? Ce n’est pas l’avis d’IEB. Qui revient au plan Tekhné. «On n’a jamais eu la preuve d’un délit d’initiés. Ce qu’on sait, c’est qu’en 55, Paul Vanden Boeynants, échevin bruxellois des Travaux Publics, propose le terrain à Blaton, qui lui-même se tourne vers De Clercq. Le plan Tekhné n’est rendu public qu’en 1962, c’est vrai, mais VDB était au courant. À l’époque, c’est comme ça que ça fonctionnait ». Interparking, qui pesait en 2016 410 millions de chiffre d'affaires, ne confirme pas.

Le Parking 58 incarne dès sa naissance cette vision de «modernisation et amélioration de l’esthétique de la cité», souligne Jérôme Matagne. «C’est un parti pris fonctionnaliste qui dicte l’urbanisme d’alors : des quartiers de bureaux, des quartiers de shopping et des quartiers-dortoirs, principalement en banlieue et à la campagne. L’optique est donc de rendre le centre accessible en voiture. On se parque sur la Grand-Place. Les rues où flâner, pour aller à l’Inno, à la rue Neuve, au cinéma, doivent être pacifiées. Mais les grands boulevards doivent y amener le Belge au plus près». Même si on ne compte qu’une voiture pour 16 habitants en 56, pour 1 pour 2 en 2016. « En 58, on est à des années-lumière du modèle américain, qui flirte déjà avec 3 habitants par voiture », étalonne le spécialiste de la mobilité.

Les longues poutres de béton à portée inédite ont permis au Parking 58 de maximiser son espace en réduisant le nombre de colonnes.

Pari sur cet avenir à l’américaine, appuyé par la politique des grands travaux, le Parking 58 épouse la modernité jusque dans son architecture. Nicolas Godon: «L’ingénieur belge Lipsky implante des poutres jusqu’alors inédites. Leur portée plus grande permet de supprimer des colonnes». Et donc de ranger davantage de voitures. « Les places de l’époque sont très larges. Comme la rampe à vis, inédite». Elle donne encore le tournis en 2017.

La rampe à vis du Parking 58 était large et impressionnante.

Mais les mentalités belges n’embrayent pas. Pour doper son rendement et «rembourser les banquiers», Interparking implante des magasins de proximité au rez-de-chaussée. Cordonnerie, fromagerie, café inspiré des «diners» US ou pompe à essence et centre d’entretien draguent le chaland juste descendu de sa DS, de sa Simca ou de sa Dauphine. Ce sont les ancêtres du Priba, devenu GB, qui occuperont l’un des côtés du building jusqu’en 2012. « On stockera aussi des VW Coccinelles sorties des usines de Forest, comme au parking Albertine né au Mont des Arts en 59 », raconte le directeur com’.

Des commerces sont implantés pour atténuer les mauvais débuts du Parking 58. (archive Interparking)
Interparking installa des commerces sous son Parking 58 dès sa fondation, pour tenter de juguler les débuts difficiles d'un édifice auquel la seule voiture belge pour 15 habitants (chiffres 1956) ne pouvait assurer une rentabilité suffisante (photos d'archives Interparking).

Ce sont les employés de la bourse de Bruxelles qui remplissent ensuite les étages de béton. Ils sont rejoints par les amateurs de cinéma, de théâtre et les clients des grands magasins. «Surtout en fin de semaine», précise Godon. L’automatisation n’est qu’un rêve. Ils passent au guichet du contrôleur pour payer. «Une dizaine d’années après la fondation, le Parking 58 est alors étendu ». Il s’arrêtera à 583 places aujourd’hui. On est loin du record du Benelux à Louvain-la-Neuve, et ses 3143 places. Mais ses murs accueilleront aussi le siège d’Interparking. Le groupe lui-même ne cessera de croître. Il gère aujourd’hui 800 parkings en Europe. «On perce à l’étranger en 65, à Rotterdam». Sans surprise, « la stratégie est de nous implanter au cœur des villes. Même si aujourd’hui, on commence à essayer d’en chasser la voiture », déplore le directeur com’ d’une boîte qui gère tout de même 2000 emplacements dans l’hypercentre de Bruxelles.

La fréquentation du Parking 58 aurait baissé de 30% depuis l'instauration du piétonnier, d'après Nicolas Godon, d'Interparking. Aux étages supérieurs, c'était criant. Pourtant, Interparking gérera quelque 450 places en sous-sol de Brucity.

Du nombre de mouvements dans le Parking 58 lui-même, notre interlocuteur ne révèle rien. Du taux d’occupation non plus. Tout juste apprend-on qu’ « avec le Piétonnier, il a perdu 30 % de son chiffre. Et l’Écuyer 50 %. Mais ça se relève un peu ». Cette désertion, patente aux derniers jours du parking durant lesquels les étages supérieurs sont déserts, n’a pas découragé Interparking à reprendre la gestion des 450 places publiques qui seront enterrées sous Brucity. 109 autres seront réservées à la Ville et 176 parkings vélos s’y adjoindront.

Mais de grand bond dans le vide, comme celui d’Adjani dans « Mortelle Randonnée », que Claude Miller tourne au Parking 58 en 1982, il ne sera plus question.

Captures d'écrans du film "Mortelle Randonnée" avec Isabelle Adjani.

L’héritage du Parking 58 : une politique du tout à la bagnole

La politique du tout-à-l'auto n'est pas morte à Bruxelles. Le piétonnier cache aussi une volonté d'amener toujours plus d'automobiles vers les parkings du Pentagone. Décryptage.

« On ne détruit aucun symbole : on le cache, on l’enterre ».

Jérôme Matagne, chargé de mission chez IEB, n’est pas dupe. La mutation du paquebot 58 en QG administratif de la Ville (vidéo ci-dessous) n’amorce selon lui aucun changement dans la politique de mobilité du Pentagone. Le nombre de place de stationnement restera en effet sensiblement le même rue de la Vierge Noire.

L’activiste dénonce cette vision de la ville, héritée de la politique des grands travaux, qui continue à «pénaliser ceux qui ne se déplacent pas en voiture». Il en tient pour preuve le «mini-ring», plan de circulation de la Ville qui enserre le piétonnier. «On a supprimé les sites propres de bus qui pouvaient être cyclistes, on a rejeté les terminus : on favorise la bagnole. Ce qui rend certains quartiers invivables».

Matagne estime que les chiffres devraient pourtant inciter à une révolution. «40 % des ménages bruxellois n’ont pas de voiture. C’est gigantesque! De plus, le mode de déplacement principal dans Bruxelles, c’est la marche avec 37 % pour 32 % de voiture et 25 % de transports en commun. Enfin, on sait qu’il y a corrélation entre revenus et possession d’une voiture. Le “nouveau” Parking 58, sous Brucity, ne s’adresse pas à ses riverains du croissant pauvre, qui habitent le centre. Ceux-là vont à pied ou avec la STIB».

Pour IEB, l'ancien Parking 58 pas plus que le nouveau parking sous Brucity ne s'adressent aux riverains.

À qui s’adresse le parking, dès lors ? «Il n’y a pas de réponse. L’optique politique de reconstruire ces parkings est absurde. Il y a aussi la volonté venue avec le piétonnier d’en implanter 4 nouveaux. Deux promoteurs sont encore sur les rangs après deux retraits. Mais in fine, je suis persuadé que les politiques ne trouveront pas de partenaire. Car les parkings existants sont loin d’être remplis». Le cas est criant au Parking 58 avant démolition, où la toiture est carrément fermée.

Les derniers mois du Parking 58, celui-ci devait déplorer une certaine désertion.

Quid, dès lors, des clients automobilistes que les commerçants s’inquiètent de voir déserter le centre ? «Le discours officiel, qui rassure les commerçants, c’est que le client vient faire son shopping depuis Uccle, la périphérie, voire plus loin. Et qu’il doit pouvoir se parquer. Mais les Flamands vont à Anvers, à Gand, à Malines... Et dans les centres commerciaux qui se font une concurrence monstre sur la mobilité. Ces parkings à Bruxelles ne s’adressent à personne. Ou alors aux commerçants eux-mêmes, dont on sait qu’une partie des employés utilise forcément les parkings».

Jérôme Matagne dénonce enfin le «déni total» dans lequel la Belgique automobile est enlisée. «Les coûts externes engendrés par l’automobile ne sont pas payés par l’automobiliste. On construit des parkings pour attirer les voitures alors qu’il faudrait que STIB et SNCB soient moins chères. Ces politiques incitent à prendre la voiture! Qui va utiliser le nouveau parking ? Les contribuables à qui on rend confortable l’utilisation de leur voiture».

Bien sûr le Parking 58 était vieillissant. Mais selon Jérôme Matagne, d'Inter-Environnement Bruxelles, l'idéologie qui a présidé à son érection reste plus que jamais d'actualité.

Que déduire, dès lors ? «Bien sûr on ne s’en sortira pas en interdisant la voiture, faut pas déconner! Mais plutôt que de nous cantonner au pro-bagnole, le politique doit oser une politique fiscale et territoriale alternative. Par exemple, à Bruxelles, contenir ce phénomène d’exode de la classe moyenne. Les Bruxellois se barrent en périphérie dès qu’ils ont un CDI : c’est gravissime! Pourquoi ? Parce que les accès à la propriété ne marchent pas à Bruxelles. Ce sont toujours les grosses boîtes cotées en bourse qui achètent les apparts, en privant les moyens revenus».

Qui doivent donc se parquer dans le centre pour venir bosser tous les jours.

Selon IEB, les emplacements de parking prévus ça et là dans Bruxelles ne s'adressent pas aux Bruxellois, dont le mode de déplacement privilégié reste la marche.
Created By
Julien RENSONNET
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