CRISE DU MILITANTISME Les partis doivent tout réinventer Cinq ans de Hollandisme ont planté le PS au bord de l’abîme. À droite, Fillon a semé le trouble.

Dans le cadre de la campagne présidentielle, le Courrier picard propose une série de 12 reportages proposant des états de lieux thématiques au cœur de la Picardie. Aujourd’hui, la crise du militantisme.

Il aurait été célèbre au PC! C’est pourtant au PS que Jean-Jacques Marchais paye ses cotisations. Ces derniers temps, le militant s’est un peu éclipsé. Qui viendrait le lui reprocher… à 89ans? «Maintenant, j’ai du mal à tracter à cause d’une hanche qui fait ch…», confesse cet ancien artisan versé dans les arts. À son âge, Jean-Jacques Marchais est une exception à plus d’un titre. Où est-elle la relève des 500 000 adhérents (en France) que le PS et LR s’étaient fixés comme objectif?

Jean-Jacques Marchais

Ce jour-là, il s’excuse, sa maison le long de la route de Paris – briques et volets usés à la corde – est en désordre. C’est dans sa voiture que Jean-Jacques Marchais nous reçoit. Un lieu populaire comme un autre! «Les gens ne sont plus dans l’action», regrette le nonagénaire, les mains croisées sur le volant. Sa section de Sainte-Geneviève, dans le Beauvaisis, a connu jusqu’à 40 militants. Ils ne sont plus qu’une dizaine. Les jeunes ne remplacent plus les vieux. «J’ai connu les premiers congés payés, la naissance de la Sécurité sociale… Les aînés ont su se bouger les côtes. Aujourd’hui, qu’est-ce que je vois? Des consommateurs qui attendent que tout leur tombe et tout de suite», estime le vieux militant. Celui qui a consacré une grande partie de sa vie au bénévolat, plusieurs années au conseil municipal, qui siège toujours aux prud’hommes, avoue son malaise. «Il y a une différence entre agir et réagir. La plupart des gens sont malheureusement dans la réaction. Par conséquent, même certains au PS sont susceptibles de voter pour les extrêmes…»

La citoyenneté perdue dans les nouvelles régions?

La veille, son copain, Gérard Chatin, 63 ans, cheveux un peu longs dans le cou, veste de velours côtelé, nous attend dans l’un de ces troquets relookés par le monopole des vendeurs de jeux. Autrefois, on allait au bistrot pour une ambiance, aujourd’hui c’est un peu partout pareil. Ancien du PC, venu au PS en 1983 malgré le tournant de la rigueur mitterrandienne, cet ancien inspecteur du Trésor se dit «autant socialiste que localiste.» Une formule qu’il répète à l’envi, lui qui hume le secteur depuis 43 ans. «La réforme territoriale nous a fait perdre la taille humaine des territoires. Pour la citoyenneté et le militantisme, c’est terrible», juge-t-il.

Dans l’Oise, comme partout, la politique sociale-libérale du quinquennat a déboussolé les militants. Les effectifs ne dépassent plus guère les 800 adhérents. «Tout mettre sur le dos de Hollande serait une erreur», nuance pourtant ce «frondeur», qui lors de la primaire a voté Montebourg puis Hamon. «En 2012, la victoire avait suscité un espoir. Mais elle n’a pas amené de nouvelles adhésions. Nous en sommes au même point mort.» Pour Gérard Chatin, les maux du militantisme sont à rechercher ailleurs. «Ici, 40% de la population change tous les 10 ans. Peu de gens travaillent sur place. La dernière grosse entreprise est à moins de 200 salariés au lieu de 450. La déception du quinquennat a accéléré le délitement». «Mais le vrai problème, continue Gérard Chatin, c’est que les partis sont devenus des machines à élections avant d’être des machines à travailler et à militer. Les gens nous disent: on ne vous voit plus que pour les élections, et ils ont raison.»

Le spectre diffus des affaires

Chauffée par l’information en continu, la braise des affaires, de gauche comme de droite, a sonné le glas de la classe politique. «Il y a un gros rejet des partis de gouvernement», constate en tout cas Jacques Héry, commerçant à Saint-Quentin. Dans les années 2010, la section qu’il avait créée dans le village de Neuville-Saint-Amand a compté jusqu’à 30 adhérents. Elle a disparu. «90% des militants n’ont pas repris leur carte. La déception générale explique sans doute cela.»

Et de l’autre côté de l’échiquier? Ce mardi soir, le peuple de droite a rendez-vous à Saint-Riquier, dans la Somme, pour un meeting avec Christian Jacob, chef des Républicains à l’Assemblée. La route de campagne s’ouvre vers de grands espaces annonçant la côte picarde. Deux cents personnes dans la salle des fêtes constituent un score honorable pour les partisans de Fillon. Mais la gêne est palpable. «La campagne est terriblement refroidie. Les militants qu’on connaissait très actifs, maintenant il faut les chercher», se lamente Hubert Henno, élu de premier plan à Amiens durant de nombreuses années. Celui qui est redevenu simple militant n’en revient pas de l’enchaînement des événements. «Fillon tient la barre dans la tempête. Mais les gens sont blasés. Ceux qui parlaient d’un plan B ont cassé la campagne», insiste-t-il. «Tout ça, c’est la faute de la 15», répète en boucle Clémentine Dhoye, militante amiénoise, pour désigner BFMTV. «Les médias ont voulu nous voler Sarko, maintenant Fillon, et ils veulent nous faire mettre un bulletin Macron dans l’urne. On a été tourneboulés. Mais on ne se laissera pas faire.»

Si désormais à peine 1% des adultes en âge de voter ont leur carte dans un parti, le FN, lui, refuse toujours de fournir le nombre de ses adhérents. Mais le parti n’a guère besoin de militer. Le désenchantement général travaille pour lui.

PASCAL MUREAU

Les Guiniot (FN), la politique en famille, l’emploi familial

Ah, si seulement le règlement au parlement européen avait été le même à l’Assemblée nationale! François Fillon n’aurait pas pu offrir un job d’assistant parlementaire à son épouse. Encore que… Les députés de Bruxelles ont trouvé l’antidote! Si le règlement leur interdit formellement de recruter un proche, rien n’empêche une embauche par un autre député. Un tour de passe-passe dont bénéficie (entre autres) Laurent Guiniot, des années durant secrétaire du groupe FN à la Région à Amiens et permanent de la fédération de l’Oise à Noyon. Marié à la députée européenne Mylène Troszczynski, Laurent est devenu l’assistant de Joëlle Mélin… élue dans la circonscription du Sud Ouest, domiciliée à Aubagne.

«Au vu de mon CV, je ne devrais pas avoir à me défendre» Laurent Guiniot

«Après la fusion des régions, je me suis retrouvé sans boulot pendant près d’un an», explique l’intéressé. «Le nouveau président du groupe FN, à la nouvelle région, à Lille, m’avait demandé d’être là chaque matin. Sauf que Noyon-Lille tous les jours, c’est 2h30 de transport par trajet. Et encore, quand tout va bien…» En novembre 2016, des assistants de Joëlle Mélin «sont partis», poursuit Laurent Guiniot. Et hop, le voilà embauché. «Au vu de mon CV, je ne devrais pas avoir à me défendre», estime le militant. «Qui plus est, j’ai signé un contrat de six mois qui arrive à terme ce mois de mai. Je ne sais pas s’il sera renouvelé. Je travaille à temps partiel, deux jours par semaine. Et j’ai dû justifier d’une location (un studio) à Bruxelles.» De son côté, son employeuse estime «très dur de travailler pour le FN. Après, votre réputation est détruite.» Ce qui expliquerait que le parti a du mal à recruter.

Contacter la fédération de l’Oise devient en tout cas plus difficile. «Quand je suis à Bruxelles, il n’y a plus personne à Noyon, sauf des bénévoles de temps à autre», explique Laurent Guiniot. Dans le département, la vie du parti reste donc indissociable de l’activité des Guiniot. Le patriarche, Michel, père de Laurent, a toutefois pris un peu le large lui aussi. Très occupé par ses responsabilités nationales (il est chargé des parrainages de Marine Le Pen et assure le suivi des élus), le conseiller régional a laissé tomber les rênes de la fédération. Un poste qu’il occupait depuis deux bonnes décennies. Mais la fédé est désormais aux mains d’une femme de confiance: Mylène Troszczynski!

Cinq années qui ont boosté le FN

Il comptait sur les élections municipales de mars 2014 pour réussir son ancrage local. Au final, le FN a propulsé nombre de nouveaux conseillers dans les mairies et gagné 12 villes. Dont Villers-Cotterêts dans l’Aisne. Deux mois après, le Front poussait son pion aux européennes, une élection défouloir. Avec 38,39%, la Picardie lui offrait son meilleur score en région, loin devant l’UMP (ex-LR) et le PS. Puis en mars 2015, c’est aux départementales que le FN accentue sa pression. Pour la première fois, ils sont huit conseillers frontistes au Département de l’Aisne (pouvant inverser le cours des choses), quatredans l’Oise et deux dans la Somme (en simples spectateurs). Enfin, lors des régionales de décembre 2015, le deuxième tour se joue entre Marine Le Pen et Xavier Bertrand. Le candidat LR doit sa victoire au retrait de la liste PS et au report des voix de gauche. Au final, en l’espace de cinq ans, quantité d’élus ont cependant quitté leur poste de conseiller municipal pour différentes raisons, santé, désaccord avec le parti… Mais d’autres se sont convertis. Comme l’ex-maire DVD de Crèvecœur-le-Grand, 3500 habitants dans l’Oise.

En Marche! dans le sens du vent

«La plupart des gens n’avaient jamais milité», se réjouit Nicolas Evrard, animateur des comités Macron dans la Somme. «Les marcheurs de la première heure sont le noyau dur, auquel se sont agrégés des déçus des autres candidats.» À l’opposé des partis traditionnels, En Marche!, le mouvement d’Emmanuel Macron, ne doute pas. Les 17 comités de la Somme affichent 1 800 adhérents. Il est vrai que «se mettre en marche» est un acte gratuit, un simple clic étant requis. Et le comité d’Amiens, la ville du candidat, n’explose pas. Mais «150 personnes sont chaque jour sur le terrain pour tracter, boiter, coller», affirme Nicolas Evrard. Ce 6 avril, les militants fêtent le premier anniversaire du mouvement à la salle Dewailly d’Amiens. Dans l’Oise, les macronistes accueillent, ce 5 avril, Richard Ferrand, secrétaire général, à Senlis. Le 19, Jean-Marie Cavada sera à Compiègne. Ici, le mouvement compte aussi 1 800 adhérents, mais 38 comités.

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