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Le rabbin Jésus "Imagine l'Homme - 2" Mc 2, 23-36

LECTURE BIBLIQUE : Marc 2, 23-36

Un jour de sabbat, Jésus traversait des champs de blé. Chemin faisant, ses disciples se mirent à cueillir des épis.

Les pharisiens disaient à Jésus : « Regarde, pourquoi tes disciples font-ils ce qui n'est pas permis le jour du sabbat ? »

Jésus leur répondit : « N'avez-vous jamais lu ce que fit David, un jour où il se trouvait dans le besoin, parce que lui-même et ses compagnons avaient faim ?

Il entra dans la maison de Dieu au temps du grand-prêtre Abiatar et il mangea les pains offerts à Dieu, que nul n'a le droit de manger sinon les prêtres. Et David en donna aussi à ses compagnons. »

Jésus leur dit encore : « Le sabbat a été fait pour les êtres humains et non les êtres humains pour le sabbat.

Voilà pourquoi le Fils de l'homme est maître même du sabbat. »

PRÉDICATION DU PASTEUR RUDI POPP - "Imagine l'Homme, 2 - Dimanche 14 juin 2020

Commençons par une lapalissade : Jésus n’était pas chrétien. Même si cette déclaration ne vous cause pas le moindre éblouissement, elle ne saute pas vraiment aux yeux non plus. Car être chrétien, n’est-ce pas « faire comme Jésus » ? Si Jésus n’était pas chrétien, et si je fais pourtant comme Jésus, je ne deviendrais donc jamais un bon chrétien ?

Cette réflexion est moins naïve qu’il n’y paraît. Car même si nous comprenons, bien sûr, que ce qu’on appelle le christianisme est une espèce d’addition des diverses et multiples confessions de foi que les disciples de Jésus ont pu produire, depuis la première Pentecôte — et qui ne pouvaient donc pas être connu de Jésus —, nous connaissons aussi l’idée, si caractéristique pour la Réforme protestante, que l’Église doit toujours chercher à réduire ses confessions de foi et ses expressions religieuses par un retour au message simple de Jésus, tel que l’Évangile selon Marc l’a condensé, entre autres.

Si l’on admet alors que Jésus n’a pas pu être chrétien, on s’accorde généralement à dire qu’il était juif. Or là aussi, ce n’est pas si simple ! Le judaïsme que nous connaissons — encore une addition de pratiques et de pensées religieuses que certaines spécificités communes permettent de décrire comme « une » religion — ce judaïsme dit rabbinique ne s’est formé que depuis le 2e siècle de notre ère. Un certain nombre de ses spécificités qui sont pour nous typiques pour le judaïsme étaient donc parfaitement étrangères à la religion hébraïque de l’époque de Jésus : l’absence d’un sanctuaire comme lieu central ; une Bible comprise comme un canon exclusif ; son commentaire oral fixé par écrit, appelé Talmud : tout cela était inconnu au temps de Jésus. À l’inverse, la religion que Jésus pratiquait comprenait des pèlerinages obligatoires au temple de Jérusalem, des lectures dans des livres saints qui ne sont pas dans la Bible, et des problèmes théologiques que le Talmud n’a qu’en partie adressés : un juif de nos jours aurait probablement du mal à s’y reconnaître !

Peut-être devrait-on donc éviter de dire que Jésus était « juif » : il était certes « hébreu », mais il aurait été assez étonné d’un certain nombre de pratiques de ce que nous appelons « judaïsme » ! Surtout, dire que Jésus était juif inscrit notre relation avec lui immédiatement dans celle avec le judaïsme d’aujourd’hui ; or Jésus est davantage un des pères (certes lointain) du judaïsme actuel qu’un de ses représentants.

Ce raisonnement, chers amis, va nous servir dans la compréhension du texte de l’Évangile selon Marc que nous avons entendu. Car Marc nous y fait rencontrer Jésus, le rabbin ; en hébreu et araméen « rabbi ». Ce titre signifie à l’époque « maître » ; c’est ainsi qu’on s’adresse à un enseignant. Jésus a été appelé « rabbi » par ses disciples, ce qui suppose (sans que Marc nous en dise plus) qu’il avait une formation théologique, qu’il était scribe ou docteur de la loi.

En tant que rabbin, Jésus avait deux occupations principales. La première : transmettre l’actualité de la Torah, tirer de l’orientation offerte par la Loi de Moïse une mémoire vivante. Quelle est cette mémoire vivante, cette actualité théologique que Jésus annonce ? Lundi, selon notre plan de lecture, nous avons entendu : « Il proclamait l’Évangile de Dieu et disait : “Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » Jésus comprend l’actualité de la Torah comme une bonne nouvelle, un Évangile, mais aussi comme une urgence. Dans la lecture de mercredi dernier, il le confirme : « Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Évangile : car c’est pour cela que je suis sorti. »

Du coup, la deuxième occupation principale du rabbin Jésus était de se disputer avec ses collègues sur sa compréhension de la Loi, et la pertinence de son interprétation. Il ne faut donc pas trop s’inquiéter des disputations et disputes auxquelles nous assistons dans ces chapitres : Jésus ne faisait pas du tout exception avec sa méthode d’une lecture créative de la Torah, et il n’était pas le seul à prêcher une forme de radicalité que d’autres enseignants refusaient.

La thématique évoquée dans le chapitre de ce dimanche est d’ailleurs un grand classique des disputations entre rabbins : l’observance du chabbat, ses règles, et la bonne méthode pour les interpréter. Dans la pratique juive jusqu’à nos jours, le chabbat est le marqueur le plus important de l’esprit de la religion hébraïque : jour de mémoire, de repos, de lecture. (Je vous passe les détails des prescriptions concernant le chabbat, sinon on ne sortira pas d’ici avant dimanche prochain…)

Or vous voyez que la bonne (ou la mauvaise) compréhension du chabbat était déjà au cœur des débats entre spécialistes de la Loi à l’époque de Jésus. Les pharisiens lui disaient : « Regarde ce que tes disciples font le jour du sabbat ! Ce n’est pas permis. » Et Jésus leur rétorque : « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat, de sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat. »

Jésus est bien un maître de la Loi parmi les maîtres de la Loi. Ses collègues pharisiens le reconnaissent d’ailleurs, et le cherchent : dans le récit de Marc, on est déjà à la quatrième disputation, après seulement deux chapitres… Or ce qui me frappe davantage dans l’enseignement de Jésus, ce n’est pas la priorité à l’amour dans le respect des règles du chabbat.

J’aimerais relever deux éléments, l’un qui sonne curieux pour nous, mais qui ne l’est pas pour les pharisiens ; l’autre qui sonne curieux pour les pharisiens, mais qui n’est l’est pas pour nous. Ce sont les termes « Fils de l’homme » et « Royaume de Dieu ».

Dans la lecture de jeudi, nous avons rencontré pour la première fois dans le texte de Marc cette expression « Fils de l’homme ». Elle apparaît à plus de quatre-vingts endroits dans les évangiles ; elle est particulièrement importante dans l’enseignement de Jésus. Or, aucune des occurrences de l’expression « le Fils de l’homme » ne provoque le moindre étonnement des scribes ou des pharisiens ! On peut donc conclure que le sens de cette expression était bien connu des collègues et auditeurs de Jésus, qu’elle est peut-être curieuse pour nous, mais non pour les pharisiens.

Le terme « le Fils de l’homme » trouve son origine dans le livre de Daniel (chap. 7,13-14) qui utilise la métaphore pour marquer la différence fondamentale qui existe entre la créature se qui se conforme à la violence des lois de la nature et l’être qui cherche à connaître les principes de la véritable humanité. Le « Fils d’Homme » est donc l’être humain par excellence, l’homme pleinement accompli, fidèle à l’esprit de la Création. Pour l’ange qui apparaît dans la vision du prophète Daniel, le « Fils d’Homme » est le peuple d’Israël.

En proclamant que « le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat, de sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat », Jésus ne parle donc pas de lui-même, de son autorité personnelle qui lui permettrait d’être créatif avec les règles d’observance du chabbat ; il parle de la vocation de l’humanité, de la dignité fondamentale de chacun de nous, « fils de l’homme ». Cette méthode de mémoire vivante de la Loi donne au message de Jésus sa pertinence : « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché », cela veut dire que la religion n’est pas un but, mais un moyen : toute pratique ou règle religieuse est subordonné à ce que Jésus appelle « le Règne » ou « le Royaume de Dieu ».

C’est ce terme qui sonne curieux pour les pharisiens, mais pas tellement pour nous : nous avons appris que le « Royaume de Dieu » était l’horizon nouveau, la particularité du message de Jésus. Cela ne rend pas sa compréhension plus facile. Le « règne, ou royaume, de Dieu » n’était pas un concept ou un symbole central avant l’époque de Jésus, bien que l’idée de la royauté de Dieu soit abondamment illustrée dans l’ensemble de la littérature hébraïque : elle évoque des oracles qui parlent d’un royaume terrestre autour de Jérusalem restaurée, de la sagesse identifiée au royaume de Dieu, ou bien son identification à la justice et à l’immortalité. Mais l’expression « royaume de Dieu » n’apparaît donc pas comme telle. Dans la tradition rabbinique, nous trouvons occasionnellement l’expression « royaume des cieux », mais qui désigne une réalité déjà présente.

Or, Jésus le rabbin fait du « Royaume de Dieu » la perspective même d’avenir de toute l’humanité, une promesse commune donnée à tous les « Fils et filles de l’homme ». Jésus cherche à rassembler, à partir de la tradition hébraïque et ses écritures, le meilleur de l’humanité ; il appelle une personne, un groupe, un peuple à participer à la réalisation, dès maintenant et à venir, du « Royaume des cieux ».

À partir de cette annonce, les relations de Jésus avec ses coreligionnaires ne pouvaient qu’être marquées d’une certaine tension : Jésus était en fait un religieux qui critique la religion, qui prend ses libertés avec la tradition religieuse de son temps. C’est bien ce que nous pouvons encore apprendre auprès de lui ! Seulement pour prendre ses libertés avec la tradition, il faut commencer par la connaître, l’apprendre.

Afin que la prédication de Jésus résonne à sa juste hauteur, nous avons bien besoin de rester fidèles à la tradition hébraïque et juive. Sans un rapport critique et créatif à la tradition hébraïque, Jésus ne serait qu’un modique coach de bien-être ; c’est par la Torah que Jésus devient le Christ ! Faisons donc « comme Jésus », prenons les Écritures de l’Ancien Testament non pas pour une littérature destinée à augmenter commodément notre bien-être, mais comme lieu de la mémoire vivante et exigeante de l’Alliance éternelle, que l’Alliance nouvelle est venue mettre en évidence. Car la force de l’Évangile de Jésus-Christ vient de la Torah. Amen !

Created By
Rüdiger Popp
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Credits:

Inclut des images créées par Laura Kapfer - "The Books in The Forest" • Jonathan Brinkhorst - "untitled image" • Priscilla Du Preez - "untitled image" • Harli Marten - "Pink sunset couple" • Tim Marshall - "Painted red"