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À travers les ondes Les ondes électromagnétiques : un danger avec trop peu de prévention ?

Chapitre 1

Juste une mise au point sur les ondes électromagnétiques

« Ce ne sont ni les chefs d’entreprise, ni les milliardaires, ni les hommes politiques qui changent le monde. Ce sont les scientifiques, les savants, les techniciens. Dans le passage du XXe au XXIe siècle, ce sont eux qui sont à l’origine des deux inventions les plus marquantes : le téléphone portable et Internet. » Michel Butor.

Ces technologies « marquantes » ont totalement bouleversé notre quotidien. Le téléphone se glisse dans nos poches, sacs, remonte à nos oreilles et parfois même jusque dans nos lits. Quant à Internet, nous naviguons chaque jour sur diverses pages grâce à notre téléphone, ordinateur, que ce soient les réseaux sociaux ou les sites d’informations, plus d’une minute, voire plus d’une heure.

Les appareils connectés sont devenus communs dans le paysage de nos vies. Arrive le moment des inquiétudes. Quels peuvent être leurs effets sur nos corps ? Des études tendent à identifier un danger, d’autres non. Au vu des utilisations parfois abusives, les technologies seront-elles à l’origine du prochain scandale sanitaire ? Comme pour n’importe quel potentiel danger, pourquoi la prévention en France est-elle si mince ?

L’exposition au téléphone est «partiellement volontaire ». Nul n’est obligé de l’utiliser. À contrario, l’exposition aux antennes-relais est « subie ». Un problème apparait. Les ondes émises ne sont pas supportables pour tous. Certains les craignent : les électrosensibles. Comment s’adaptent-ils dans un monde ultra connecté ?

Les téléphones mobiles font leur apparition dans la seconde partie du XX ème siècle. Gadgets accessibles à tous, c’est en 1973 que le premier portable pointe le bout de son nez : le Motorola DynaTac 80000 x. La démocratisation de ces appareils s’accélère à la fin des années 90. Et plus encore avec l’arrivée d’internet sur les mobiles.

En 2016, 93 % des Français de plus de 12 ans possèdent un téléphone mobile. L’usage dépasse le simple appel téléphonique. Les pratiques se multiplient : envoi de mails, lecture de médias, photographies ou encore recherche internet… Très rapides, toutes ces fonctionnalités séduisent la majorité des personnes qui possèdent un téléphone mobile.

Du côté des antennes-relais, Free mobile, Orange, SFR et Bouygues Telecom assurent la couverture des réseaux français. L’observatoire des antennes-relais en répertorie 55 728 sur le territoire national. Dans la commune de Bordeaux, cela représente 661 supports.

WiFi, Micro-ondes, compteurs Linky (Enedis)… La liste des appareils produisant des ondes est longue. Les champs électromagnétiques produits par ces objets résultent de la vibration d’un champ électrique et d’un champ magnétique. L’onde transporte de l’information. Elle peut traverser des corps. Elle se diffuse dans l’air et dans le vide. Comme le soleil, elle rayonne. Les rayonnements dits non-ionisants des appareils créés par l’homme suscitent de nombreuses interrogations.

L’institut national de recherche et de sécurité définit les rayonnements non-ionisants de la manière suivante : « Même de forte intensité, ils ne peuvent pas provoquer d’ionisation dans les systèmes biologiques ». Les atomes et les molécules neutres ne deviennent pas porteurs d’une charge électrique positive ou négative. Alors, fréquences radio, hautes fréquences, micro-ondes : dangereux ou pas dangereux ?

Une population inquiète ?

Les Français ont un sentiment d’inquiétude face aux nombreux avis sur les ondes électromagnétiques. C’est ce que révèle en 2009, l’Agence Française de Sécurité Sanitaire de l’Environnement et du Travail (AFSSET). Elle évalue l’exposition de la population aux champs électromagnétiques radio-fréquences. L’agence réalise dans ce même temps un sondage sur des Européens. 52 % des Français se préoccupent des risques potentiels des champs électromagnétiques sur la santé. D’après 70 % des interrogés sur le plan national, ce manque de confiance se justifie par un manque d’information sur le sujet. 86 % d’entre eux sont déçus de l’information disponible dans le cadre juridique de la protection, rôle des autorités publiques.

La législation actuelle en France

En France, les avertissements de certains scientifiques permettent à la législation d’évoluer sur la question des ondes. La dernière modification législative remonte à 2015. La loi Abeille, après la loi Grenelle de 2009, apporte pour la première fois des précisions sur la réglementation des antennes-relais, du WiFI ou du comportement à suivre pour les fabricants en France. Différents points découlent de cette loi :

  • Le maire doit mettre à disposition pour les habitants des informations relatives aux installations radioélectriques. Des observations peuvent être formulées par ces derniers.
  • Les établissements de type crèches et garderies n’ont pas l’autorisation d’installer un accès sans fil à internet dans les espaces dédiés à l’accueil, au repos et aux activités des enfants de moins de trois ans. Le WiFi est toutefois autorisé dans les écoles primaires.
  • Les publicitaires sont soumis à des règles sous peine d’amendes. En découle l’article suivant : « estime interdite toute publicité, quel que soit son moyen ou son support, ayant pour but la promotion de l'usage d'un téléphone mobile sans accessoire permettant de limiter l'exposition de la tête aux champs électromagnétiques émis par l'équipement. Le contrevenant est passible d'une amende maximale de 75 000 € ».
  • L’Agence Nationale des Radios Fréquences (ANRF) assure une surveillance périodique des « risques potentiels et effets » des radio-fréquences.

Les principes exposés semblent appliqués. À la Baule, l'opérateur Free souhaitait installer un pylône équipé d'antennes-relais à proximité d'un collège. La fédération des conseils de parents d'élèves et une association de riverains se sont alliées pour s'opposer à ce projet. Leur justification est la suivante: "on ne sait pas les effets des ondes sur les cerveaux d'élèves en plein développement". En application de l'article cinq de la charte de l'environnement, le principe de précaution face à un potentiel danger est sollicité. Le maire doit rendre une décision prochainement. Il semble prêt à proposer d'autres terrains à l’opérateur.

Les publicitaires se plient aussi la règle.

Les lois s'appuient sur l'avis des scientifiques. Ces derniers sont importants pour la mise en place de règles de droit cohérentes. Malgré différentes études, les scientifiques ne s'accordent toujours pas sur les dangers des radio-fréquences.

La communauté scientifique divisée sur dangers des radiofréquences ?

La législation sur les ondes évolue lentement au fil du temps. Si la prévention n’est qu’ébauche, cette friabilité passe au départ par la difficulté de s’harmoniser chez les scientifiques en France.

À la fin des années 1970, les télécommunications explosent. Certains scientifiques commencent à s’intéresser aux champs magnétiques. Les autorités publiques demandent des rapports avec l’arrivée en force des téléphones, en complément des premières études réalisées sur le téléphone portable. À la demande de l’État, un rapport de l’Agence Française de Sécurité Sanitaire de l'Environnement et du Travail (AFFSET) est effectué.

En 2009, l’AFSSET publie un rapport sur les radio-fréquences avec 226 études réalisées, entre 2005 et 2009. 102 mettent l’accent sur des effets biologiques néfastes. 124 ne montrent pas d’effets. Seulement 11 études démontrant un risque sont retenues, 73 pour celles se voulant rassurantes. La disparité entre les deux points de vue est flagrante.

Christine Campagnac travaille à l’Association de Recherche Thérapeutique Anticancéreuse (ARTAC) avec le Docteur Belpomme, l’un des médecins en France qui met l’accent sur la dangerosité des ondes électromagnétiques. Elle exprime son point de vue sur la division de la communauté scientifique :

« Aujourd’hui, à l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), les scientifiques qui s’occupent des champs électromagnétiques ne sont pas médecins. Curieusement, ils sont uniquement ingénieurs. »

Christine Campagnac estime les ingénieurs moins légitimes que les médecins pour juger ou non d’un danger sur l’homme. Elle met en cause le travail des ingénieurs. Ils effectueraient des recherches sur les effets thermiques des champs électromagnétiques, négligeant ceux non thermiques :

« Lorsque l’effet thermique se fait sentir, ils disent qu’il faut arrêter. C’est pour cela qu’ils fixent des seuils à 60 volt par mètre, lors de la réaction thermique. Ils ignorent totalement et volontairement la partie des effets non thermiques. Un choix volontaire, car les effets thermiques sont plus faciles à quantifier.»

L’ARTAC, les associations Robin des Toits et Pour Rassembler Informer et Agir sur les Risques liés aux Technologies Electromagnétiques (PRIARTEM) "anti ondes" voient un déni de la part d’autres scientifiques comme le professeur André Aurengo de l’Académie nationale de médecine en France. Ce spécialiste des ondes travaille sur le sujet depuis plusieurs années. Il commence au conseil d’administration d’EDF. Le groupe lui demande de suivre la littérature sur les ondes créées par les lignes à haute tension et moyenne tension.

André Aurengo, ancien bénévole chez Bouygues Telecom affirme que la communauté scientifique n’est pas divisée, et ne se fait pas de soucis pour les utilisateurs de téléphone portable :

« On a toujours prédit des catastrophes avec les portables. Elles ne se sont pas produites. Des milliards de personnes utilisent le téléphone. Si c’était réellement dangereux, il y aurait déjà eu une explosion de tumeurs cérébrales. Or, c’est en plateau depuis les années 1990. »

Si la concordance sur le sujet est difficile à établir entre les différents scientifiques, tous se mettent d’accord sur un point : l’existence des électro-hypersensibles. Derrière cet accord existent encore des désaccords sur les causes de cette pathologie. Lorsque certains établissent un réel lien avec les champs électromagnétiques, les autres expliquent que cette maladie a un effet psychologique sur les malades : c’est l’effet nocebo.

Un autre point divise la communauté scientifique : l'effet nocebo

Le dictionnaire Larousse définit l’effet nocebo comme une « apparition d'effets indésirables bénins, d'origine surtout psychologique, après administration d'un médicament inactif ou qui ne peut lui-même produire ces effets. »

Des études sont menées pour mettre en exergue l’effet nocebo chez les électrosensibles. Michael Landgrebe et Ulrich Frick mènent une étude en 2008. Les professeurs allemands exposent à une trentaine de patients un appareil chauffant et un faux téléphone portable. Parmi eux, la moitié est électrosensible. Les « cobayes » sont surveillés par IRM cérébral. Ils évaluent un inconfort sur une échelle de un à cinq.

Les deux groupes réagissent de manière similaire avec l’appareil chauffant. À l’inverse, lors de l’exposition du faux téléphone portable, seuls les électrosensibles réagissent. Des zones cérébrales s’activent d’après l’IRM autant pour l’appareil chauffant que le faux téléphone.

Pour Christine Campagnac, l'effet nocebo est « le seul argument pseudo-scientifique que trouvent les détracteurs de la pathologie des électrosensibles ».

Chapitre 2

L’électro-sensiblité : quand les radiofréquences deviennent toxiques

Le doute plane encore sur les dangers des radio-fréquences du côté des scientifiques. Ces ondes malmènent pourtant le quotidien de certaines personnes. Les électrosensibles subissent les conséquences de toutes ces technologies. Comment passer au XXIème siècle entre les ondes ?

« J’avais la sensation d’avoir mis les doigts dans une prise de courant. J’étais parcourue par un courant électrique ». Marguerite Cuny, électro-sensible depuis 17 ans, met des mots sur ses maux. L’électrosensibilité s’empare différemment de chaque individu concerné. Pour cette ancienne chercheuse au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), les troubles apparaissent dans les années 2000. Son écran d’ordinateur est le premier désigné comme responsable. Les recherches concernant son état de santé démarrent. Une démoralisation osseuse est décelée. « Ma densité osseuse était extrêmement basse, je l’ai liée aux douleurs que j’avais. C’était toujours à la suite d’une exposition longue à l’ordinateur ».

Elle en parle aux informaticiens avec qui elle travaille. Le premier réflexe est de mettre une vitre de protection devant son ordinateur qu’elle côtoie six heures quotidiennement. Un jour de formation, elle se retrouve obligée de passer du temps devant un ordinateur portable. Sans explications, elle les supporte encore moins. Alors qu’elle rentre chez elle et tente de se détendre en se couchant sur son lit, des palpitations cardiaques et des brûlures dans le dos se font sentir.

« J’ai lu un livre où on expliquait que les matelas à ressort propagent le courant électrique qui passe dans le mur contre lequel le lit est appuyé. C’est le principe des courants induits ». Marguerite Cuny trouve les coordonnées de l’auteur. Tout s’éclaire pour cette mère de famille. Elle habite à côté d’un transformateur EDF. L’écrivain explique qu’elle est en surcharge électrique : son corps accumule l’électricité.

Un second élément se rajoute à son état. Une amie médecin lui demande d’ouvrir la bouche. Elle fait du bimétallisme dentaire. Les métaux de plombage et des couronnes sont incompatibles. La salive fait un liquide parfait pour que l’ensemble crée de l’électricité. La seule solution est d’enlever ce plombage. À ce moment-là, elle n’en est pas capable. Elle a déjà déserté son habitat familial pour se retrouver au milieu de la campagne sans ondes. Deux mois plus tard, le plombage enlevé, elle retrouve un semblant de vie normale. Elle regagne de l’entrain, de la forme.

« Il m’a fallu des mois et des mois de médicaments pour me "détoxifier", évacuer ces métaux ».

Apprivoiser un nouveau quotidien

Marguerite Cuny voit l’arrivée des premiers téléphones portables. Elle est fascinée par cet engin mais ne le supporte pas. « J’en ai eu un dans la main, je l’ai lâchée immédiatement ».

La chercheuse doit apprendre à vivre avec ces nouveaux symptômes omniprésents. Sa famille déménage deux fois et se retrouve dans une maison à la campagne après avoir connu la ville. La retraite anticipée est la solution pour cette femme. Désormais bénévole, elle travaille dans des écoles. Lors des réunions, les téléphones portables et ordinateurs sont présents. Elle encaisse ces différents chocs.

Pour se protéger des ondes lorsqu’elle sort, le tissu anti ondes est de mise. Ce produit est fabriqué avec du fil de cuivre recouvert d’argent et une couche supplémentaire de chloroéthane, le tout dans du coton. « Difficile lors du premier achat de croire que ce tissu n’est pas une arnaque », explique Marguerite.

« Je l’ai acheté relativement cher. Quand j’ai vu arriver ce tissu très fin et souple, je pensais m’être fait avoir. Mais quand je l’ai cousu, il a dévié l’aiguille plusieurs fois. Je me suis dit qu’il devait effectivement y avoir du métal là-dedans ».

Lorsqu’elle sort sans son armure anti ondes, elle se rend compte des bienfaits de ce dernier. Téléphones portables allumés, WiFi, néons restent toutefois difficiles à encaisser.

Oublier les transports en commun

Être électro-sensible ne consiste pas seulement à éteindre un téléphone portable. Se déplacer devient un acte complexe. Les trams sont reliés à une ligne électrique. Pour les bus, ce n’est pas le cas « sauf que votre voisin a un portable, celui d’à côté aussi ». Quant au TGV, la traction par la motrice produit un fort champ électromagnétique. Il ne reste que la voiture avec la crainte de se retrouver dans un embouteillage coincé sous une ligne à haute tension.

« Quand on voyage en voiture, je me ballade avec mes tuniques anti ondes. C’est tolérable, sauf si je me trouve sous une ligne à haute tension. »

Avoir une vie « normale » dans un monde d’ondes

Aller au restaurant, au cinéma, sortir en ville ne sont pas des plus évidents pour les électro-sensibles (EHS). Il faut pouvoir endurer les champs magnétiques.

« Au restaurant, le pire c’est le micro-onde. Ils sont présents dans tous les restaurants. Le mieux c’est la terrasse, je peux y aller l’été. »

La vie sociale et familiale deviennent fragiles. Certains amis peuvent disparaitre comme en témoigne Marguerite. Dans sa famille, la génération des soixante ans a eu plus de mal à comprendre sa maladie. Les plus jeunes entre vingt et quarante ans, étaient plus compréhensifs. Ce malaise vient de la difficulté d’expliquer aux autres les symptômes de l’électro-sensiblité.

« J’ai perdu des amis immédiatement. À leurs yeux j’étais “cinglée”. Ils sont venus dire à mon mari de m’envoyer chez le psychiatre. »

Les antidépresseurs sont les premiers médicaments proposés aux EHS, comme un premier réflexe des médecins traditionnels. Le cocktail est aussi composé de somnifère. Pierre Le Ruz, expert au Centre de Recherche et d'Information Indépendant sur les Rayonnements Électro Magnétiques non ionisants (CRIIREM) a un avis bien tranché sur la question. Le chercheur dénonce la prise de parole de certains politiques de l’assemblée nationale lors de réunions au sujet du compteur Linky et des électro-hypersensibles.

« Dire, de toute façon les électro-sensibles, il n’y a qu’à les « foutre » à l’hôpital psychiatrique et on sera débarrassé d’eux. »

Il continue sur sa lancée :

« Ce n’est pas pratique puisqu’ils sont de plus en plus présents. La maison départementale du handicap (MDPH) veut bien les prendre en charge, mais jusqu’à combien de personnes et à quel coût ».

La prise en charge des électrosensibles par les médecins en France

En 2009, le ministère de la santé reconnait l’électrosensibIlité comme véritable pathologie ne relevant pas de la psychiatrie. L’office parlementaire de l’orientation des choix scientifiques et technologiques dit la même chose en 2011. Désormais, la maison départementale du handicap prend les électrosensibles en charge et organise un suivi médical. Il existe 24 centres de consultations extérieurs concernant le métier du travail et de l’environnement en France. Ces centres, généralement situés dans les CHU, testent les personnes atteintes de sensibilité électromagnétique.

Un médecin se démarque dans la prise en charge des électro-sensibles : Le docteur Belpomme. Ce dernier travaille pour l’association de recherche thérapeutique anti-cancéreuse (ARTAC). Depuis 2008, les consultations augmentent, la file d’attente est plus longue. Pour ce scientifique l’électrosensibilité est liée à une mauvaise oxygénation du cerveau.

Maxime* lui aussi électrosensible a rencontré ce professeur. Il n’est pas satisfait. « Demandez à certains électro-sensibles ce qu’ils pensent du docteur Belpomme » déclare-t-il. Maxime trouve nocifs les déplacements à Paris pour rencontrer le professeur. Le coût des consultations est élevé: « 1000 euros par personne ». Leur indignation est aussi due au manque de prévention en France.

Chapitre 3

Pourquoi la prévention en France est-elle si mince ?

Faire de la prévention revient à prendre des dispositions pour prévenir d’un danger, d’un risque. Les institutions sont chargées de les mettre en place. Le tabac en est l’exemple même. Des études menées dès les années 1950 montrent le danger de la cigarette. La prévention est une tâche établie difficilement à l’époque. Jusque-là des médecins se retrouvent sur les publicités la favorisant. Il faut convaincre qu’un produit peut nuire alors que son image n’était pas noircie jusque-là.

Concernant les ondes électromagnétiques, le sujet est plus délicat dans la mesure où il ne fait pas consensus, contrairement au tabac après des années d’études. Le ministère de la santé et le ministère de la transition écologique et solidaire tâtonnent. Malgré les dangers signalés par certains scientifiques la prévention est faible, voir inexistante. Le désaccord des scientifiques sur les radio-fréquences ne rend pas simple le travail des ministères. Des associations se mobilisent pour jouer ce rôle.

Les associations face au manque de prévention

L’association Robin des Toits est créée en 2004. Elle se penche sur la sécurité sanitaire dans les technologies sans fil. Leurs actions visent à obtenir une meilleure réglementation concernant les radio-fréquences émises par certains appareils électroniques.

Étienne Cendrier, porte-parole de Robin des toits voit un éternel recommencement dans le manque de prévention : « Tous les scandales sanitaires obéissent à un scénario identique. C’est la société qui est constituée de cette manière là ».

Il poursuit : « On se retrouve avec quelque chose qui présente des dangers. Ça ressemble à ce qui se passait dans l’histoire du tabac, vous avez la construction du doute. D’abord on balance une technologie sur le marché sans faire aucune d’étude d’impact sanitaire au préalable. On en attend simplement des profits gigantesques. On fait comme dans l’histoire du tabac, on va mettre en place ce qui s’appelle la fabrique du doute : avoir des scientifiques payés par l’industrie ou en lien direct avec l’industrie qui vont sortir des études tendant à démontrer qu'il y a aucun risque, mais ce sont des études biaisées. »

Étienne Cendrier affirme que la prévention est légère. Il illustre sa pensée par une campagne établie sur santé.gouv. Sur le site se trouvent quelques informations pour expliquer la façon de se servir d’un téléphone portable. « On peut dire que c’est une campagne furtive, une information parapluie puisqu’ils n’en font aucune publicité. On a l’impression qu’elle est faite pour que personne ne la voit. Soit c’est un problème, soit ce n’en est pas un. Si c’est le cas il faut le dire » finit-il par lâcher.

Guide d'utilisation du téléphone (2011)

Pour Rassembler Informer et Agir sur les Risques liés aux Technologies Electromagnétiques (Priartem) est la première association au niveau national dans les années 2000 à faire émerger le problème des antennes-relais, des technologies de télécommunications sans fil, téléphones portables ou encore sur le WiFi. Comme Robin des toits leur but est de faire passer de l’information par de la réglementation. Priartem passe à l’action en 2007 et fait interdire la vente de téléphones portables à destination des enfants. Les acteurs de l’association interviennent auprès des élus locaux, du parlement, de certains ministères depuis 2004 pour faire bouger les choses. La stratégie fonctionne puisqu’en 2015 la loi Abeille laisse apparaître de nouvelles mesures réglementaires.

Cela reste insuffisant pour le Centre de Recherche et d' Information Indépendant sur les Rayonnements Électro Magnétiques non ionisants (CRIIREM). Le Professeur le Ruz est décontenancé :

« Cette loi, on en retient une peau de chagrin par rapport à ce qui était demandé avant. »

Une prévention « extrêmement mal faite » pour les électrosensibles

Marguerite Cuny électrosensible s’exprime elle aussi sur le sujet. Elle aimerait en voir plus auprès des parents, à l’école. « Ça devrait être obligatoire ». Pour cette sensible des ondes, mettre le WiFi partout, y compris dans les crèches comme le souhaitait Fleur Pellerin ministre du numérique en 2013 « c’est indispensable » ironise-t-elle. La ministre expliquait à l’époque dans l’émission C’dans l’air "Le WiFi dans les crèches, encore une fois, l'interdire ça revient à dire que le WiFi c'est dangereux et c'est mauvais pour la santé. Aujourd'hui, moi je n'ai aucune preuve que le WiFi est mauvais pour la santé. » Un positionnement réfuté lors de l’établissement de la loi Abeille en 2015 qui interdit le WiFi dans les crèches.

Alice Bouchet, électrosensible depuis plus de quatre ans voit certaines recommandations presque « inutiles ». « On nous conseille de s'équiper d'une oreillette mais l'énergie est aussi captée par le fil. C'est très mauvais aussi » témoigne-t-elle. La trentenaire, mère de deux enfants en bas âge pense surtout aux enfants. Elle imagine d'autres solutions : ne pas téléphoner à côté d'eux, ne pas leur donner un portable avant l'âge de 15 ans. Elle désire le retour du fil pour le téléphone ou internet dans les habitations françaises.

La responsabilité des fabricants

Les fabricants se mettent eux aussi à donner des conseils à leurs utilisateurs avec pour base les recommandations des autorités sanitaires. La Fédération Française des Télécoms réalise un guide d’usage du téléphone depuis 2011 et le renouvelle quand il le faut pour présenter différents points sur : « les connaissances scientifiques, la réglementation ainsi que les recommandations aux utilisateurs pour réduire leur exposition aux ondes radio ». Le tout en affirmant que les téléphones ne sont pas dangereux.

« Utiliser un kit oreillette pendant les appels téléphoniques, téléphoner de préférence dans les zones où la réception est de bonne qualité, inciter vos enfants et adolescents à faire une utilisation modérée du téléphone mobile si vous décidez de les équiper ». Ces conseils comme la campagne du ministère de la santé sont disponibles en ligne. Les moyens actuels de diffusion sont considérablement moindres que ceux utilisés pour l’alcool ou le tabac.

Guide d'utilisation du téléphone FFT (2016)

La Fédération Française des Télecoms mentionne le débit d’absorption spécifique (DAS) dans sa liste de conseil. Elle explique au consommateur de se référer au DAS indiqué lors de l’achat d’un téléphone. Plus le DAS est bas, plus la quantité d’énergie véhiculée par les ondes radio-fréquences » de l’appareil est basse.

En France et en Europe, le DAS des téléphones commercialisés ne doit pas dépasser 2 W / kg. Jusqu’en juin 2016, les industriels pouvaient mesurer le débit à une distance de la peau allant de 15 à 25 mm. Le DAS était donc peu élevé, en conséquence peu inquiétant. Ces mesures n’étaient pas effectuées dans des conditions normales d’utilisations puisque les utilisateurs gardent généralement leur téléphone dans une poche, à une distance peu éloignée. Les mesures sont désormais à une distance de 0 à 5 mm de la peau.

En Juillet 2016, l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire (ANSES) fait des révélations sur des tests réalisés sur 95 téléphones portables par l’Agence Nationale des radio-fréquences (ANFR) en 2015 dans le rapport « Exposition aux radio-fréquences et santé des enfants ». Au contact de la peau d’adultes et d’enfants, neuf portables sur dix dépassent le seuil réglementaire de 2 W / kg. Ces données ne sont pas divulguées, ce que le docteur Marc Arazi dénonce en 2015.

L’agence nationale des fréquences (ANFR) fait preuve de transparence en Juin 2017 et publie 376 résultats de mesures d’expositions de téléphones. Marc Arazi affirme que seulement 5% des données sont dévoilés. L’ancien porte-parole de PRIARTEM poursuit son cheminement :

« C’est un enjeu de santé publique : 60 millions de Français ont un téléphone portable avec un niveau de radiation supérieur à ce qui est acceptable pour leur santé ».

La place du lobbying dans les études scientifiques

Le lobbying participe-t-il au manque de prévention en France ? L’incertitude des médecins nait-il de ce lobbying ? En 1994, La fédération des industries électriques et électroniques (FIEE) se réunit pour « définir une stratégie pour faire face aux mouvements d’opinion relatifs aux effets sur le corps humain des rayonnements électromagnétiques (R.E.M). » L’objet de la réunion se poursuit « Aux rumeurs, dommageables sur le plan commercial, doit être opposée une information destinée à sensibiliser le consommateur et montrer que ces rayonnements électromagnétiques n’ont pas d’effets nocifs . »

Lors de cette consultation, certains intervenants de la FIEE soulignent l’importance de faire tenir aux hommes politiques et journalistes le même discours. Il est écrit noir sur blanc leur volonté de se tourner aussi vers les représentants européens.

En 1998, la téléphone mobile s’implante massivement auprès des Français. L’état lance le programme de recherche COMOBIO. Différents laboratoires travaillent sur l’impact sanitaire du téléphone. La recherche est financée à moitié par l’argent des pouvoirs publics et par les industriels du secteur. Le coordinateur du projet est Bernard Veyret, un membre du conseil de Bouygues Telecom.

Alain Privat a fait partie des équipes de Comobio. Le neurologue expose le cerveau de rats à des ondes électromagnétiques. D’abord trois fois plus fortes que la norme, puis en baissant l’intensité des ondes. Le docteur retrouve des traces au niveau du cerveau des rats après l’exposition. Il fait le parallèle avec les humains.

Pierre Aubineau, ancien directeur du CNRS de Bordeaux fait aussi partie du programme COMOBIO. Comme Alain Privat il effectue des tests sur les rats. Il découvre que la barrière qui protège le cerveau des substances toxiques s’ouvre sous l’impact des ondes. Ses conclusions montrent un risque sur la santé pour l’homme à long terme si l’usage est excessif. Bernard Veyret, coordinateur de l’étude, ne souhaite pas afficher cela. Les études d’Alain Privat et Pierre Aubineau affichent un potentiel danger des ondes électromagnétiques. Toutes les deux ne seront pas publiées.

En 2003, l’Agence française de sécurité sanitaire (AFFSE) rend un premier avis sur le portable et les antennes-relais. Le rapport ne montre pas de dangers. En 2005, un nouveau rapport de l’AFFSE est publié, il se veut aussi rassurant que le premier. Bernard Veyret et René de Sèze se retrouvent parmi les principaux experts.

Le premier fait partie du conseil scientifique de Bouygues Telecom. Le second reçoit depuis 1994 des financements du Centre national d’études des télécommunications (CNET de France Télécom). Ses travaux sont financés par Bouygues Telecom et TDF, un « diffuseur et concepteur historique français de réseau télécoms »

En 2005, lors d’un colloque au Sénat sur l’indépendance des experts, Stéphane Kerchove délégué de l’association « agir pour l’environnement » demande un positionnement au président de l’AFFSE, Guy Paillotin. La réponse de ce dernier est décontenançante : « Vous dites que l’expertise sur la téléphonie mobile, elle n’est pas bonne, elle ne vous plait pas. L’expertise sur la téléphonie mobile n’a jamais suivi ni de près ni de loin les règles que l’AFFSE s’est fixées à elle-même. Donc c’est une expertise que je considère, en tant que président du conseil d’administration, comme n’existant pas»

Le Professeur Le Ruz, chercheur au Centre de Recherche et d’Information sur les Rayonnements Électro-magnétiques non-ionisants (CRIIREM) déclare :

« Ce lobbying est toujours existant (…) Il y a des scientifiques qui restent totalement indépendants. Dans le domaine, on sait qui l’est et qui ne l’est pas. »

Un propos rempli de conviction qu’appuie Christine Campagne de l’Association de recherche thérapeutique anti-cancéreuse (ARTAC ) :

« En face de nous on a des lobbies très puissants qui bloquent le débat au niveau des institutions politiques. »

La prévention des radio-fréquences par les autorités publiques

La prévention peut difficilement être mise en place si les rapports scientifiques sont mal fondés. La question du danger des ondes électromagnétiques n’est toujours pas établie après plusieurs décennies de recherches d’après les autorités publiques. Les institutions attendent-elles un scandale sanitaire pour mettre en place une véritable campagne de prévention ?

Comment organiser la prévention dans un tel désordre d’avis ? En 2009, Nathalie Kosciusko-Morizet alors secrétaire d’État à l’économique numérique demande un débat sur les ondes électromagnétiques, la téléphonie mobile et le WiFi. Le « Grenelle des ondes » se met en place. Après plusieurs consultations des propositions comme l’interdiction du portable à l’école ou la limitation de l’usage du portable pour les enfants apparaissent.

Dans un second temps, l’exposition aux antennes-relais est évaluée. Le but est de prévoir un meilleur encadrement de leurs installations. Chacun de ces points est repris en 2015 dans la loi Abeille.

Le ministère de la santé et de la transition écologique et solidaire créent des guides d’utilisation pour réduire l’exposition au téléphone mobile. Cette campagne d’information se trouve en ligne.

« Bon ou mauvais pour la santé ? Il n’existe pas aujourd’hui de preuve scientifique démontrant que l’usage des téléphones mobiles présente un risque pour la santé. » Ce sont les premiers mots de la campagnes de « précaution » du guide diffusé en 2017. Ce n’est pourtant pas ce que certaines études (parfois non diffusées) affirment. Est-ce un déni d’affirmer cela lorsque l’Organisation Mondiale de la Santé le classe comme « potentiellement cancérigène » lorsque certaines personnes ne peuvent passer des appels pour préserver leur santé ? Pourquoi conseiller une telle utilisation si aucun danger n’existe réellement ?

Ces appareils sont rendus indispensables dans le quotidien de la population par les fabricants, les opérateurs mobiles. Ces textes de lois arrivent-ils trop tard pour avertir la population du comportement à adopter ? À l’ère des technologies, en cas de scandale sanitaire, serait-il possible de modifier le comportement de la population quand ces objets sont rendus incontournables ?

La portée de ces guides visant à faire dans la précaution est-elle suffisante pour prévenir la population ? En 2017, est-ce trop tard pour utiliser l’adage « Mieux vaut prévenir que guérir ? ». Les prochaines années permettront sans doute d’éclairer l’ombre de ce tableau.

*Maxime (le nom a été modifié)

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