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Lettres d'un immortel CORRESPONDANCES INTIME ET LITTÉRAIRE DE mARCEL pAGNOL

Après la publication de ses lettres au monde du cinéma en 2015, Nicolas Pagnol, Thierry Dehayes et les éditions Robert Laffont nous permettent, avec cette correspondance intime et littéraire, d'approcher l'homme sous un autre angle. Aux inconditionnels, et aux autres, nous proposons ici un avant goût de ce qu'ils trouveront dans cet ouvrage.

A travers ces lettres on découvre le séducteur, le père, le mari, l'ami fidèle, mais aussi le redoutable homme d'affaires. Des lettres qui ne font que renforcer le lien affectif que ses lecteurs entretiennent avec lui aujourd'hui encore. L'enfant né à Aubagne au pied du Garlaban, pour ceux qui l'ont lu est immortel.

Ses souvenirs ont ceci d'universel qu'ils pourraient très bien être les nôtres, même si nous n'avons jamais chassé les bartavelles... Philippe Caubère, inoubliable Joseph, dans le film d'Yves Robert, le dit de très belle manière dans sa préface : « J'ai l'habitude de dire que les enfants du Sud, de la Provence à l'Aquitaine, et même encore ceux d'aujourd'hui, ont deux enfances : la leur, particulière, et celle de Marcel, universelle. Tellement, d'ailleurs, que même ceux du Nord, voire du pôle Nord, de l'Amérique, de la Finlande ou du fin fond de l'Afrique peuvent également s'y retrouver, comme ils peuvent, sans risque d'erreur, à ce rêve d'enfance eux aussi s'identifier. »

Correspondance intime

On découvre dans les lettres de Marcel à son père toute la tendresse d'un fils, même si Marcel lui en veut de s'être remarié après le décès d'Augustine. Il ne nomme jamais sa belle-mère se contentant de l'appeler « Tante » lorsqu'il doit la mentionner. Echange épistolaire classique entre un fils et un père que la distance géographique éloigne. Marcel s'inquiète des siens, de leur bien-être, leurs projets.

Attentifs à chacun. Soupçonné par la rumeur d'être dépensier, il va même jusqu'à justifier la moindre de ses dépenses... comme un enfant s'excusant après une bêtise. A son père, encore, il raconte ses premiers pas à Paris, en tant que professeur puis très vite en tant qu'apprenti dramaturge.

Ces lettres nous permettent de voir le dramaturge naître. Par les récits qu'il en fait à son père on voit comment ce travailleur acharné s'est construit une « carrière », un destin.

1932, la mort de Paul

Mais la vie sous toutes ses coutures apparaît ici. Bons ou mauvais moments, Marcel écrit... Une des lettres les plus touchantes est sans doute celle où le fils doit consoler le père à la mort de son frère Paul. Pudique, Marcel ne laissera pas transparaître sa propre peine, ou si peu...

« Mon vieux papa,
Tu sais maintenant la vérité sur notre pauvre Paul. Il nous a quittés jeudi matin, en pleine joie, au moment où il se déclarait guéri. Le lendemain, il devait partir avec Mlle Jouret, pour visiter le zoo d'Anvers, et deux jours après, je devais venir le chercher, pour le ramener à Marseille.
Voici ce qui s'est passé : il allait très bien, et il avait changé complètement de caractère ; il était très gai. Lauwers voulait me le rendre tout de suite. Mais tu sais qu'il tenait énormément à sa petite opération du nez. Il m'en parlait depuis plus d'un an. Lauwers lui, n'y tenait pas beaucoup. Cependant, comme c'est une très petite opération (dix minutes sous chloroforme), il finit par consentir. Mercredi matin, il fut opéré par le docteur Coohne, associé de Lauwers, spécialiste du nez et de la gorge.
L'opération fut très simple et très courte, et elle réussit parfaitement. Paul remonta dans sa chambre, et passa la journée au repos, surveillé par une infirmière. Il lisait, bavardait. Le soir, il s'endormit paisiblement. Il se réveilla au passage d'une infirmière (une ronde toutes les demi-heures) et il se plaignit qu'on ne le laissait pas dormir, qu'on venait lui allumer l'électricité trop souvent, qu'il était très bien, etc. Au passage suivant, l'infirmière le trouva mort. Son lit ne marquait aucun désordre. Il avait l'air de dormir, mais son nez avait saigné. Très peu. Un tache de dix centimètre de diamètre : hémorragie qui en aucun cas ne peut causer la mort d'un homme, puisqu'on supporte sans danger vital une perte de deux litres de sang. Il en avait perdu environ un décilitre. Mais il était mort […]
Lauwers survint ensuite et l'examina. Il n'y avait aucune hémorragie interne. Il déclara que Paul est mort d'une syncope. Au cours de la réadaptation de son cerveau à des conditions nouvelles, il a pu avoir des réajustements très délicats, et un arrêt du cœur causé par réflexe ; ce que l'on appelle la mort par inhibition. Au fond, je crois que Paul est mort des suites de sa grande opération, et qu'il serait mort de même sans la seconde.
En tout cas, tu peux être tranquille : il n'a pas souffert, il n'a pas compris. Son visage est calme et reposé, il paraît dormir. Je l'ai fait embaumer par Lauwers, mais j'ai refusé l'autopsie, qui ne le ressusciterait pas.
Lundi matin, je partirai de Courtrai avec lui, et avec Coutelen. Je ne sais pas à quel moment nous arriverons à Marseille. Je te le ferai savoir par télégramme. Que René s'occupe des obsèques, qu'il trouve un tombeau provisoire à la Treille ; j'en ferai bâtir un pour toute la familles, pendant le mois d'août. Il me semble que c'est là que nous devons aller : nous mettrons maman près de lui.
Et toi, maintenant, tu dois être à la période des regrets. Tu doit te dire : « Je n'ai pas été assez gentil avec lui, tel jour je n'aurais pas dû lui dire ceci ou cela, etc. » Dis-toi bien que si Tante était morte, tu te reprocherais d'avoir sacrifié Tante à Paul ; comme c'est Paul qui est parti, tu vas te reprocher d'avoir sacrifié Paul à Tante. Ce n'est pas vrai, mon vieux papa. Tu n'as sacrifié personne, que toi-même. Tu as fait pour Paul tout ce qu'il était possible de faire : ne regrette rien.
J'ai eu une grande peine quand je l'ai vu étendu sur son lit de mort. Mais j'ai eu bien plus de peine quand je le voyais chancelant, dans les rues d'Orange, la nuit, parlant au ciel, dans un pauvre costume trempé dans l'eau d'un canal... Pense à ceux qui te restent, à la petite Andrée, et à mon petit bâtard, qui est si beau, et qui a l'air, parfois, de te chercher à la maison.
Je t'embrasse affectueusement.
Ton fils Marcel »

Les Femmes

Les échanges deviennent franchement amusants lorsqu'il s'agit de ses relations avec les femmes, relations parfois difficiles comme lorsque Kitty Murphy et Orane Demazis se disputent le cœur de Marcel.

« Mon cher papa,
(...) et tout quelle (Orane Demazis, ndlr) veut, c'est que j'habite avec elle. Si je n'obéis, pas elle va se laisser mourir. Que faire ? Moi j'en ai par-dessus la tête, et il me suffit de déjeuner avec elle pour avoir envie de foutre le camp en Australie ou n'importe où, mais dans un endroit où elle ne sera pas.
Avec Kitty, c'est du même tonneau. Quand je suis avec Demazis, Kitty rôde devant la porte, prête à lui donner des coups de pied de danseuse ; quand je suis avec Kitty, Demazis me surveille, j'ai peur qu'elle lui fasse un sale coup. Que faire, sacré nom de Dieu ! (...) » (13 novembre 1929)

Jacqueline

Il rencontre celle qui l'accompagnera jusqu'à la fin de sa vie en 1938. C'est Jacqueline Bouvier. Mais ce n'est qu'après sa séparation d'avec Josette Day, qu'il osera lui avouer ses sentiments. Il l'épouse en octobre 1945. Les premières lettres datent du début de leur relation. Pagnol est installé au moulin d'Ignières dans la Sarthe, un endroit loin de tout qui lui sert de refuge à un moment où la célébrité devient pesante. C'est aussi l'endroit où il mettra sa famille à l'abri pendant la guerre.

« Samedi Matin :
Cette nuit je n'ai pas dormi. J'ai lu jusqu'à un heure, et comme j'allais fermer mon livre, j'ai entendu les avions. Ils sont passés tout près de la maison, pendant une heure au moins. J'entendais au loin les bombes, sur la gare du Mans et sur Arnage. J'ai tremblé pour toi. Je craignais que ton train, par un hasard malheureux, ne fût resté au Mans toute la nuit. Je viens de téléphoner à Sablé. On m'a rassuré.(...)
Samedi soir :
(...) Moi, je vais me coucher, et je pense à toi. Où es-tu ? Qu'as-tu dit, qu'as-tu fait ? Quand reviendras-tu ? Il y a longtemps que je t'aime, jamais je ne t'oublierai. »

Correspondance littéraire

Jean Ballard

L'année de ses dix-huit ans, il fonde avec Jean Ballard et Gaston Mouren, la revue Fortunio. C'est là que Pagnol commence son apprentissage d'écrivain. Exilé à Paris Pagnol a des ambitions pour la revue. Il rêve d'en faire une revue de renommée nationale. Marcel n'aura de cesse d'essayer de convaincre ses amis de franchir le cap. De voir grand. Pour lui, tout se joue à Paris.

En novembre 1922, il écrit à Jean Ballard :

« Le moment pour Fortunio est exceptionnel. Nous pouvons nous faire une très grosse place ici, où toutes les revues sont vendues à Pierre ou Paul. Profitons-en. Une seule chose m'inquiète : nous n'avons, ni les uns ni les autres, d'oeuvre digne de ce nom. Nous ressemblons à des sourds-muets qui s'efforceraient d'arriver jusqu'à l'estrade d'où l'ont fait des discours. Nous sommes presque sur l'estrade. Qu'allons-nous faire lorsque nous y serons juchés ? Au lieu de rêver d'une revue locale, et de faire des pieds et des mains pour me priver de toute espèce d'autorité à Fortunio, écrivez des œuvres, comme je m'efforce de le faire.
Laissez-moi le soin de vous proposer des directives. Je suis sur le point d'arriver, et de vous tirer à ma suite. Ne comprendrez-vous jamais qu'à Marseille, vous êtes dans un cul-de-sac ? Renoncez à jouer un rôle à Marseille. Ça ne peut mener à rien. L'avenir, pour vous comme pour moi, est ici. Comprenez-le. Nous avons trente ans ou presque, et nous n'avons encore rien fait ! »

Ballard lui reprochera d'avoir l'esprit pratique, à quoi Marcel Pagnol répond un mois plus tard :

« Ecrire de belles œuvres, intelligibles pour tous. Ne pas écrire seulement pour trois lecteurs. Avoir ma place au soleil, avoir de l'argent qui me permettrait de me retirer, le plus tôt, à La Treille. Au point de vue littéraire, arriver. Quoi de plus légitime ? Pour cela, il faut que Fortunio commence par avoir des lecteurs. Pour avoir des lecteurs, il faut écrire pour eux, non pas pour nous. Quand Fortunio aura réussi, lancer, en octobre prochain, nos éditions, contenant nos œuvres. Trouves-tu à me blâmer parce que je suis pratique ? Parce que je désire la gloire ? Allons Jean, tu es plus pratique et plus glorieux que moi, et tu le sais bien. (…)
Ce que je demande, ce n'est pas par vanité, puisque ma vanité est toute satisfaite par la couverture. C'est dans l'intérêt commun. Je t'assure que vous vous égarez. Il faut de l'argent. C'est la base de toute œuvre littéraire. Réfléchis à ce paradoxe. Et surtout de la bonne volonté. »

Les échanges sont souvent vifs. Il aura pourtant tout essayé pour convaincre les membres de Fortunio que l'avenir de la revue se jouait à Paris. Marcel Pagnol, peu rancunier, soutiendra tout de même Ballard dans l'aventure des Cahiers du Sud.

Jean Giono

Les lettres de Marcel Pagnol à Giono passent par tous les registres, amicales, tendres, emportées aussi lorsqu'il s'agit de finaliser des contrats de droits d'adaptation ou de questions d'argent.

"Mon vieux Jean,
Ce n'est pas pour discuter d'affaires que je veux te voir : c'est pour te voir. En ce qui concerne l'édition à bon marché de Regain, la question est simplissime.
1°) Notre contrat porte que pour l'édition du texte des films, mon éditeur devra se mettre d'accord avec le tien. Mon éditeur, c'est les Films M.P. qui se sont mis d'accord avec Grasset. J'ai donné à Grasset le droit d'éditer mon dialogue dans ses collections, il a donné aux F.M.P. le droit de publier le texte de Regain. Si ce droit t'appartient, c'est à ton éditeur de te dédommager.
2°) Je consens bien volontiers, et cela sur ta simple demande, à te donner la moitié des droits de cette édition à bon marché. A combien fixerons-nous ces droits ? Tu le sais mieux que moi, puisque tu as vendu à Ferenczi, pour 7 000 francs, le droit de publier 100 000 exemplaires de Regain, ton roman, ce qui te fais 7 centimes par volume.
Considère de plus que cette édition à 4,50 francs a porté un coup très grave à la véritable édition à 15 francs. Considère que le film a aidé ton livre plutôt qu'il ne lui a nui. (Ce dernier membre de phrase sonne mal). Considère que je t'ai déjà donné 30 000 francs pour Regain, et que ce n'est pas Regain que je publie, mais le dialogue de Regain, auquel j'ai longuement travaillé. Toutes ces considérations faites, estimeras-tu que je te vole si je te donne 3 sous par volume vendu, c'est-à-dire deux fois plus que Ferenczi ?
Quant à te demander parfois si je suis 'vraiment ton ami', il me semble, honnêtement que c'est une question saugrenue. Pense un instant que tu as reçu, ou plutôt que j'ai payé, à l'heure actuelle, 90 000 francs pour Baumuges, Regain et la Boulangère. Que je t'ai fait donner, à ta petite société, un chiffre considérable de droits d'auteurs, alors que ces droits reviennent toujours à l'auteur du film : je te souhaite beaucoup d'ennemis comme moi ! Mais va, tu es le vrai Manosquin, méfiant et ombrageux ! Viens vite manger l'aïoli avec nous.
Je t'embrasse,
Marcel. »

L'amitié de Pagnol pour Giono, malgré toutes les chicaneries, restera indéfectible.

Georges Simenon

La rencontre entre les deux écrivains a lieu au Fouquet's, où ils ont leurs habitudes. Leur correspondance, elle démarre dans les années 50...

« Mon beau Georges,
Oh voui ! J'irai à l'Académie de Bruxelles, et l'épée au côté, pour saluer ton avènement ! Ce sera superbe, et pour nous deux, assez émouvant. S'il y a un discours à faire, je demanderai à en être chargé. Mais es-tu sûr que nous aurons cette joie ? L'atmosphère ici est lourde. Beaucoup de gens croient à la guerre pour le printemps prochain. (Ils y croyaient déjà pour l'an dernier).
J'espère qu'ils se trompent, mais je n'en suis pas si sûr. Cette tragédie de Corée qui ne finit pas, ces petites histoires, l'armement de l'Allemagne, tout ça est vraiment très inquiétant. Quant à moi, je crains que la catastrophe ne soit inévitable dans un avenir plus ou moins rapproché.
Si nous sommes prudents et malins, voilà ce que nous allons faire : acheter un petit ranch, à côté d'une petite ville dans une Etat du Sud, assez loin des deux océans. Le Connecticut , si par malheur N.Y. était bombardé, serait envahi par des millions de fuyards en pleine panique. Famine, épidémies, pillages. Ce serait horrible. Tandis que New Mexico, par exemple, ou le Missouri, me paraissent, à distance, la perfection. Si on était à proximité d'une Université, ce serait aussi très bien, because bibliothèque. (...) »

Dans ces échanges avec Simenon, on retrouve quasi constamment la crainte de Marcel Pagnol de voir éclater une guerre, crainte que son ami essaie de calmer, en vain...

Mais arrêtons-là. Lisez ces lettres, savourez-les, mettez vos pas dans ceux de l'enfant né à Aubagne, au pied du Garlaban...

Credits:

La Marseillaise

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