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Développer l’inventivité et la créativité Innovative Imitation

Un appel à l’action de la Diaspora

Je suis honoré d'être parmi vous et particulièrement heureux d’apporter ma contribution en tant que ressource au sein de cet outil humain, afin d’inscrire dans la réalité cette vision d’une Afrique prospère, stable, paisible et sûre. Je remercie le comité d'organisation de m’avoir non seulement invité à prendre part à ce symposium, mais aussi à y exposer mes idées. Quel plaisir de voir de jeunes leaders d'origine africaine en Europe réunis pour faire la différence!

Je commence mon propos par Henry Ford, un constructeur automobile américain : « Une affaire qui ne crée pas d’autre valeur que de l’argent est une activité pauvre. » Personne dans cette salle, et je le crois très peu de gens dans nos communautés, ne serait en désaccord avec le fait que la présence de nombreux Africains en Europe est à la fois une horreur et un déshonneur pour nos familles, nos nations et pour notre continent. 60% des Africains arrivent en Europe sans leur vrai nom, dépouillés de leur identité, de leur dignité et de leur honneur, complètement nus.

Ils deviennent les esclaves modernes de situations mises en place à travers des programmes humains et culturels agressifs, à l’initiative d’institutions européennes du profit. Le plus ironique est qu’à l’époque de l’esclavage, ce sont les marchands d’esclaves qui rebaptisaient leurs esclaves, tandis qu’à notre époque dite de la mondialisation ce sont les migrants africains eux-mêmes qui changent leurs noms, afin de coïncider avec les standards étrangers.

Conférences d’investissements et d'affaires

Depuis la période florissante des années 1970, il n’y a jamais eu autant de conférences sectorielles d’affaires ou d’investissement en Afrique qu’aujourd'hui. Des plus grandes conférences internationales aux petites rencontres non médiatisées, toutes les options sont explorées. Dans la plupart des cas, les présentations sont intéressantes, pertinentes et riches en idées pour le développement du continent.

La diversité et l'expertise des participants - pas moins de 121 nationalités différentes aux conférences auxquelles j’ai participé ces 12 derniers mois - reflètent l'intérêt croissant que l'Afrique suscite dans le monde. Ajoutez-y le nombre croissant de fonds d'investissement pour l'Afrique et l’émergence d’une image beaucoup plus positive du continent.

Attirer des investisseurs pour générer des idées

Ces conférences ont plusieurs objectifs : en suscitant de l'intérêt pour divers secteurs et activités, elles diffusent de l’information et de la connaissance sur les pays africains ; elles rassemblent des individus du monde entier partageant les mêmes valeurs, et servent de laboratoires d'idées ; elles stimulent la créativité et créent chez les investisseurs internationaux un intérêt accru pour l'Afrique. Mais soyons honnêtes, vendre l'Afrique n'a jamais été facile et ne le sera pas beaucoup plus dans l'avenir.

Nous pouvons nous plaindre autant que nous le voulons des médias étrangers et de leur obsession à présenter une image négative du continent, la perception extérieure évolue très peu et ne bougera vraiment qu’à condition que le continent s’engage de façon claire, audible et réelle sur sa transformation. La vraie définition de la marque déposée n'est pas l'image que nous présentons, mais celle que d'autres ont de nous. L’identification d'un pays à une marque déposée est devenue un exercice exigeant le développement de techniques de contrôle sophistiquées.

Généralement, le fait d’associer un pays à une marque ne signifie pas que nous croyions réellement qu’il correspond à cette image. Les Etats-Unis, et plus largement le Royaume-Uni, sont probablement des champions dans l'art de vendre une image positive de leur pays. Hollywood a réussi à vendre le concept de l’Américain honnête, héroïque, drôle, intéressant, puissant, etc. Télévision, journaux romans et ambassades américaines reprennent et relaient plus que jamais cette image. Et nous l’achetons parce qu'elle est vendue !

L'Occident et plus particulièrement les Etats-Unis et l'Europe ont aussi développé l'art de se vendre aux investisseurs. Cela explique qu’une grande proportion des investissements mondiaux est toujours orientée aujourd'hui vers ces deux régions. Plus élevés sont le montant et le volume des investissements, plus forte est l'économie, plus attractif est le pays et plus nombreux sont les investissements ! C'est un cercle vertueux. La Chine a aussi adopté une stratégie de la marque. De superbes films présentent un peuple chinois héroïque et spirituel et font l’éloge de la beauté du pays.

Sans aucun doute, les Chinois continueront à user de tous les moyens de communication à disposition pour vendre leurs icônes culturelles, avec au moins autant d’efficacité que les Anglais au siècle dernier. Bollywood, l'industrie cinématographique indienne, mérite une médaille pour ses 50 ans de commercialisation assidue du concept de l’Indien héroïque. Bien que les films indiens ne soient pas projetés en Occident, ils connaissent un grand succès partout ailleurs dans le monde, où des acteurs comme Amitabh Bachan et Shahrukh Khan attirent des foules.

Cependant, l'Inde n’a pas réussi à capitaliser assez cette image positive, parce que la réalité présentée à l'étranger, sur la vie quotidienne et les opportunités d'investissement dans le pays, est en contradiction complète avec l'image véhiculée par ces films. Aujourd'hui, l'Etat indien, conscient de ces pertes d’opportunités, se tourne de plus en plus vers l'industrie cinématographique pour projeter une image dynamique du pays. Cette fois, elle essaie de faire coïncider image et réalité.

L’enjeu de la marque

Dans ce monde fortement compétitif, le marketing du savoir est crucial. Pour être plus précis, la marque, voilà la clé ! L'image que vous renvoyez est bien celle que les autres ont de vous. Cette stratégie est aussi valable pour les pays que pour les affaires et les individus. La marque Nike n’aurait aucun impact si ses produits étaient de piètre qualité. Pour revenir à l’Afrique, de très talentueux Africains du continent et de la diaspora pourraient très valablement promouvoir l'Afrique comme continent aux yeux du monde, parce qu'elle a un avenir prometteur et demeure, par son potentiel, la meilleure destination au monde pour les investisseurs.

Le problème est qu’ils manquent d’industries cinématographiques, de télévisions, de radios ou de journaux suffisamment puissants et influents pour les accompagner dans cette tâche. Néanmoins, ils pourraient et devraient toujours user de tous les moyens actuellement disponibles pour promouvoir l'Afrique. Que se passera-t-il chaque fois que vous aurez convaincu des groupes d’investisseurs de visiter votre pays ? La réalité sur place sera-t-elle conforme ou équivalente à l’image que vous en aurez donnée ? Malheureusement, la réponse est « non ».

Trop de pays africains sont confiants dans le fait que les investisseurs viendront de toute façon et ne déploient par conséquent aucun effort pour valoriser et vendre les atouts de leur pays. Et Voilà comment le continent le plus riche en ressources naturelles du monde ne mobilise qu’environ 2% des investissements directs étrangers (IDE). L'Afrique ne peut donc vendre assez. Il est grand temps d'investir dans le marketing et la construction de l’image de marque du continent. La seule chose qu'elle pourrait y perdre, c’est la pauvreté !

Rien de nouveau sous le soleil !

Voici des décennies que ces arguments nous sont rabâchés. Il serait inutile de les répéter une fois de plus. Pourquoi devrions-nous gaspiller nos temps et nos énergies à nous adresser à maintes reprises aux mêmes oreilles sourdes ? Il est temps que nous explorions d’autres voies et moyens. Ce que je propose aujourd'hui, c’est que nous recherchions des fonds pour assurer le transfert et l’acquisition des savoirs, « la Création de Valeur : Innovation et Mondialisation », de techniques et d’outils technologiques modernes, de valeurs spirituelles et communautaires, de normes de comportement.

La production d'un Nouveau Savoir

Une redéfinition du concept même de savoir et la révision du contexte dans lequel il est produit, voilà les conditions préalables et essentielles au développement d’une forme d’éducation, à même de servir et de promouvoir un projet global d'autonomie.

Contrairement à l’idée d’un savoir consacré en Occident :

– le savoir glané par des années d'instruction formelle, transmis et certifié par des institutions éducatives

– un nouveau savoir serait acquis par l'engagement actif dans la vie sociale et la transformation pratique de la réalité environnante : non plus une connaissance rigide, statique et transmise, mais un savoir en renouvellement permanent, construit petit à petit dans le processus réel de travail productif et dans le cadre d'activités sociales visant à satisfaire aux besoins de base : un savoir dont la preuve de validité serait tout simplement sa capacité à résoudre les problèmes quotidiens, en contribuant à l'amélioration immédiate et concrète de la vie d'une communauté donnée.

Avant d’esquisser une définition plus précise et d'élaborer quelques propositions concrètes de mise en œuvre de ce nouveau concept, il faudrait relever que ce qui est ici souligné, ce ne sont pas de simples principes idéalistes ou des vœux pieux. L'alternative que nous esquissons est peut-être la seule voie possible et réaliste pour briser la longue chaîne de dépendances, forgées pendant des siècles d'histoire, dont la logique inexorable n’est plus à démontrer.

Un projet de développement autonome ne peut voir le jour que si l’accent est mis sur la mobilisation et le plein usage des ressources disponibles à l’échelle de chaque unité pour laquelle cette autonomie doit être réalisée, qu’il s’agisse d’une petite communauté, d’une région ou d’un pays (voire dans l’avenir d’un groupe plus large de pays). Une telle approche est fondamentalement inconciliable avec l'utilisation de la technologie de pointe, produit du savoir détenu par une élite d'experts surqualifiés.

S’appuyer sur une telle technologie pour la promotion du développement ne peut évidemment conduire qu’à pérenniser et à renforcer cette dépendance. Autant que l'éducation est concernée, cette reconnaissance fondamentale devrait conduire à repenser complètement le problème d’une longue et coûteuse formation destinée à une minorité professionnelle. Bien que le besoin en formation spécialisée ne puisse être entièrement éliminé, les conditions de sa production et de son utilisation devraient radicalement changer.

Nous y reviendrons plus loin. Il devient de plus en plus clair, cependant, que la formation spécialisée ne peut, tout au plus, que jouer un rôle complémentaire et devrait par conséquent être subordonnée à l'effort principal d'encouragement de la population dans son ensemble à produire son propre savoir, par ses propres moyens. Cette idée est la clé d’une approche globale.

Autant il faudrait éviter la surqualification d'une minorité, autant nous devons prévenir le phénomène de « déqualification » de la majorité qui, marginalisée par le système formel d’éducation, n'apprend rien d'utile à son intégration dans la production et la vie sociale. Ce phénomène dual de surqualification/déqualification ne peut être surmonté que si l'effort principal est orienté vers une formation initiale polyvalente, ouverte à tous, adaptée à la réalité et aux besoins locaux.

Vue sous cet angle, l'absurdité de l'isolement de jeunes gens dans des « boutiques du savoir », loin de la vie communautaire et du travail productif, ne devient que plus frappante. Continuer à appeler éducation l'effort intellectuel de digestion d’informations formelles ne peut que mener au mécanisme, dénoncé par Ivan Illich (Deschooling Society 1970), par lequel plus une personne consomme d’enseignements, plus elle accroît son capital intellectuel et plus haut elle se positionne dans la hiérarchie des savoirs capitalistes

- un mécanisme qui entraîne fidèlement la reconstitution d'une nouvelle pyramide de classe, en ce que ces consommateurs majeurs de savoirs peuvent revendiquer plus tard des services de grande valeur, rendus à leur société. Au contraire, un nouveau savoir, acquis par l’activité quotidienne d’amélioration de la vie et de satisfaction de besoins collectifs de base, peut être développé et servir dans l’immédiat. Sa définition / conception devrait par conséquent devenir prioritaire et faire l’objet d’une attention particulière.

En soulignant le rôle de la communauté locale comme base du projet d’auto-organisation et d’autonomie des peuples, cette nouvelle définition du savoir implique une critique radicale du rôle traditionnel de l'Etat comme dispensateur de services. Autrement dit, l'initiative à la base présuppose le démantèlement de la mentalité de dépendance inculquée par le colonialisme, consistant dans l'attente passive que l'Etat résolve les problèmes locaux par l'action d'en haut. La satisfaction de besoins collectifs de base doit aussi cesser de dépendre du marché, et la quête de la promotion individuelle doit être remplacée par l’effort collectif, par la coopération et l'aide mutuelle.

Nous avons vu comment, en Occident, des activités humaines essentielles comme la production alimentaire, le logement, les services de santé, les communications et le transport sont prises en main par des institutions et érigées en services/produits. Nous avons aussi vu comment la division technique et sociale du travail en Occident a fabriqué des individus délaissés et sans moyens face aux problèmes de la vie quotidienne.

Dans les pays riches aujourd'hui, chacun doit recourir aux services d’un spécialiste pour satisfaire ses besoins de base, et chaque spécialiste en appelle à un autre aussitôt que le problème échappe à la structure de plus en plus étroite et spécialisée de sa propre compétence. Selon cette analyse, chacun « vend » sa compétence ou main-d'œuvre au prix du marché, afin de pouvoir accéder au travail ou à la compétence des autres.

L'éducation peut contribuer à détruire ce tissu de dépendances dans la mesure où, par le biais d’une formation polyvalente combinant travail et études, elle promeut l’initiative créative et par conséquent une réappropriation collective par la communauté de son autonomie. Je fais allusion ici à des sujets très concrets. Au niveau de chaque communauté de base, qu'il s’agisse d’un village du pays ou de la ville voisine, un nombre infini de problèmes surgit chaque jour, allant de la construction de bâtiments à l'entretien de logements et aux mesures d’hygiène et de salubrité. Prenons l'exemple de la santé.

L’héritage colonial a créé de la dépendance chez les gens, dans la mesure où ils comptent entièrement sur l'Etat pour fournir médecins, hôpitaux et médicaments sans lesquels le malade ne peut prétendre à la guérison. Maintenant il est évident que dans les pays pauvres, cette approche « assistantialiste », qui consiste à traiter des conséquences d'un problème (la maladie) en recourant à un expert (le médecin) dans un cadre clairement défini (l'hôpital) en se servant de ressources extérieures (les médicaments), ne peut aucunement changer les causes réelles du problème. Pour échapper au cercle vicieux entretenu par des interventions a posteriori (après que le mal fut déjà fait), il faudrait plutôt anticiper, prendre de vitesse la maladie.

Et cela implique de fréquents et profonds changements dans l’environnement et la mentalité des gens, lesquels ne peuvent s’accomplir que si la population entière se sent impliquée et responsable. Cela signifie que la population soit mobilisée pour prendre en charge sa santé et qu’en retour il lui soit apporté toute l’aide nécessaire dans l’acquisition des connaissances, de même que les outils dont elle a besoin pour s’entraider.

Une telle tâche, dans laquelle la communauté entière doit s’investir sous peine d’échec, est par nature éminemment éducative. De plus, elle constitue un excellent exemple de la façon dont l’éducation, en se déspécialisant (en ne se limitant pas à une instruction formelle dispensée dans les limites sacrées d'une école), contribue également à déspécialiser d'autres sphères d'activités, comme la santé.

Pour développer un exemple un peu plus profond : il n'y a aucune raison pour que des instructeurs recrutés sur une base volontaire (donc des non-spécialistes) pour mener des campagnes d’alphabétisation ne reçoivent pas une formation polyvalente qui les rende aptes à transmettre quelques notions fondamentales d’éducation sanitaire, insérées comme partie intégrante desdits programmes d'alphabétisation.

Cela faciliterait l'information sur une série de sujets et par conséquent l'acquisition par les populations d'un savoir utilisable directement et dans l’immédiat. C'est un pré-requis essentiel pour toute amélioration véritable de la santé collective, que le groupe assimile quelques fondements de base du fonctionnement du corps humain, les mécanismes du développement biologique, l'importance d’une alimentation saine et d’une l'hygiène adéquate, etc.

Le plus important cependant est que toute cette connaissance fasse l’objet d’un usage concerté par la communauté, visant à améliorer la production et la distribution de nourriture, l'accès à l'eau, la construction de logements salubres, etc. Alors que les gens se prennent en charge, les barrières érigées autour des sphères spécialisées de compétence tendent à disparaître.

La santé est abordée dès la phase d’alphabétisation, ce qui stimule l’intérêt des gens pour d’autres sujets tels que l'agriculture, le logement, le transport… Il est important de noter qu'une telle redéfinition de la nature même du savoir et des mécanismes de sa production, signerait la mise à mort de l’éducation comprise comme un domaine spécialisé, une science dont le domaine réservé est celui de la transmission de connaissances.

La notion même d'éducation comme un sujet à part disparaît et se dissout dans la vie communautaire, le nouveau point de rencontre vers lequel activités et disciplines, par le passé séparées, convergent et se croisent.

L'école traditionnelle ne peut pas être le cadre naturel ou privilégié de production du nouveau savoir collectif, développé et évalué dans le processus réel et quotidien d'amélioration des conditions de vie. Une fois que cela est reconnu, la priorité ne devrait plus être à la multiplication de structures scolaires artificielles, mais à leur réorientation pour les rapprocher de la vie communautaire, du travail productif et de l'activité sociale. Adoptons plutôt cet ordre inversé : vie communautaire, travail productif et activité sociale, lesquels peuvent en soi déterminer l’environnement permanent des études.

Je cite Patrick Rendsburg; dans l'avenir, « ce ne sont pas des écoles qui devraient être construites, mais de nouvelles entreprises productives - des usines et des fermes - auxquelles seraient associés des domaines d’études, des bibliothèques et des laboratoires, une variété de services organisés collectivement et des infrastructures pour le loisir, le sport et la culture. » Il est clair que nous sommes encore éloignés aujourd'hui d’une telle solution radicale. Il est également certain qu'un tel changement ne peut émerger de rien. D'une part, elle serait inconcevable sans une volonté politique capable de surmonter le poids et l'inertie des structures existantes et, d’autre part, de balayer les mythes qui entourent toujours l'école néocoloniale.

Deuxièmement, comme nous l’avons déjà indiqué, une telle inversion des priorités dans le domaine éducatif ne peut réussir que s’il participe d'un processus plus large de réorganisation de la société dans son ensemble. Et, finalement, qui parmi nous - élevés comme nous le sommes tous dans le modèle traditionnel d’éducation - pourrait dès maintenant mettre en mouvement ce nouveau système qui présuppose un processus d'apprentissage complètement différent du nôtre? La seule façon pour les éducateurs d’amorcer un changement de mentalité et de dessiner une image différente de leur rôle, est d’expérimenter concrètement l'alternative. Ici, je pense qu'il est important de relever quelques directions vers lesquelles le système éducatif existant en Afrique pourrait être immédiatement réorienté.

Même si ces mesures transitoires ne devaient pas déboucher sur une transformation radicale, elles pourraient tout au moins ouvrir la voie à des changements plus profonds. Dans le cadre d’une nouvelle perspective éducative, rien ne justifie que soit maintenue la structure pyramidale du système scolaire, dans laquelle l'étape significativement appelée « primaire » est simplement une sorte d'antichambre à quelque chose d'autre à laquelle la majorité des étudiants n'accède jamais.

Si les pays aux ressources limitées consentent un effort bien souvent au-delà de leurs moyens dans l'offre d'accès aux écoles au plus grand nombre d'enfants, le moins qu’ils puissent escompter est que l’éducation qui y est dispensée soit complète. Au lieu de continuer à préparer toutes les étudiantes et tous les étudiants à un examen universitaire que seule une minorité réussira, l'objectif minimal devrait être de préparer le jeune au genre de vie que la grande majorité d'entre eux mèneront dans leurs villages et leurs communautés.

Pour citer l'ancien président tanzanien Julius Nyerere « pendant leurs années d’études primaires, garçons et filles devraient apprendre tout ce qu’ils ont besoin de savoir pour mener une vie heureuse et utile au sein d’une société agraire que seuls leurs propres efforts peuvent améliorer. Cet objectif minimal serait beaucoup plus facile à atteindre si l’école cessait d’être une institution tournée sur elle-même et coupée de l'environnement social. Etudiants et professeurs devraient être aptes à participer à la vie de la communauté villageoise en assumant des responsabilités de travail, y compris pour certaines dans la production (l'école cesserait ainsi d'être un fardeau financier dans la mesure où elle produirait ce dont elle a besoin) et en promouvant, à son tour, la participation de la communauté au processus d'apprentissage.

Toutefois, même si la réorientation de l’enseignement primaire assure une formation initiale pour tous, un problème très épineux reste à résoudre. Comment former les agronomes, les docteurs et les ingénieurs dont le pays a besoin (bien que leur rôle doive maintenant pour l’essentiel consister à soutenir et à compléter les efforts de la base) sans que leur formation n'encourage la réapparition d'une élite privilégiée traitant avec une science étrangère ?

Autrement dit, comment combinons-nous la formation initiale ouverte à tous avec l'enseignement plus long et plus systématique qui, manifestement, ne peut être accessible qu’à une petite minorité ? Quels critères appliquons-nous pour le choix de cette minorité et comment organisons-nous leur enseignement, pour qu'ils ne soient pas coupés du reste de la communauté ?

Comment garantissons-nous que leurs compétences et connaissances restent étroitement liées à la vie et aux besoins du pays ?

Je ne peux proposer ici que quelques pistes de réponses à ces questions. Les mesures qui pourraient être prises pour éviter la reproduction d'une élite de spécialistes relèvent de la sphère politique – à mettre en rapport avec les valeurs sociales que suppose le nouveau concept d’éducation - et, en même temps, concernant l'organisation effective de ce qui est appelé éducation secondaire (voire supérieure), en particulier pour les adapter à la campagne et au travail productif.

Pour établir un lien permanent entre l'enseignement et le travail, créer les nouvelles écoles dans les campagnes est probablement la meilleure façon de s’assurer que les techniciens soient équipés de la connaissance et des compétences nécessaires à la satisfaction des besoins réels du pays.

Une telle connaissance devra avoir été bien évaluée par son application continuelle dans la résolution des problèmes concrets posés dans un contexte rural. De plus, la participation des étudiants dans la gestion et l'entretien de l'école, les activités villageoises et la vie quotidienne pourra susciter l’éveil d'un sens nouveau de la responsabilité collective et des travaux d'intérêt général. L'importance accordée dans le processus éducatif à l'acquisition de ces nouvelles valeurs appellera aussi à l’élargissement des critères traditionnels d'évaluation et de sélection de ceux qui auront accès à une formation plus longue et plus spécialisée.

L'introduction dans les critères redéfinis de sélection et d’évaluation de nouveaux concepts, comme celui de service à la communauté, entraînerait à son tour des conséquences sociales majeures. Ainsi, l'avantage initial dont jouissent les étudiants formés dans les villes tendrait à diminuer dans la mesure où l'éducation ne serait plus seulement une affaire de connaissances livresques et théoriques, et le succès ne serait plus évalué uniquement en termes de compétitivité des performances individuelles et intellectuelles. Dans la mesure où l'enseignement serait désormais adapté au travail productif et à la vie communautaire, les enfants de paysans gagneraient en confiance, leur inventivité et leur créativité auraient de meilleures chances de se déployer.

Le développement de Nouvelles Valeurs Sociales

Un cran au-dessus de la production matérielle mais étroitement associé à celle-ci, le nouveau concept d'éducation implique également l'acquisition de nouvelles valeurs sociales. Toute éducation vise la transmission de valeurs : mais, pendant longtemps, ces valeurs ont été jugées par leur contenu symbolique sans tenir compte du fait que leur mode de transmission et d’acquisition détermine également leur message implicite. Ainsi, indépendamment du contenu idéologique qu’elle affiche, l'école - en vertu de sa structure d'existence - est le véhicule de certaines attitudes de vie, imprégnée de compétitivité et de sélectivité, au nom d'un savoir cumulatif qu'elle définit comme étant le seul qui soit valable.

L'alternative - une éducation qui nourrit le projet d'autonomie - véhicule également un message implicite. L'autonomie collective, la créativité et la solidarité ne peuvent être apprises dans une salle de classe, quel que soit le talent du professeur. Le travail coopératif et le service à la communauté sont le produit d'une pratique quotidienne qui, en soi, peut être ou ne pas être conduite dans un esprit d'autonomie, de créativité et de solidarité.

Autrement dit, la façon dont une personne est éduquée pour la vie est en soi un processus d'apprentissage. La discipline inculquée sous la contrainte peut produire des comportements disciplinés, mais en réalité il s’agit de soumission à la peur et non de discipline. La vision de l’éducation que je décris comporte un double défi dans la mesure où elle questionne non seulement la nature même du savoir, mais aussi la notion de pédagogie, c'est-à-dire de la relation enseignant / enseigné.

Alors que, dans l’ancien système, cette relation est hiérarchiquement structurée, hiérarchie basée sur un savoir que le professeur est supposé détenir et l’étudiant recevoir, la nouvelle éducation considère que le savoir est un processus permanent de construction impliquant une relation horizontale. Cela est l'opposée absolue de ce que Freire appelle le concept « bancaire » d’éducation (c'est-à-dire le versement d’un savoir pré-conditionné).

Cette pratique bancaire de l’éducation, qui émousse et affaiblit la créativité de l'apprenant, doit céder la place à une éducation authentiquement réfléchissante favorisant la découverte continue de la réalité par l’engagement critique de l'apprenant dans la vie réelle. Puisque nous nous engageons à sortir l’éducation des salles de classe pour l’intégrer dans la vie communautaire, notons que ces changements pédagogiques auront des répercussions dans l'organisation sociale.

Le projet d’autonomie ne peut se nourrir uniquement des discours charismatiques et des exhortations de chefs d'Etat ou de leurs représentants. Les intentions sincères des leaders, ces organisateurs populaires qui mettent en mouvement des gens réduits à la dépendance passive par des siècles de domination coloniale, servent souvent de point de départ et lancent la course vers les développements futurs. Ainsi, les mouvements de libération ont servi de détonateurs des réveils populaires. Mais à mesure que le processus avance et les masses prennent le contrôle de leurs propres destins, elles cessent d’être des élèves passifs obéissant aux maîtres bienveillants, pour devenir des groupes sociaux qui s'organisent, afin de parvenir à leur autodétermination.

Dans une organisation sociale qui se crée de la base ou avec la participation de la base, la relation de la population à l'Etat n'est plus celle aliénée de gens soumis à une autorité investie de tous les pouvoirs et de toutes les connaissances. Ce pouvoir, tout à fait élusif dans les couloirs sinueux de la bureaucratie, doit être démocratisé par la participation populaire, pour créer une nouvelle réalité politique ouvrant la voie à des implications éducatives. En effet, la gestion de la société elle-même est un processus générateur d’une valeur inestimable et la meilleure garantie possible d'une mobilisation populaire qui ne faiblira pas dès le lendemain de l’autonomie.

Le remodelage des rapports étudiants / professeurs et gouvernants / gouvernés ; le déverrouillage de l’école et son immersion dans la société ; l’autodétermination dans l'éducation comme choix de société, créant ainsi une nouvelle réalité politique incluant pleinement le secteur éducatif n’est pas une simple construction idéaliste d’intellectuels en quête d'alternatives à un monde dangereusement injuste et absurde. La tendance est déjà visible chez certains peuples du tiers-monde.

Elle est déjà marquée dans l’agenda de certains pays – non pas comme une idée, mais comme la revendication pratique d'une ère historique qui appelle à l'innovation. Si nous expérimentons dans nos nations de tels projets larges mais coordonnés, auto-assistés et communautaires, je sais que nous réussirons. Bien, pourquoi êtes-vous tous toujours assis ici ? Mettons-nous au travail !

Mesdames et messieurs, permettez que je termine sur cette déclaration : « Nous ne réussissons dans la vie comme dans toute autre entreprise que si nous nous fixons un seul objectif prioritaire et soumettons toute autre considération à cet objectif. »

Extrait de mon livre qui sortira en décembre 2019 : Un Monde Nouveau

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Alpha Grace
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Credits:

@DrAlphaGrace

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