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À la croisée des cour(t)s À 16 ans, Titouan Droguet, jeune espoir du tennis français, est au carrefour de moments importants de sa vie d'athlète, d'élève et d'homme.

Il est dix-sept heures à la Ligue de tennis de Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne). Présent depuis le lever du soleil, Titouan Droguet sort d'une rude séance. Le visage marqué, les muscles endoloris, le jeune tennisman (16 ans) sait pourtant que sa journée est loin d'être finie. Du court aux cours, il doit enchaîner avec les révisions du baccalauréat. Un rythme éreintant, parfois difficile à tenir, pour un jeune homme à peine sorti de l'adolescence.

Les journées de Titouan sont bien remplies.

Sur le court : virtuose puis morose

Au début des années 2000, au sud de la capitale, dans le coin verdoyant de l'Essonne, Titouan tape ses premières balles. En famille : "J’ai commencé le tennis vers 3-4 ans. Je ne m’en souviens pas du tout (rires). Ma mère a fait du tennis, mon grand frère aussi. Moi, j’ai bien aimé, j’ai continué. Mon frère jouait en club, je l'ai rejoint. J’adorais ça, les entraîneurs me disaient que j’étais doué. En fait, c’est venu naturellement." Le jeune Francilien ne cesse de progresser. Le tennis prend toujours plus de place dans sa vie. "En classe de 4e, à l'âge de 14 ans, j’ai commencé à mettre l’école de côté, sourit-il. Je me suis dit que je voulais jouer au tennis toute ma vie."

"J'ai commencé la compét' à 7 ans." Depuis, il ne l'a jamais quittée.

Titouan répète ses gammes à Saint-Germain-lès-Corbeil (Essonne), le club de sa ville. Mais, dès 10 ans, le jeune tennisman intègre la Ligue du département, à Sainte-Geneviève-des-Bois : "Je m’y entraîne toute la semaine, toute la journée. Le matin, je fais du physique et du tennis. Et l'après-midi, je refais une séance. Le week-end, j’ai repos. Mais il m’arrive d’aller taper la balle dans mon club, à Saint-Germain." L'année dernière, ses inlassables heures d'entraînements finissent par porter leurs fruits. Titouan remporte trois tournois européens et dispute la finale des Championnats de France : "En 2017, j'ai réalisé ma meilleure saison, clairement. Surtout l'été, où j'étais un peu en chaleur (rires)."

De victoires en victoires, Titouan engrange des points et des places au classement mondial. Ses superbes performances l'emmènent à Melbourne, en janvier 2018, pour l'Open d'Australie junior : "C'était à la fois un rêve et une ambition, sourit le jeune homme avec fierté. Depuis que j'ai commencé à jouer sérieusement au tennis, je m'entraîne pour disputer les Tournois du Grand Chelem." Le Francilien est récompensé de son travail, de son jeu audacieux et du recul qu'il a sur son sport.

CI-DESSOUS. Découvrez les points forts, les faiblesses et les rituels de Titouan Droguet sur le court.

Ma surface, c’est la terre battue. Ce que je fais bien, c’est varier les coups : les effets, les trajectoires, les amortis. Ce n’est pas un jeu vers l’avant où je n’envoie que des lattes. J’aime rentrer dans la tête du mec et le déstabiliser.
Je dois progresser dans le service. Je suis assez grand (1,87m), mais je ne sers pas assez fort.
Dans la vie, je suis calme et posé, un peu réservé. Sur le court, je suis vachement nerveux, je parle beaucoup à moi-même, à mon entraîneur, aux arbitres parfois.
Avec Marc, mon coach, ça se passe vachement bien. C’est avec lui que je pars en tournoi.
J’ai souvent des crampes. Dès que ça fait trois sets, je crampe. C’est vraiment un problème pour moi...
À chaque match, je porte ma chaîne de baptême.
J’ai un peu de tics sur les balles, je les regarde, je leur parle, je me demande laquelle me fera gagner le point, laquelle m’inspire.

Après un été de rêve, Titouan vit une fin d'année cauchemardesque. Son ascension est aussi rapide que sa chute est brutale : "J’ai eu la maladie d'Osgood-Schlatter au début du mois de septembre (une affection des articulations qui atteint les jeunes sportifs en pleine croissance). D’habitude, ça touche les genoux, mais moi ça m’a touché la hanche. Pendant quatre mois, je n’ai pas joué." Sa participation à l'Open d'Australie est remise en cause. Finalement, Titouan vole vers Melbourne... avec seulement trois semaines d'entraînement dans les jambes : "Comme expérience, c’était génial, le kiff ! Mais dans mon jeu, je n’étais pas prêt. Au premier tour, je menais 3-1 au troisième set, et j’ai eu une crampe aux mollets. Puis, j’ai abandonné en double. Là, c’était vraiment compliqué."

Physiquement, Titouan a peiné en Australie. Il n'a pas pu exprimer la pleine mesure de son talent.

Les mauvaises nouvelles n'arrivent jamais seules. Les douleurs s'enchaînent : "Après l'Australie, j’ai enchaîné les petites blessures. Je n'ai pas fait une semaine à fond depuis le début de l’année, grimaçait-il, début avril. Et là, depuis un mois, j’ai mon souci de fatigue. Je suis crevé, j’ai tout le temps envie de dormir." Titouan finit par passer des examens sanguins. La peur au ventre : "Au début, je pensais que c'était un petit état de fatigue passager. Mais ça traîne... Je ne sais pas d’où ça vient. Je dois avoir une carence ou une mononucléose. Je n'ai jamais eu de trucs de ce genre, ça m'inquiète. Pourtant, je m'entraîne beaucoup... " Pour devenir un tennisman de renom, Titouan doit prendre conscience qu'il ne doit rien laisser au hasard. Sommeil, alimentation, mental... Désormais, son talent, seul, ne suffit plus.

Le haut niveau : un processus en cours d'assimilation

Marc Michaudel entraîne les meilleurs tennismen de la région parisienne depuis bientôt quarante ans. Il a notamment coaché Jean-François Bachelot, classé 134e à l'ATP en 2003. Depuis trois ans, il partage son expérience et distille ses conseils à Titouan, à la Ligue de tennis de l'Essonne. "On se connaît bien maintenant, glisse l'entraîneur. Il est bien habitué à ma façon de travailler. L'idée est de le faire progresser sans être trop directif. Je l'aiguille mais je ne décide pas pour lui. J'attends qu'il fasse les bons choix."

Mercredi 18 avril 2018. Enième séance tennis pour Marc et Titouan. L'entraîneur ne cesse d'encourager, de discuter et de conseiller son jeune joueur.

L'entraîneur côtoie le joueur une "douzaine d'heures par semaine". En tournoi, ils sont "ensemble tout le temps". À ses yeux, un seul mot résume le domaine dans lequel Titouan doit progresser dans les prochaines années : la rigueur. "Sur le court, il sait tout faire. Mais il n'a pas encore conscience de l'importance des choses à faire en dehors, note Michaudel. Il doit gagner en rigueur, en maturité, sur des choses aussi basiques que boire, manger, s'étirer et dormir. C'est ce qui le rendra encore plus fort." Le coach surnomme même son poulain "Nek". La référence ? Le jeune rappeur talentueux Nekfeu, égérie du je-m'en-foutisme et de la procrastination.

"C'est bien trouvé !" se marre Titouan à Propos de "Nek", Le surnom que lui a donné son coach.

Avant d'être un tennisman talentueux et prometteur, Titouan est surtout un jeune homme de seize ans. Comme de nombreux garçons de son âge, il préfère les jeux vidéo aux pavés de Victor Hugo : "Pour passer le temps, je joue vachement à la Playstation. Mon jeu préféré, c'est Fortnite ! (un jeu en ligne, de survie et de construction). Depuis qu’il est sorti, je ne joue plus qu’à ça. Je peux y rester accroché, et ne pas voir passer l'heure. Je dois avoir 500 heures de jeu ! " Titouan sait qu'il doit faire attention à son alimentation. Mais le jeune homme l'avoue lui-même : "Je ne suis pas trop diet'. Bon, en tournoi, je fais attention à ce que je mange. Mais, sinon, il m'arrive parfois de manger un bon gros fast-food !"

Concentré sur son jeu, Titouan n'hésite pas à râler quand il perd, et chambrer quand il gagne.

Sa longue et récente période sans jouer l'a fait douter. "Un vrai coup de blues" résument, d'un même mot, Titouan et son entraîneur. Les résultats de ses bilans sanguins n'ont décelé aucune pathologie. Un ouf de soulagement, mais, également une prise de conscience des exigences du haut niveau. Le jeune tennisman ne veut plus rien négliger : "Je vais plus faire attention à ce que je mange, j'ai été voir un nutritionniste mi-avril, précise-t-il, le regard sûr. Et je vais sûrement consulter un préparateur mental, pour éviter les périodes de doute comme celle que je viens de vivre." Les premiers fruits de ces résolutions ne tardent pas à apparaître. Fin avril, Titouan est de retour à la compétition. Direction Taden-Dinan, en Bretagne, et l'Open des maisons Kerbaty. Dans un tournoi où Nicolas Mahut ou Julien Benneteau sont en lice, Titouan retrouve ses sensations : "J'ai vraiment bien joué, souffle-t-il, entre soulagement et fierté. Ca m'a vraiment fait du bien ! Je vais pouvoir aller chercher des points pour disputer Roland-Garros junior maintenant !"

(Précision : Titouan n'est pas 54e joueur mondial mais 54e junior à l'échelle planétaire). Son beau parcours breton s'est arrêté en quarts de finale. Mais pour lui, "c'est un tournoi réussi".

Les études : l'autre Cours Central de sa vie

Comme tous les jeunes sportifs de haut niveau, Titouan ne va pas au lycée. Il passe ses journées à s'entraîner et disputer des tournois aux quatre coins de la planète. Pour étudier, le jeune homme suit ses cours par correspondance, grâce au CNED (Centre National d'Enseignement à Distance). "L’école, c’est après les entraînements. Le lundi, le mercredi, le jeudi et le vendredi, j'ai une heure et demie de maths. Et le mardi, j'ai deux heures d’anglais, explique-t-il. C'est une amie de ma mère qui est prof qui me fait les cours. Mon emploi du temps est trop chargé. Mais bon, j’ai pas le choix."

Sur son bureau, près de ses nombreux trophées, Titouan travaille pour remporter le match du baccalauréat.

Cette année, Titouan passe le bac, en filière scientifique. Pour lui, ainsi que pour sa famille, c'est une nécessité absolue de l'obtenir : "Mes parents sont profs d'EPS. Alors forcément, ils veulent que j'ai mon bac, glisse-t-il avec malice. Et je trouve aussi ça important pour assurer mon avenir." Le jeune homme a sauté une classe, en maternelle. Son an d'avance lui permet de ne pas prendre de retard : "Passer le bac d'un coup, comme un étudiant normal, ce serait trop compliqué. J'ai donc choisi de passer mon bac en deux ans. Cette année, je travaille beaucoup les maths et l’anglais, pour garder mes notes pour l’année prochaine. Et l’année prochaine, je me pencherais sur la physique et la SVT. "

Le CNED et les annales du BAC pour remplacer les cours traditionnels du lycée.

Et après le bac ? La question fait grimacer Titouan : "APB ? Ah, oui. Faire les voeux là… Ouais, on a été obligé de les remplir. Je me suis mis en STAPS. Mais je pense pas avoir mon bac cette année, donc bon..." Que ce soit cette année, ou la suivante, Titouan n'imagine pas son avenir sur les bancs de l'université. Lui, se voit sur un court de tennis, à distiller des conseils ou taper dans la petite balle jaune : "En fait, j'essaie de ne pas trop penser à l'avenir, pour ne pas me mettre de barrière. Mon ambition est de jouer dans les grands tournois et de figurer dans le Top 100 mondial, précise-t-il, avec vigueur. Après, si ça ne marche pas à haut niveau, je voudrais rester dans le tennis, être entraîneur de ligue, par exemple."

Son regard sur le cours actuel du tennis

Titouan fait partie des athlètes qui suivent les résultats et l'évolution de leur sport avec attention. Depuis tout petit, il ne manque pas un Tournoi du Grand Chelem. "Je regarde beaucoup de tennis à la TV. L'Open d'Australie, quand j’étais petit, je me levais tôt pour regarder un maximum de matchs." Et lorsque le gratin du tennis mondial passe par la France, le jeune tennisman se déplace : "Il m’arrive d’aller voir des tournois en France. Tous les ans, je vais à Roland-Garros pendant une journée." Alors, forcément, il regarde l'évolution de son sport avec un œil avisé...

Sur la réforme de la Coupe Davis... "Ces derniers temps, je trouve que la compétition perdait de son charme. Les meilleurs joueurs ne venaient plus car ils ne pouvaient pas marquer de points ni gagner de l’argent. Ça devenait une perte de temps, et d’énergie, surtout en trois sets gagnants. Après, la réforme sur une semaine, dans un continent lointain, je ne pense pas que ça va changer le problème. Moi, je vois plus un truc comme la Coupe du Monde de football : le format actuel, en fait, mais tous les quatre ans."

Sur le tennis français... "On a vachement de joueurs dans le Top 100, peut-être une dizaine... A ce niveau là, on est sûrement l'une des meilleurs nations du monde. Après, on ne gagne pas de tournoi du Grand Chelem, on n’a personne dans le Top 5. Mais je trouve qu’on a quand même un bon tennis français."

A-t-il raison ?

Source : L'Équipe, au 30/04/2018.

Sur le règne de Roger Federer et de Rafael Nadal... "S’ils restent à ce niveau, c’est parce qu’ils sont super forts. Tout simplement ! Sur terre, Nadal rafle tout. Et "Rodge" n’est jamais blessé, il a une longévité incroyable. Les tournois qu’il choisit, il les gagne !"

Sur les travaux à Roland... "C’était nécessaire. On était clairement le Tournoi du Grand Chelem le moins bien en terme d’infrastructures, avec le stade le moins grand, le plus vieux. Ça va être bien. Après, d'un point de vue personnel, c'est embêtant car on y disputait traditionnellement les championnats de France junior."

Le regard incisif, le ton posé, Titouan balaie l'actualité de son sport.

Sur l'édition 2018 de Roland-Garros... "Pour moi, Rafa va gagner tranquillement. Après, on sait jamais, s’il est blessé, s’il y a un mec qui est en chauffe... Mais vu sa prestation de l’année dernière, je ne vois pas comment il peut perdre. En plus "Rodge" a refusé de venir cette année. Ce que j'en pense ? Si ça le préserve vraiment, et qu’il gagne l’Australian et Wim', pourquoi pas. Mais après, en tant que fan de tennis, j’aurais aimé voir Rafa contre Rodge sur terre."

Sur le tennis aux Jeux Olympiques... "Le tennis aux J.O ? Ça me plairait. Jouer pour son pays c’est forcément énorme. Après, ça me plairait moins que la Coupe Davis."

"Rodge" ou "Rafa" ? Wimbledon ou Roland ? Ace ou amorti ? Titouan répond à toutes les questions sur son sport... et ce qui l'entoure.

Clément Commolet

Remerciements

  • à Margot Henry-Batt, pour son aide précieuse.
  • à Titouan Droguet et toute sa famille, pour leur disponibilité.
  • à Marc Michaudel, entraîneur de Titouan.
  • à la Fédération française de tennis et l'École supérieure de journalisme de Lille, qui ont permis la naissance de ce projet.

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