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Au Togo, remarcher grâce à la 3D La télémédecine, une nouvelle arme face au handicap

Imprimer des prothèses et des orthèses en 3D et rééduquer les patients à distance grâce à la télémédecine : c'est le pari de Handicap International en Afrique. Reportage au Togo, où l'ONG teste ces dispositifs pour l'Afrique de l'Ouest.

Deh Colman, 55 ans, victime d'une collision avec un train.

Tous les matins, Deh Colman reproduit le même rituel. Cet homme de 55 ans entoure le moignon de sa jambe droite d'une chaussette. Il la recouvre ensuite rapidement d'une deuxième puis d'une troisième, voire d'une quatrième. Jusqu'à obtenir l'épaisseur nécessaire à maintenir la prothèse qui lui permet de marcher.

Je voulais qu'on ampute

Depuis 1991, Deh vit avec une jambe en moins. Cette année-là, en plein milieu du mois d'août, à quelques kilomètres de Lomé, la capitale du Togo, un train l'a heurté de plein fouet, lui laissant le membre inférieur en miettes. Malgré les soins, la souffrance était si intense que chaque changement de pansement ressemblait à une torture.

Quelques mois après l'accident, sur son lit d'hôpital, il a réuni sa famille. Pour que ses proches constatent de leurs propres yeux le sang qui coulait de la plaie, le pus qui rendait la douleur insupportable. Il leur a alors annoncé sa décision : "Je voulais qu'on ampute. La première nuit après l'opération, j'ai tellement bien dormi. Les douleurs avaient disparu", raconte-t-il dans un sourire.

Ensuite, il a fallu apprendre à vivre avec une jambe en moins.

"Au début, ça gratte, mais quand on met la main on s'aperçoit qu'il ne reste plus rien", confie-t-il. Mais très vite l'agilité est revenue : "Aujourd'hui avec ma prothèse je peux tout faire. Je l'enlève juste pour la douche", confie ce père de famille.

En plus de vingt ans, Deh Colman a porté douze prothèses différentes. Quand une jambe artificielle s’use, il s'inscrit à un atelier de l'école des orthoprothésistes de Lomé pour bénéficier d'un appareillage gratuit. Au Togo, le prix moyen d'une prothèse est de 1550 euros. Pour un salaire minimum compris entre 53 et 320 euros (selon que vous êtes simple agent ou cadre).

Wama Tarou, 32 ans, cordonnier.

Wama Tarou n'a pas la chance de connaître ce bon plan. Lui, bricole tant bien que mal sa prothèse cassée pour la maintenir en état de fonctionner. Cordonnier, il utilise des bouts de chaussures récupérées pour faire tenir son faux pied. Les cinq kilomètres qui séparent son domicile de la cabane de tôle où il travaille s'apparentent chaque jour à un parcours du combattant. Il supporte l’effort en avalant des anti-douleurs.

Au quotidien, la douleur

En arrivant chez lui, il doit retirer sa prothèse pour éviter les abcès avant de la remettre pour s’acquitter des tâches nécessaires au quotidien : la préparation du repas, le ménage, le coucher ...

Des prothèses mal conçues ou mal ajustées peuvent causer des lésions cutanées et une fatigue musculaire, rendant inconfortable le quotidien du patient.

Mais Wama Tarou n'a pas le choix. Pour cet homme de 32 ans, amputé deux fois suite à un accident de la route, se payer un nouvel appareillage est bien au-delà de ses maigres moyens, gagnés entre réparations de chaussures et vente de crédits pour téléphone mobile.

Après son accident, Wama Tarou est resté de longs mois à l'hôpital. Il a ensuite passé d'autres longs mois à attendre une prothèse. Le prix était inabordable pour sa famille. C'est grâce à une ONG qu' il a eu sa première jambe artificielle. Une autre association lui a conseillé de créer sa propre activité de cordonnier, et lui a financé une formation.

Dans le monde, 80% des adultes handicapés en âge de travailler sont aujourd'hui au chômage. Peu qualifiés, les 20% qui parviennent à accéder à l'emploi occupent majoritairement des professions amenées à disparaître, selon Handicap international.

Dans les pays en développement comme le Togo, entre 5 et 15% des personnes ayant besoin d'un appareillage orthopédique y ont accès.

En Afrique, des besoins immenses

Environ 30 millions de personnes dans les pays à faible revenu ont besoin d'une prothèse (pour remplacer un membre manquant) ou d'une orthèse (pour soutenir une articulation ou un membre défaillant).

UN MANQUE DE MOYENS ET DE PROFESSIONNELS

En Afrique, les besoins sont immenses. Les infirmités sont légions, à cause des lacunes de la politique de santé mais aussi en raison des nombreux accidents de la route. Faute de politique de vaccination ambitieuse, il reste de foyers de polio, maladie aux conséquences invalidantes, dénonce Masse Niang, directeur de l’Organisation Africaine pour le développement des centres pour personnes handicapées (OADCPH). L’orthoprothésiste pointe d’autres écueils de taille, les « séquelles d’injection » : une mauvaise piqure qui touche le nerf et rend les patients infirmes. Ou encore les conséquences de l’aspiration au développement : accidents de la route et séquelles d’AVC liés à la progression des maladies cardiovasculaires.

Devant l’ampleur des besoins, les professionnels font cruellement défaut pour soigner les personnes handicapées.

Il manquerait 40 000 spécialistes de la réadaptation dans les pays en développement, Selon l’International Society for Prosthetics and Orthotics (ISPO). "Il nous faudrait deux siècles pour appareiller toutes les personnes en ayant besoin en Afrique", déplore le Dr Masse Niang, directeur de l’OADCPH.

Elodie Tchibozo, chef du projet à l'OADCOPH de Lomé

Face à ce constat, l'ONG Handicap international a eu une idée un peu folle. Et si un simple scanner et une imprimante 3D étaient les outils nécessaires, à l'avenir, pour produire des appareils orthopédiques plus vite et moins cher dans toute l'Afrique ?

En 2016, l’association a testé son intuition en équipant 24 patients de prothèses 3D. Depuis mars dernier, elle poursuit l’expérience sur un autre front, celui des orthèses, dispositif médicaux qui soutiennent les membres défaillants.

Elle a choisi de mener ce projet au Togo, qui dispose d'une école de formation de professionnels de qualité. La position du pays permet aussi de desservir les voisins proches que sont le Mali et le Niger. Un partenariat a donc été noué entre Handicap International et plusieurs acteurs locaux.

UN MANQUE DE MOYENS ET DE PROFESSIONNELS

Nom de code du projet : IMP&ACTE 3D. L'expérimentation est portée par Handicap International, l’Université belge Thomas More, l’Organisation Africaine pour le développement des centres pour personnes handicapées (OADCPH), et l’Ecole nationale des auxiliaires médicaux (Enam) de Lomé. Coût de l’opération: 700 000 euros, financés par la coopération belge. Cent patients ont été recrutés au Togo (à Lomé, la capitale, où se trouvent les imprimantes et à Dapaong, au Nord du pays), au Mali et au Niger pour participer à un essai clinique chargé d’évaluer le coût, la solidité, le confort et l’efficacité des orthèses 3D. Pendant deux semaines, ils portent une orthèse classique. Et pendant deux semaines, une orthèse 3D, explique Elodie Tchibozo, chef du projet à l'OADCPH de Lomé.

Le principe : prendre les mesures des patients avec un scanner, où qu’ils se trouvent, en zone inaccessible ou en terrain de guerre. Envoyer le fichier par mail là où se trouvent les professionnels de santé experts. A distance, sur un ordinateur, les orthoprothésistes retouchent les images grâce à un logiciel professionnel afin de dessiner l’appareillage adapté. Puis impriment l’orthèse en 3D, avant de la réexpédier par la route là où habitent les malades.

Eyafei Baka a testé les orthèses 3D à Dapaong, au Nord du Togo.
Avec un scanner et un ordinateur

Eyafei Baka, 54 ans, a perdu sa jambe enfant. Après un séjour à l’hôpital à cause d’un « petit palu », cet habitant de Dapaong, au nord du Togo, reçoit une injection, qui touche le nerf. Il a six ans. La jambe ne répond plus. Il s’adapte. Au départ avec un bâton, puis une canne, et des béquilles. A 17 ans, il pousse la porte du Centre régional d’appareillage orthopédique (CRAO), qui gère toute la région des Savanes. C’est la première fois qu’il a reçu un appareil pour l’aider à marcher. Il y a quelques mois, ce sculpteur a été recruté pour le participer au projet 3D.

Avec un scanner long de 17 cm et large de 12,5 cm, Pita Pouwedeou, orthoprothésiste, a pris les mesures de sa jambe. De son ordinateur, il a envoyé les images à Lomé où l’équipe a imprimé en quelques heures une orthèse de soutien. Dix minutes pour scanner. Entre 5 heures et 20 heures d’impression (en fonction de la pièce désirée) pour disposer d’un appareil. C’est le scénario idéal.

La prise d'empreinte se fait à partir d'un scanner. Pita Pouwedeou ( en blouse verte) conseille son collègue dans les manipulations à effectuer.

Avec un avantage : éviter toute l’infrastructure nécessaire à la fabrication d’une orthèse classique.

« Pour fabriquer une orthèse conventionnelle, il faut au moins quatre salles : une pour prendre les mesures, une pour faire le moule de plâtre, une pour le rectifier et une avec le four pour le thermoformage. Cela mobilise trois personnes », explique Pita Pouwedeou.

La fabrication des orthèses conventionnelles nécessite une prise d'empreinte au plâtre, et quatre salles dont une pour le four, comme ici au CRAO de Dapaong.

L’orthoprothésiste, les mains blanches de plâtre, enfourne une orthèse chargée de remettre d’aplomb le genu varum d’un petit garçon. Le visage recouvert de sueur, dans la salle du CRAO où le four nécessaire à la fabrication des orthèses fait monter la température bien au-delà des 41°C ambiants, Pita présente les avantages de la 3D : « une petite salle et un scanner suffisent. On peut prendre les mesures du patient où qu’il se trouve. Et le temps gagné sur le moulage permet de se consacrer davantage à la rééducation du malade, et de pallier les manques de personnel ».

Du fichier à l'impression

Une fois téléchargé, le fichier de la jambe de Eyafei Baka est envoyé de Dapaong, petite ville de la région des Savanes au Nord du Pays, à la frontière avec le Burkina Fasa, vers Lomé la capitale.

Le mail permet de réduire la distance des 600 kilomètres entre les deux villes qui se parcourent en plus de 11 heures en voitures, avec les écueils de pistes défoncées quand on arrive vers le Nord.

A Lomé, le fichier est imprimé sur une imprimante 3D pour passer du schéma virtuel à une orthèse réelle. L'impression dure entre 5 heures et 20 heures en fonction de l'appareillage à imprimer.

Le fichier modifié par ordinateur est ensuite inséré dans une imprimante 3D à Lomé

"Avec la 3D, on peut lancer l'impression, partir le soir, et revenir le lendemain matin pour trouver l'orthèse imprimée", explique Matthieu Afetse, orthoprothésiste, "L'avantage également, c'est qu'on fait des économies sur les matériaux en utilisant juste que le volume de filament dont on a besoin pour le dispositif." Alors qu'avec la fabrication traditionnelle, il y a beaucoup de déchets dans la préparation des orthèses.

Pour le professionnel, la téléréadaptation et l'impression 3D peuvent révolutionner la situation des patients victimes de traumatisme, en milieu hospitalier. "Imaginez à l'hôpital, un patient qui a une fracture avec déplacement. Il faut l'immobiliser pour éviter d'accentuer la fracture. Avec le moulage vous êtes pourtant obligé de le faire. Avec le scanner, il est possible de prendre les mesures sur le lit d'hôpital sans bouger le patient. Ce serait une formidable avancée", explique Matthieu Afetse.

Sur le papier, la 3D ne présente que des atouts. Au quotidien, le scénario est parfois semé d’obstacles. En ce début du mois d’octobre, les imprimantes sont en panne. Trop de chaleur, trop d’humidité. Dans la poussière de la capitale togolaise, les pièces de la machine, importée des Pays-Bas, ont lâché. Les ingénieurs sont en lien avec le service après-vente pour tenter de résoudre la panne.

Au quotidien, de nombreux obstacles

Parfois, c’est l’électricité qui lâche au milieu d’une phase d’impression et oblige à tout recommencer … La technique est un point d’achoppement, tout comme les coûts.

Handicap International fait le pari qu’à terme le prix des deux imprimantes ( 10 000 et 5 000 euros), de 5 scanners (518 euros) et de 5 ordinateurs (1 350 euros) pèseront peu au regard des coûts de structure pour produire des orthèses classiques. Aujourd’hui, comme il s’agit de phase de prototype, les appareils 3D restent plus chers que les classiques. Ils présentent aussi un autre écueil à améliorer : la fragilité. Les professionnels réfléchissent à des matériaux plus résistants tout en gardant la légèreté.

C'est un des avantages mis en avant par les patients qui ont testé la prothèse 3D, qui a remplacé pendant quelques temps la vieille jambe artificielle qu'ils portaient.

Wama Tarou a apprécié le confort de la prothèse testée, qui l'a soulagée des douleurs de son vieil appareillage.

Deh Colman, lui, salue la souplesse du prototype. Et la facilité avec laquelle elle s'est adaptée à sa morphologie.

L’expérimentation, menée par Handicap internationale, permettra d’analyser les avantages et les faiblesses de la technologie. Elle fera le point sur les obstacles et les atouts. « Tout l’objet de l’expérience est d’analyser dans quel contexte et avec quel appareillage, la technologie est la plus pertinente», explique Danielle Tan, chercheuse chargée d’évaluer l’impact social du projet. Et notamment de savoir si son usage est plus adapté dans les pays en développement. Ou alors dans les zones de crise et de guerre, dans une logique d’humanitaire d’urgence, pour toucher des personnes qu’on ne peut pas équiper autrement. Première réponse au printemps prochain, à l’issue de la phase d’expérimentation du projet.

Texte : Elodie Bécu, Images, Jérôme Citron

(*) Ce projet a été co-financé par le Centre Européen de Journalisme (EJC) via son programme de bourse dédiée à la santé mondiale Global Health Journalism Grant Programme for France (https ://health-fr.journalismgrants.org/).

Created By
Elodie BECU
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