Une journée avec les réservistes des Forces armées

"Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin"

Il est 6h ce mardi. C'est l'heure du réveil pour la trentaine de militaires du détachement installé au Centre d'information et de recrutements des forces armées de Nantes (CIRFA). Le clapotement de la pluie et les crissements des rangers sur le sol en lino se rencontrent pour créer une symphonie saccadée, qui semble rythmer la plupart des réveils des volontaires en ce mois de mars.

Le caporal Gabory

Issus de différents régiments, ils sont tous présent pour prendre part à l'opération Sentinelle lancée aux lendemains des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015 pour faire face à une menace terroriste toujours plus importante sur le territoire français. Dans leurs chambres respectives, qu'ils partagent en général avec un collègue, les hommes et femmes du détachement pour l'opération sentinelle se relaient pour se débarbouiller, se raser et s'habiller conformément au règlement, avant de se rejoindre à la popote. C'est dans cette salle qui fait aussi bien office de salle de repos que de débriefing que le caporal Pierre-Joris Gabory et ses coéquipiers ont l'habitude de se retrouver lors des rares moments de pause qui leur sont attribués en dehors des quartiers libres. "La popote, comme les chambres par deux, sont un luxe" nous explique le caporal Gabory. En effet, au tout début de l'opération sentinelle, L’État n'était pas réellement à pied d’œuvre pour accueillir les différents détachements dans certaines villes où la présence de l'armée était devenue rarissime. "Il nous arrivait parfois de dormir dans des gymnases, des bâtiments désaffectés voir même des soutes à gaz."

"On pense souvent à nos proches, mais j'ai entièrement confiance en mon groupe"

Dans ces conditions précaires, l'intimité devait être laissée au vestiaire car les soldats pouvaient partager leur chambrée avec une cinquantaine de collègues. Deux ans environ après la mise en place de l'opération Sentinelle, les infrastructures et le matériel mis à disposition se sont vus largement augmentés, en nombre comme en qualité. En témoigne ce bâtiment de l'aile gauche du CIRFA de Nantes. Alors que l'on entends les véhicules ronronner de l'autre coté du complexe, le chef de section sors de son bureau présent au cœur de la popote pour donner les ordres de la journée et les plans de patrouilles pour chaque groupe. Comme à son habitude sur place avant ses hommes, celui-ci s'entretient rapidement avec chaque chef de groupe entre deux tartines de pains et quelques gorgés de cafés fumants. Tout étant chronométré à la baguette, les groupes doivent se présenter dans le bâtiment central du complexe pour percevoir l'armement une dizaine de minutes avant que l'église de Sainte Élisabeth, toute proche, ne sonne sept coups. Une fois la télévision éteinte, le frigo fermé, les tables nettoyées et rangées, les FAMAS vérifiés et chargés, les groupes sont partis pour une journée de sept heures à vingt-et-une heures, parfois même minuit lors des soirs de match du FC Nantes ou d'évènements culturels attractifs et potentiellement sensibles.

La perception de l'armement

Dans le Range Rover banalisé mis à leur disposition, le groupe du caporal Gabory se dirige tranquillement vers la place Royale, point de départ de leur patrouille. Les trois soldats de ce groupe d'une moyenne d'age de vint-et-un ans ont l'esprit léger et commencent la journée en blaguant. Le caporal, lui, caresse sa bague de fiançailles. "Le mariage est prévu en septembre" nous explique-t-il. "C'est toujours dur de partir loin de chez soi lorsque l'on prend part à une mission pouvant mettre nos vies en périls. On pense souvent à nos proches, mais j'ai entièrement confiance en mon groupe qui sont eux-même comme une seconde famille pour moi." En deux mois, le caporal Gabory a dû intervenir deux fois. La première pour mettre fin à un flagrant délit d’agression et la seconde pour une alerte à la bombe dans le quartier de Bellevue. Si le caporal nous avoue que les patrouilles peuvent parfois semblé longue, il n'en reste pas moins heureux de remarquer qu'il n'y a pas beaucoup d'exactions requérant leur aide. Arrivés en même temps que les premiers rayons de soleils sur une place Royale encore humide, n'ayant pas l'autorisation nécessaire, nous devons laisser le groupe partir en patrouille. Ces dernières sont fragmentés sur un rythme régulier : une heure et demi de surveillance pour rassurer, protéger et dissuader comme le veulent les mots d'ordres de la mission Sentinelle, et une heure de pause à faire sur place. L'un des principaux regrets du caporal est la mauvaise relation entre les forces de l'armée et de la police. Pour exemple, lors de l'alerte à la bombe sur laquelle il avait été dépêché, la police n'avait pas souhaité prévenir, dans un premier temps, l'armée. "Il est évident que certaines missions sont réservés aux forces de polices. On ne peut pas intervenir pendant une manifestation car nous n'avons pas l'équipement nécessaire pour palier a ce genre de situation. Nous sommes armés lourdement, et les casseurs ne font en général pas de distinctions entre les différents corps des forces de l'ordre. On pourrait alors se faire caillasser sans pouvoir se protéger voir dans le pire des cas se faire subtiliser du matériel dans les mouvements de foules. Mais une meilleure entente et communication entre la police, l'armée ou encore les pompiers pourrait simplifier le déroulement d’événements comme l'alerte à la bombe au quartier Bellevue."

Séance d'entrainement, les jours de repos sont parfois fatiguant

Le midi, les patrouilles se relaient pour aller manger au centre des finances publiques, rue du Général Margueritte. Dans ce self commun du centre administratif, les couverts des militaires, des policiers, des pompiers et du personnel du centre des finances résonnent dans un tintement aigu qui se mélange au brouhaha des jeunes venus faire leur Journée d'Appel à la Défense au CIRFA. Une délicate odeur de lapin sauté à la bourguignonne s'échappe de la cuisine et des assiettes. "Il faut dire que le midi, c'est un des moments de la journée qu'on attends tous le plus" affirme Baghera, un des soldats du groupe du caporal Gabory. "C'est même la principale source de motivation." plaisante ce dernier. Nous prenons justement le temps de discuter des motivations de chacun quant à leur engagement dans l’armée ou dans la réserve. Pour un grand nombre de réservistes, leur engagement répond a un désir de découvrir le monde militaire pour éventuellement se projeter dans quelques choses de plus long avec l'armée. Le caporal Gabory est l'un des quatre réservistes qui font partis du détachement de Nantes pour l'opération Sentinelle. Entre deux bouchés de lapin et de riz, il nous explique que devenir militaire l'a toujours intéressé et que la réserve a pu lui prouver qu'il était bien fait pour l'armée.

"On se fait des amitiés qui sont vraies..."

Après ces trois années de réserve, lors desquelles il poursuivait également une licence en Économie et Gestion d'entreprise, il a su apprécier les valeurs et l'ambiance de cette institution bien particulière. "La solidarité est omniprésente. Quand on ramasse, comme on dis chez nous, que la fatigue physique et mentale se fait ressentir c'est là où l'on sent que le groupe est un soutien. On se fait des amitiés qui sont vrais, malgré la distance qui nous sépare régulièrement de nos compagnons. Ce sont des choses qu'y n'arrive plus ou qu'y se voient de moins en moins dans le civil." Le caporal de réserve travaille depuis ses quatorze ans pour se sortir d'une situation de précarité, et s'est donc construit son propre avis sur le travail dans le civil et dans l'armée. Selon lui, les membres de la réserve s'engagent toujours dans une démarche volontaire et honnête, ce qui représente quelque chose de réellement important et réconfortant à ces yeux. Étant membre de la réserve des forces armées depuis plus de trois ans, le caporal s'est engagé avant les évènements tragiques qui ont eu lieu à Paris au cours de l'année 2015. Il reconnait cependant que même si ces évènements ne sont pas le facteur principal de la motivation d'engagement des réservistes, l'effectif de la réserve à vue son nombre augmenter distinctement au lendemain des attentats. "Ça a relancé le fait que l'on veuille se sentir utile. La réserve que ce soit celle de l'armée, de la police ou des pompiers nous a permis d'être acteur de cette défense. C'est vrai que ça a motivé beaucoup de jeune à s'engager en tant que réserviste, et je trouve personnellement se regain de volonté très bon car il est important de se sentir concerné par la chose." Enfin, pour le caporal comme pour les autres réservistes du détachements, la question monétaire est bien sûr un avantage de la réserve. Mais ceux-ci s'accordent à dire qu'ils se seraient engagés bénévolement s'il l'avait fallu. Après le repas viens la reprise des patrouilles. L'heure pour nous de quitter à nouveau le groupe afin de les laisser faire leur travail. Cet après-midi, c'est la Place du commerce et la gare notamment que le groupe va surveiller.

Exemple de chambrée au début de l'opération Sentinelle

Alors que le noir crépusculaire a pris place dans le ciel Nantais, la section de patrouille reviens à la caserne. Il est 22h et quelques groupes sont restés déployé autour du stade de la Beaujoire. Ce n'est pas le cas du caporal Gabory et de ses hommes qui y ont patrouillé lors du match dernier. Le bâtiment semble beaucoup plus vide que le matin, bien plus muet aussi. Après être passé par la case obligatoire de la remise de l'armement, les militaires se rejoignent au même endroit qu'en début de journée, à la popote. Après avoir fait un rapide débriefing de la journée, les militaires ont quartier libres dans l'enceinte du bâtiment. Ils ne peuvent pas sortir du complexe à l'exception de journées de quartier libre bien défini, ou alors pour aller à la salle de sport de la caserne de pompier, à l'autre bout de la rue. La majorité des hommes et femmes du détachement y reste parfois jusqu'à tard dans la soirée. "C'est un bon moyen de libérer la pression emmagasinée pendant la journée." En effet, même si les interventions sont rares, les insultes ou les quolibets à leur encontre sont récurrentes et demandent un sang-froid permanent. "Seule la police est habilitée à intervenir dans ce genre de situation, alors la plupart du temps on laisse couler." précise le caporal Gabory.

"La réserve, c'est comme une seconde vie."

Lorsque l'on demande à ce dernier de déterminer la différence entre un réserviste et un militaire d'actif, il réponds sans hésitation que pour le second, l'armée est son métier auquel il dévoue corps et âmes. Pour les membres de la réserve cependant, le statut de réserviste permet d'aider à sa manière les forces de l’ordre, mais tous ou une majorité ont d'autres activités en parallèle. Pour lui "La réserve, c'est comme une seconde vie". De plus, la réserve permet de passer des formations convertibles dans le civil. Un énorme avantage pour des personnes provenant tout d'abord de ce milieu là. Il est ainsi possible pour eux de passer le permis, le permis bateau ou de se qualifier en tant que secouriste ou professeur de sport de combat par exemple. "Il y a plein de possibilités à l'armée, et il faut en profiter en tant que réserviste pour passer des formations. Et ainsi devenir un élément moteur pour sa compagnie." explique le caporal Gabory en baissant le son de la télévision de la popote. "Une expression que j'affectionne tout particulièrement dit " tout seul on va plus vite, mais ensemble on va plus loin." Pour moi, cela représente vraiment l'image que je me fais de l'armée". D'ici dix ans, le caporal réserviste espère devenir militaire d'active, après avoir passer l'école des sous-officiers de Saint-Maixent. Mais pour le moment, il faut penser au mariage et aux possibles futurs enfants, réfléchir aux obstacles qu'un tel choix de vie apporterait à sa vie de famille.

Entrainement au tir pour la formation opérationnelle

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