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L'homme qui murmure à l'oreille des arbres Par cécilia brillault

Il a souvent les yeux levés au ciel et la tête dans les nuages. Il passe ses journées à regarder le vent tourner, les feuilles tomber, les arbres changer de visage et de couleurs. Depuis plus de quarante ans, Jean-Claude Mangeot n’a qu’une préoccupation : sauvegarder la forêt. C’est pourtant presque incompatible avec la mission première d’un garde-forestier, celle de gagner de l’argent grâce au bois récolté.

« Un arbre, ce n’est pas un paquet de planches ! »

La forêt, c’est toute sa vie. A bord de son pick-up, il parcourt nuit et jour le Bois de Lauzelle et ses recoins, un bois de 200 hectares classé depuis 1994 par la Région wallonne. A longueur de journée, il répète sans cesse : « les arbres sont connectés entre eux. Sans eux, nous ne respirons plus ». Des arbres qui ont aussi le pouvoir de bloquer les vents et d’être un rempart contre le réchauffement climatique. Alors, pour effectuer à bien son métier et respecter sa philosophie, il a réussi à obtenir de l’Université Catholique de Louvain (UCL) la conservation de 400 arbres ancestraux, qui ne seront pas coupés.

« Un arbre, ce n’est pas un paquet de planches ! » martèle-t-il au volant de son véhicule. Sa voix se hausse. « Il n’y a plus aucun arbre bi et tricentenaire en Belgique, alors qu’au Brésil, on demande de les conserver ! » La tendance du moment, c’est d’abattre le chêne, un arbre très rentable. Dans la forêt, ceux destinés à la vente sont bien repérables, ornés d’une peinture orange, et entassés sur le bas-côté d’une route. Le prix ? 20 euros le stère, soit 1 mètre sur 1 mètre de bois coupé, pour les futurs acheteurs. Quant aux autres, M. Mangeot y veille comme le lait sur le feu. Sur la route qui traverse le bois, certains arbres ont le tronc emprisonné dans du grillage. « C’est pour éviter aux animaux de grignoter la sève » confie-t-il. Car, « le rôle d'un garde-forestier, selon lui, c'est de protéger, non de chasser » avoue le garde-forestier, en descendant de son véhicule.

Son chien, Tounga, 5 ans, qui l’accompagne à chaque escale, bondit du coffre. « On va lui faire une petite blague » dit-il en éclatant de rire. Jean-Claude enlève son bonnet, et le cache derrière un talus de feuilles. Il siffle son chien, qui ne tient plus en place. « Hey, Tounga, il est où mon gamin ? »

Le berger allemand dresse les oreilles et s’agite en quelques secondes. Ni une, ni deux, l’animal retrouve le bonnet de son maître « C’est mon auxiliaire de police, il m’aide dans mon métier, au quotidien ! Un jour j’ai perdu mon portefeuille, il me l’a retrouvé rapidement ». Tounga l’épaule surtout dans son métier de garde-forestier. Il a d’ailleurs une étoile bleue, « une étoile de shérif, comme dans les films » dit-il en rigolant.

Sur le terrain, il demande à son chien de déconstruire un barrage de castors. « Ils sont bien gentils, mais avec ce barrage, l’eau monte et inonde le chemin. Je les comprends, ces braves castors veulent relier le ruisseau à l’étang ».

Vous avez dit contre-nature ? Non, Jean-Claude Mangeot veille à ce que tous les êtres vivants soient en harmonie, depuis 39 ans. Et en 39 ans de métier, il a réalisé des petits exploits. L’UCL lui a permis de construire une grotte à chauve-souris, une espèce en voie d’extinction, de préserver les castors et de développer la réserve naturelle.

Cette fleur rare est une Lathré clandestine.

Charlotte

Jean-Claude veille aussi à interdire la chasse du gibier. Charlotte en est l’exemple vivant. Charlotte, c’est le sanglier que Jean-Claude a recueilli il y a quelques années. Depuis, c’est comme son enfant. Tous les matins, il la nourrit et lui rend visite. Alors dès qu’il la voit, c’est tout de suite l’amour fou. Il l’embrasse, la caresse, et lui demande si elle va bien.

Après cette petite virée, M. Mangeot reprend la route et continue son travail. Là, c’est au tour des poissons de recevoir de la nourriture. Le garde-forestier a construit une pisciculture. Une infrastructure particulièrement utile lorsque le lac de Louvain-la-Neuve se vide. En mars dernier, Jean-Claude Mangeot a déplacé une partie des poissons vers cette pisciculture. La raison ? Permettre au lac de s’auto nettoyer. « Le chlore, premier polluant du lac ! Les gens, en nettoyant leurs devantures, ne font jamais attention aux conséquences ! Le produit se déverse dans le plan d'eau et les poissons meurent» confie-t-il, désespéré.

" J'arrive au crépuscule de ma carrière"

M. Mangeot est souvent dans la lune, le regard perdu et transperçant les mille et un arbres de la forêt, baignés par la lumière, au volant de son véhicule. « Ah la forêt, c’est quelque chose d’extraordinaire. Elle nous rappelle que l’on en vient » lâche-t-il, dans l’un de ses nombreux moments de divagation.

Mais, lorsque son téléphone sonne, il sort vite de sa rêverie. « Je cherche désespérément un successeur. Il me reste un an encore ». Un silence se profile. « Et oui…le temps passe vite. J’arrive au crépuscule de ma carrière » avoue-t-il, envahi par la nostalgie. Sa voix laisse transparaître une pointe d’anxiété. Arrivera-t-il à trouver quelqu’un qui saura, comme lui, sauvegarder les bois et préserver les animaux de la chasse ? Lorsqu’il pose un pied à terre, souvent, sa jambe le lâche et se fait hésitante. Ce jour-là, heureusement, le vent semble tourner pour Jean-Claude.

Maxim, presque 18 ans, débute son stage. Ce jeune étudiant, venu de Gembloux, rêve de devenir, lui aussi, garde-forestier. Alors, il est tout à l’écoute des besoins de la forêt, et de ceux de Jean-Claude.

Dans le bois, petite leçon pour apprendre à tailler correctement un arbre. Muni d’un sécateur, le jeune homme exécute les gestes minutieux de son mentor.

« Tu vois, là, il faut couper correctement, sinon l'arbre repousse mal »

Quelques pas plus loin, dans les hautes herbes du printemps, le garde-forestier continue ses explications. Jean-Claude espère que la jeune génération n’utilisera plus « de grosses machines à l’intérieur de la forêt, pour moins écraser le sol et respecter l’environnement ». L’heure est venue pour Maxim de quitter le bois, sans Jean-Claude qui n’a pas fini sa journée. Cette nuit, le garde forestier a prévu de patrouiller, en sillonnant le Bois. En attendant le crépuscule.

Created By
Cécilia Brillault
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Credits:

Cécilia Brillault 

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