Ici, c'est Brest.

Ici, c'est Brest. Les amateurs du stade reconnaîtront ce cri fervent des supporters du bout du monde. Les gueules qu'on y croise ne sont pas ordinaires ; burinées par le sel et des années de pluies sardoniques. Joyeux vagabond, Tonton Massaï vous interrompt dans vos rêveries rue de Siam. Banane au poing, il vous rapine d'une pièce ou d’un rire franc.

Ici, c'est Brest. De vieux matelots vous toisent, calcinant leurs pipes quand vous vous raccrochez à votre cigarette pour ne pas heurter le béton sous le poids de la Guinness. On ne vient pas au bout du monde sans raisons, on y naît par hasard, on y reste par choix.

Du langage brestois

Bienvenue au pays où la langue qui chevauche le breton et l'argot n'est là que pour faire comprendre à l’étranger - ce bougre trop souvent parisien - qu’il ferait mieux de décoller du zinc et de repartir fissa. Pauvre gars, on prendra les ribines pour partir en riboule que lui, pekno, se frottera à une marmule et finira dans le lagen.

Brest a cette saveur délicate, un peu humide, un peu brut, rocailleuse. Se fier à cette façade morne, c'est croire en un mirage, une illusion qui s'efface quand on s'enfonce au cœur de ses rues. Gris ? Certes. Moche ? Évidement. N'empêche, descendre vers le port du château la nuit a de quoi ravir les pupilles. Si de jour la ville ressemble à un boxeur en fin de carrière, ce salaud se laisse maquiller comme une vieille diva par les lampadaires, se fondant en une véritable beauté nocturne.

De la fierté et de l’ambiance

Vous l’aurez compris, on est chauvin - un peu - et de mauvaise foi - beaucoup. Faut dire qu’on l’aime bien Brest, malgré sa gueule ravagée. C’est dans la nature bretonne d’en rajouter, une question de fierté. Pourtant, on n'est pas bien méchant, il suffit de se balader sur le port pour croiser quelques bonnes âmes. Comme le marin ci-dessous qui, contre un coup de main, une photo et un accrochage d’écoute, peut vous payer un verre au détour du Tara Inn.

Allez viens, continuons le tour du propriétaire

Sur la jetée du Port du Château, les pêcheurs amateurs lancent leurs lignes sous l’oeil goguenard des marins. Depuis le ponton de leurs bateaux, ces derniers connaissent bien les habitudes alimentaires de la poiscaille du port : le fioul de leurs navires et les reflux de leurs sanitaires maritimes.

Place de Liberté, des bandes de jeunes végètent sur les bancs, rient fort, quémandent des clopes ou tapent dans la balle. Plus bas rue de Siam se tient le Blind Piper. Ce pub représente la finesse de l'esprit breton : un alcoolisme titubant entre le génie pur et la bêtise profonde. Sa réputation, il la doit à ses vodkas-bigorneaux, inventées un soir de cuite paraît-il. La boisson est infâme, mais pour la beauté du geste, on se doit d’y goûter.

Connu pour ses faits divers, Saint-Martin n'en est pas moins le quartier des Fauvettes et de Chez Kim, l'illustre tenancier incapable de passer une soirée sans titiller sa gratte pour torturer la Blanche Hermine en forçant sur son accent de Singapour.

Non loin, le cimetière de Kerfautras est le dernier refuge des brestois et de quelques 1 500 soldats, Français, Allemands, Anglais, tous plus ou moins gradés, tous égaux dans le sépulcre. Les rockeurs de Matmatah y ont passé quelques fins de soirées avinées à y composer un hommage personnel.

De l’autre côté du pont de Recouvrance, à l’ombre de la prison désaffectée de Pontaniou, une ruelle moyenâgeuse et bigarrée dresse ses vieilles pierres. La rue Saint-Malo, repaire associatif des artistes et comédiens finistériens le week-end, petit village désert en semaine. Des cravates bigarrées accrochées aux murs, des chats qui squattent allègrement les chaises, des œuvres qu’on entraperçoit entre deux fenêtres grillagées. Les traces rondes de houblons sur les tables laissent présager des fins de semaines festives où de joyeuses bandes d'intermittents du spectacle viennent y refaire le monde.

Brest, terre du graff'

Brest à ses secrets, ses petits recoins gorgés d'histoires que certains ont oubliés. Il y a ces souterraines, serpentant sous la ville, que les fondus d’urbex explorent la torche à la main. Vestiges militaires impraticables, à moins d’en connaître les bonnes entrées.

Témoin d'un temps où l'ennemi était anglican, la maison du corsaire est aujourd'hui à l'abandon. Seul affleure à sa surface le graffiti d'un jeune Tarzan guettant les débris de la civilisation, œuvre du Cartel 29, le collectif de graffeurs locaux.

Aux alentours, le visage de Mandela scrute les voitures passant à sa hauteur, graffé par l'artiste connu à l'international Pakone.

Brest à beau être belle comme une âme-sœur sous ses atours de dame-souris, il faut savoir la quitter. Les raisons ne manquent pas : lassitude de la pierraille grise, du crachin pénétrant, ou simple envie de découvrir le monde plutôt que d'en vivre à son bout. Une envie de ficher le camp qui prend nombre de jeunes bretons dès que l'adolescence s'éloigne à son tour.

Il ne reste plus qu'à prendre le large le long du port de commerce pour emprunter le pont de l’Iroise vers les terres. Les jours de pluie - un caprice du temps récurrent - un doucereuse odeur de grain y agrippe les narines. C’est la méthode pudique de Brest d’adresser ses adieux.

Moran Kerinec

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