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Au revoir Delestre Notre dessinateur Philippe Delestre tire sa révérence, Après plus de quatre décennies de complicité partagées avec sa Marianne et nos journaux.

Delestre : 43 ans à la mine… de crayon

Il aime croquer les moutons, courtise Marianne, évacue la statue de la Liberté sur un brancard et surtout, dévore l’actu comme un glouton. Pour mieux nous la restituer d’un dessin. Delestre prend sa retraite. Mais ne pose pas le crayon ! Confidences.

Il y a 60 ans, le petit Philippe rêvait-il déjà d’être dessinateur de presse ?

Tous les enfants dessinent, mais s’arrêtent souvent vers 8 ans, sauf quelques irrécupérables dont j’étais. Je dessinais tous les jours, tous les jours. Cela dit, après mon Bac j’ai commencé par me fourvoyer en Droit.

Comment alors en êtes-vous arrivé à intégrer notre rédaction ?

C’est en Droit justement que mes dessins ont commencé à réagir à l’actualité, et j’ai fait quelques piges pour le Républicain Lorrain. On m’a suggéré alors de tenter ma chance à L’Est Républicain. D’accord, m’a dit le rédacteur en chef, venez tous les matins à 11 h, on verra.

Ça s’est fait aussi facilement ?

Oh, mais ça n’a rien eu de facile. A l’époque, le journal reprenait le dessin de Jacques Faizant paru la veille dans le Figaro, une référence du genre. Je me retrouvais donc en concurrence avec lui. Alors vous pensez qu’un certain nombre de mes dessins sont partis à la poubelle !

Quelle est votre vision du rôle de dessinateur de presse ?

Si on considère qu’un auteur BD relève du coureur de fond, le dessinateur de presse, lui, je le vois comme un sprinteur, avec très peu de temps parfois pour réagir à l’actu. Et on reprend la course jour après jour.

Illustrations réalisées en 1976 : le déblocage de crédits pour les personnes âgées ; l'étalement des vacances. Dessin réalisé en avril 1979 : les grandes firmes françaises contestent l'implantation de Ford en France. Illustration imaginée en avril 1981 : la mort d'Alfred Hitchcock.
Le chat incontournable de Marianne

S’il ne devait rester qu’un seul de vos personnages, quel serait-il ? Le Poilu, Jeanne d’Arc, la République ? A moins que ce ne soit le ventripotent et emperruqué Stanislas ?

Le plus attachant pour moi, c’est ma Marianne, métaphore de la France. Et son chat arrivé plus tard, mais devenu si incontournable qu’il a fini par lui faire concurrence. Il a d’ailleurs récemment porté le gilet jaune...

Le chat de Marianne au cœur de l'actualité entre 2015 et 2018.

Vous est-il arrivé de ne pouvoir absolument rien livrer un soir ?

Jamais. Je refuse qu’il ne se passe rien, je ne cède pas à la page blanche. Mais l’inspiration est maîtresse versatile, c’est vrai. Alors quand elle se dérobe, je passe à autre chose, et elle me revient !

Illustrations réalisées en 2014 : hausse de la TVA au mois de janvier ; l'UE sanctionne la Russie qui soutient les forces séparatistes ukrainiennes ; Valérie Trierweiler publie son livre "Merci pour ce moment".

Quel est le fait d’actualité qui a le plus marqué votre carrière ?

Deux en fait : la chute du mur de Berlin et bien sûr le 11 septembre 2001. Mais dans ce dernier cas je n’ai rien fait. Pour deux raisons : d’abord parce qu’on a fait une Une très spéciale, qui ne laissait plus de place au dessin quotidien. Et parce qu’en ces circonstances, certains auraient pu confondre mon ton humoristique avec de la moquerie (ce qui n’est jamais le cas). Le lendemain, je faisais mon métier, en couchant la statue de la liberté sur une civière véhiculée par des secours new-yorkais.

Avez-vous déjà regretté un dessin ?

Oui. Sous Giscard, des anciens combattants de la Grande Guerre s’étaient vu remettre une réplique de la musette qu’ils portaient sur le front. Et je faisais dire à l’un d’entre eux : "Au rab, les anciens !". Certains ont cru que je me moquais. Quand on parle guerre ou religion, l’humour est à manier avec extrême précaution.

"Je déteste la méchanceté !"

Vous êtes-vous déjà laissé aller à jouer les méchants ?

Non. Je considère ça trop facile de tremper son crayon dans le fiel ; je laisse toujours une porte ouverte à la tendresse, même si ce n’est pas toujours facile. Je déteste et la vulgarité, et la méchanceté.

Illustrations réalisées en 1997 : vers un contrôle des implantations du maïs transgénique ; décès de la Princesse Diana et de Mère Teresa. Dessin réalisé en 1998 : Johnny Hallyday chante au stade de France.

Allez-vous laisser refroidir le crayon ?

Certainement pas. J’ai déjà prévu deux livres pour l’année prochaine. Et comme je postais déjà mon dessin quotidien sur Facebook et Twitter, il est fort possible que je poursuive, même si ce ne sera évidemment plus au même rythme. J’ai encore envie de faire plein de choses, et de les faire mieux.

Vous qui avez d’abord été homme de dessin, avez-vous une idée de ce qui pourrait être votre mot… de la fin ?

Que j’embrasse mon journal comme jamais je ne l’ai embrassé !

Illustrations réalisées en 2015 : "Déchéance Wars" pour François Hollande ; marches républicaines en hommage aux victimes de l'attentat contre Charlie Hebdo ; l'Egypte officialise la commande de rafales à la France.

Le regard de Philippe Delestre

Douze dessins incontournables. Douze réalisations qui ont marqué sa carrière. Du bout de son crayon, Philippe Delestre a transmis sa vision, son interprétation de l'actualité. Avec intelligence et humour. Quand le sujet ne prêtait pas à rire, c'est avec justesse qu'il a croqué et immortalisé ces événements qui touchaient nos sociétés. Quelques traits pour rendre hommage, quelques traits pour ne pas oublier.

"La chute du mur de Berlin est l'un des sujets les plus forts que j'ai eu à traiter en 43 ans"
La chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989 ; l'attentat de Nice, le 14 juillet 2016 ; les attentats du 11 septembre 2001.
"Un dessin peut être plusieurs choses. Ça peut être une simple illustration, une dénonciation, une provocation et ça peut être aussi un hommage."

Philippe Delestre explique comment il a réalisé son dessin sur la chute du mur de Berlin, celui sur l'attentat de Nice et celui sur le 11 septembre 2001.

L'euro entre en circulation, le 1er janvier 2002

"Ce dessin, c'est le vieux Franc. Avec son béret, sa canne et sa moustache, il dit au revoir à un grand paquebot qui s'appelle l'Euro. C'est un départ en croisière, tout le monde part avec l'Euro. Le Franc reste tout seul sur le quai. C'est un au revoir."

Election du pape Jean-Paul II, le 16 octobre 1978

"C'était la première fois qu'un pape non italien était élu, et qui plus est polonais et en 1978. A cette époque, c'était encore le rideau de fer puisque l'actuelle Russie s'appelait encore l'URSS. Sur ce dessin, ce pape venu de l'Est franchit de manière symbolique le mur de barbelés qui représente la séparation entre l'Est et l'Ouest."

L'attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015

"J'avais vu Cabu très peu de temps avant, on avait déjeuné ensemble. Franceinfo m'avait interviewé sur ce fait, des gens qui avaient entendu mon nom en ont ensuite déduit que je faisais partie des victimes, si bien qu'on m'a téléphoné au journal pour savoir si j'étais toujours en vie. Les gens font des amalgames rapidement."
"C'était un très triste mouvement parce que j'aimais beaucoup Cabu. Je connaissais Wolinski, Tignous et Charb mais moins bien que Cabu. J'ai eu beaucoup de mal à me faire à l'idée que je ne le verrai plus."

Un an après l'élection d'Emmanuel Macron, le 14 mai 2018

"C'était son premier anniversaire. Je pense qu'il a terminé cette première année de façon plus agréable que ne le sera la deuxième. Pour ce dessin, j'ai imaginé que deux prédécesseurs regrettaient la maison, le château comme on appelle ça là-bas."
"Johnny Hallyday, c'est un monument"
La disparition de Johnny Hallyday, le 5 décembre 2017.

Johnny Hallyday savait allumer le feu. Après le décès du Elvis Presley français, Philippe Delestre a immortalisé à sa manière cette perte qui a affecté de nombreux fans.

Vladimir Poutine succède à Boris Eltsine, le 26 mars 2000

"Après Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine, il y a eu un petit peu un retour en arrière avec Vladimir Poutine qui a, à mon avis, joué un double jeu : celui de la réconciliation avec l'église orthodoxe, c'est pour ça que je l'ai appelé "Tsar Poutine" ; et en même temps celui de la conservation des stigmates du communisme et de l'apparatchik du système de manière à redonner son honneur à l'ex-URSS, actuelle Russie."

La France en finale de la Coupe du monde en 1998

"Je ne suis pas amateur de football. Je ne suis un match que quand c'est la finale de la Coupe du monde, c'est-à-dire une fois tous les quatre ans. J'ai tout à apprendre du football. J'ai joué au foot une demi-heure dans ma vie, très mal, je n'ai pas donné suite. Néanmoins je m'incline devant tous les mouvements nationaux et internationaux qui sont à la fois des moteurs de réunion, de communication, de communion et de gros moteurs économiques."
"Et là, les Bleus arrivaient en finale. Jacques Chirac était président. On entendait "allez les Bleus, allez les Bleus" et naturellement, par fraternité nationale, je me suis joint au mouvement."

La réconciliation entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, le 27 avril 2018

"Quand la Corée du Nord et la Corée du Sud ont décidé de se réconcilier, pour longtemps j'espère, je ne savais pas quoi faire. Et puis j'ai imaginé la symbiose des deux présidents, se fondant l'un dans l'autre. J'ai trouvé le jeu de mots en faisant le dessin : la Ricoré du matin, l'ami Ricoré du matin, l'amicorée du matin."

La disparition de l'auteur belge Hergé, le 3 mars 1983

"J'ai lu Tintin comme tout le monde, sauf qu'étant déjà attiré par le dessin lorsque j'étais petit, je le recopiais, tout comme je recopiais Gaston Lagaffe et d'autres bandes dessinées. C'est comme ça que je me suis fait ma propre école. Pour moi, la mort d'Hergé a été un drame. C'était mon idole, alors j'ai imaginé le capitaine Haddock avec sa bouteille de whisky et Tintin, qui est un peu le fils du capitaine, qui pleure sur les genoux de son père. Il n'y avait pas besoins de mots."

Le coup de crayon du dessinateur de presse

Sur son bureau, les feuilles blanches sont posées à portée de main, prêtes à accueillir ses idées et ses illustrations. Avec le temps, l'inspiration vient beaucoup plus facilement. C'est instinctif. Imprégné de l'actualité, guidé par sa connaissance de la région, le Meurthe-et-Mosellan laisse les traits donner vie à ses personnages. Au crayon de papier puis au feutre, Philippe Delestre dessine ce que livre les informations, ce qui interpelle, ce qui ne laisse pas indifférent.

La retraite n'est pas une fin pour Philippe Delestre. Passionné par ce qu'il fait, il ne posera pas le crayon de sitôt. Marianne et son chat ne seront jamais bien loin.

Illustrations réalisées en 2016 : La Tour Eiffel aux couleurs de la Belgique, suite aux attentats de Bruxelles ; le Mondial de l'auto ; Trump devient le 45e président des Etats-Unis

Sa biographie

28 octobre 1951 : naissance à Briey, en Meurthe-et-Moselle. Son père était chirurgien des mines.

De 1957 à 1971 : études primaires et secondaires "pas forcément exemplaires". Quant à savoir où ? "Un peu partout. Nous les cancres, étant virés régulièrement, sommes amenés comme les Compagnons du Tour de France à tourner beaucoup…".

15 juin 1969 : publie dans l’édition de Briey du Républicain Lorrain son tout premier dessin de presse. "Sur le bal des secouristes. Et c’était très mauvais ".

1971 : obtention du Bac "avec mention passable, après l’avoir passé une année plus tôt avec la mention Revenez-y !".

1971 : service militaire comme parachutiste au Sénégal.

1975 : pigiste à L’Est Républicain.

1976 : publie son premier recueil de dessins. "Un four monumental !".

1978 : décroche son diplôme de journaliste au CFJ de Paris, est embauché à la rédaction de L’Est Républicain.

1979 : commence en parallèle à travailler pour l’agence Intermonde Presse.

Années 80 : publie des strips dans le Parisien.

11 novembre 1998 : publie "La Guerre est finie", pour les 80 ans de l’Armistice, avec Philippe Claudel. A ce jour son best-seller.

2018 : publie "La 2CV 70 ans" et "Delestre se met à table".

Illustrations réalisées en 2017 : première sortie dans l'espace réussie pour Thomas Pesquet ; le débat entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron lors de l'élection présidentielle ; la disparition de Jean d'Ormesson et de Johnny Hallyday.
Illustrations réalisées en 2018 : la réélection de Vladimir Poutine en Russie ; le passage au 80 km/h sur les routes à double sens sans séparateur central ; le Tour de France 2018.
Created By
Est Republicain
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