Comme des cheffes Une histoire de femmes puissantes

Elles s’appellent Nitarshini, Nadéra, Alice, Entissar, Fatoumata… Elles sont réfugiées, immigrées de la première génération, mères au foyer. Elles font la cuisine. Plus seulement pour elles, leurs familles, mais aussi en entreprises, dans des restaurants partenaires, à domicile. A Paris, la start-up Meet my Mama les engage depuis quelques mois et met en lumière leur savoir-faire. Tirées de l’oubli, du quotidien, elles se prennent à rêver. Alors comme ça, en France, on peut être femmes, migrantes et entrepreneures ?

Un menu grand format proposé et servi par Christophe Jacquet, Julie Subiry et Gwennaëlle Wit.

Nitarshini, comme la déesse hindoue de la guerre et la paix, a-t-elle dix bras ? On le jurerait, à voir la jeune réfugiée tamoule, 34 ans alors qu’elle en paraît 16, ferrailler entre la gazinière couverte de casseroles, l’évier et la table du salon, devenue plan de travail.

Au feu dès 6h ce mardi matin, la cheffe concocte un biryani de légumes, qu’elle souhaite « très coloré », dans son nouvel appartement au 6e étage d’une tour d’Aubervilliers. D’un même élan, indifférente au souffle continu de la hotte et du feuilleton Bollywood qui occupe sa mère à côté, elle retire les patates de l’huile de friture, remue le vermicelle compotant dans le lait de coco pour le payasan (sa recette fétiche, une sucrerie de son pays, le Sri Lanka), soulève avec un long couteau le couvercle de l’autocuiseur où sue un riz jaune curcuma, et s’en va laver la poêle encore chaude d’avoir grillé les noix de cajou. Celles-ci seront pilées au mortier dans un bruit de bouteilles de verre.

Le temps presse. A 13h, le plat, le dessert et la boisson - une citronnade relevée d’une pointe de sel - doivent être servis à Paris. Une trentaine d’employés des deux entreprises solidaires Singa et Coexister vont en profiter dans l’espace de coworking Kiwanda pas loin de Nation. Le menu unique, rapide, à 6,50 €, est une première pour la cuisinière et Meet my Mama. Cette startup culinaire, lancée en octobre, l’engage régulièrement, avec sept autres migrantes, venues de la Somalie, du Cameroun, de Syrie, d’Afghanistan… Ses trois fondateurs, à peine sortis d’écoles de commerce, s’assignent une « mission sociale ». L’un d’eux, Youssef Oudahman, le seul pour l’instant à s’y consacrer à plein temps, s’en explique :

« C’est une collaboration. Nous ne faisons pas de l’insertion, mais de l’empowerment féminin. Je suis d’origine marocaine. J’ai grandi dans un environnement multiculturel, éclectique, où j’ai vu les femmes entreprendre, que ce soit au Maghreb, en Afrique ou en Asie. En France, j’ai vécu avec la frustration de voir ma mère s’enfermer, se censurer. Elle a un talent fou pour la cuisine, et n’a pas pu en profiter. Elle a toujours cuisiné pour beaucoup, et plein d’histoires à raconter. Elle n’a jamais eu les outils, la possibilité d’en vivre. Ici, les femmes issues de l’immigration, les réfugiées rêvent de lancer leur propre activité, mais se disent que c’est impossible. Je ne comprends pas pourquoi on met autant de frein à leur éclosion. Notre job est de les faire vivre durablement de leur talent, de les accompagner toute l’année pour qu’elles prennent le pouvoir, qu’elles fassent ce qu’elles ont envie. Qu’elles deviennent indépendantes. »

Sur le papier, l’idée est généreuse. Mais pourquoi soutenir en priorité des femmes ? Les tenants de l’afroféminisme par exemple, pourraient déceler un paternalisme qui s’ignore. Comment les « coacher » sans mauvaise conscience ? Youssef répond :

Toutes les « mamas » n'entrent pas dans la danse de la même façon. La startup les repère grâce aux ONG et associations d’aide aux migrants, au bouche-à-oreille, aux recommandations. Elle les dépêche sur des dîners, des buffets thématiques, des cours ou des repas livrés à domicile. Depuis le début, Nitarshini est la plus sollicitée. C’est elle qui a préparé le tout premier « dîner-rencontre » de Meet my Mama, au Green Café, près de Denfert-Rochereau, en octobre 2016. Ont suivi un brunch à domicile, des petits déjeuners en entreprises… A chaque prestation, elle touche près de 140 € en moyenne. Au départ, Meet my Mama, d'après Youssef, ne devait fournir qu’un « complément de revenus » à ces intermittentes des fourneaux. Dans les faits, les commandes de la startup sont vite devenues leur activité principale. « On ne leur donne pas leur chance ailleurs. » Certaines ont signé des CDD, touchent des salaires, les autres sont payées en extras. Youssef réfléchit à pérenniser leur statut avec un avocat et l’inspection du travail. Nitarshini, plus avancée, doit passer auto-entrepreneur dans l’année.

Les créateurs – deux filles, un garçon - de cette petite entreprise déjà rentable ne se prennent pas pour des patrons. Ils ne se paient pas encore - d’ici septembre, peut-être. Pour les menus, les "mamas" ont carte blanche. Selon eux, « elles doivent profiter d’être avec les clients. On travaille sur la confiance en soi. C’est important qu’elles viennent, et se rendent compte, par elles-mêmes, que les gens apprécient leur savoir-faire ».

« Pour la première fois depuis un an, je me sens fière »

Retour en cuisine. D’une voix fluette, émaillée d’un rire charmant qu’elle aimerait étouffer, Nitarshini Mathyalagan, dit Nida, dit Aha, « ma sœur », en tamoul, donne ses ordres à Youssef et son nouvel associé Alexis Heugas, commis improvisés. Ils mettent la main à la pâte dans les vapeurs de cardamone, de curry et de pandan, herbe typique de son île natale. Youssef a remisé sa toque en papier, prêt à charger la nourriture dans la minuscule Daewoo rouge des parents d’Alexis. Nitarshini glisse ses directives, choisit quelle cantine en métal descend en priorité.

Chez Kiwanda, le trio teste une nouvelle formule, un « corner », comptoir de street food, appelé à être déplié dans des festivals, ou à La Défense et les « nouveaux quartiers d’affaires du Grand Paris ». La mayonnaise semble prendre. Sur place, une des convives s’en félicite : « Si on a ça une fois par semaine, c’est vraiment cool. En plus c’est véj’ [végétarien]… » Meet my Mama peut expérimenter sans heurt, Youssef est ici en terrain connu. Kiwanda est comme sa deuxième maison, il vient travailler tous les jours. Au moins jusqu’en avril. La startup est couvée dans l’incubateur de l’association Singa avec onze autres projets, dont un site d’info sur l’Iran et un groupe de rap franco-syrien. Lors de l’inauguration des locaux, en janvier, Meet my Mama a produit les petits fours, des biscuits malaisiens préparés par Nitarshini, qu’elle n’avait pu présenter elle-même. Elle est là, cette fois, pour distribuer son biryani, encore timide derrière le stand.

Vis à vis d'elle, Youssef ressent une « sacrée responsabilité ». Qu’il n’avait pas mesurée :

« Mon souvenir, c’est la fin du premier repas, au Green Café. Il y a un thé, je commence à remercier, et les gens se lèvent pour applaudir Nida. Le lendemain, coup de fil, elle me dit : « Pour la première fois depuis un an, je suis relax, je me sens fière, le regard de ma fille a changé. » Je prends un shot d’adrénaline. OK, on dit que c’est une startup, mais ce n’est pas de l’enfantillage. Je ne peux pas faire l’idiot, ça génère de l’espoir. On flippe de ne pas être à la hauteur des attentes des mamas. Elles ont été suffisamment traumatisées. Tu veux gommer ce truc-là. Qu’elles puissent se reconstruire… »

Mi-septembre, Youssef débarque à Paris depuis l’Auvergne et sa bonne ville de Thiers. Il veut monter son affaire en trois semaines. Sans connaître aucune cuisinière. Presque par hasard, il rencontre Nitarshini au siège de France terre d’asile. Dans les couloirs, on lui a parlé de « quelqu’un doué en pâtisserie ». Ils discutent un après-midi entier. Banco.

Son visa de réfugiée dûment tamponné, elle a pu gagner la France fin 2015. Avec Hereshini, sa fille de bientôt 10 ans, accro aux écrans et à la danse. Elle se débat avec la paperasse, les demandes d’aide, avec la vie en communauté aussi, dans le logement qu'elle partage avec deux autres familles compatriotes près de la mairie d’Aubervilliers. Difficile de s’installer, de rêver, quand on passe le plus clair de sa vie à « vouloir simplement se sentir en sécurité ».

Car Nitarshini est née tamoule au Sri Lanka. Son ethnie, hindouiste, a été persécutée trois décennies durant. Enfant, elle fuit une première fois la guérilla en Inde. Elle revient pour ses études, et se marier. En 2007, elle repart, rejoint son mari parti à Kuala Lumpur. En Malaisie, le gouvernement les empêche de travailler. Ils vivent sans papiers, mais pas sans ressource, dans un quartier protecteur de la capitale. C'est là que Nitarshini, comptable de formation, fait ses premières armes :

Nitarshini est devenue la clé de voûte du groupe des "mamas" : « Comme elle a les compétences que je n’ai pas en restauration, précise Youssef, elle a structuré elle-même le début de l’activité, et donne toujours des conseils sur l’équipement, les normes. »

Chez nous, une telle reconnaissance des aptitudes, du travail des migrants ne va pas de soi. Un rapport de l’Institut national d’études démographiques, publié le 15 février, l’a pourtant démontré, ils sont souvent plus diplômés que les Français. Les femmes en particulier sont longtemps restées « invisibles ». Leurs initiatives, ignorées, méprisées. D’après Mirjana Morokvasic, directrice de recherche au CNRS, « en France, en Allemagne et en Suède, les gouvernements perpétuent le stéréotype de la femme immigrée assistée […] Les programmes de formation proposés leur ont donné l’économie domestique comme unique perspective d’avenir […] Les lois sur le regroupement familial les ont souvent obligées à se tourner vers des emplois non déclarés, irréguliers, mal payés, sans aucune protection sociale ». La tendance fléchit. La sociologue l’observe, « les femmes émigrent à la recherche d’emploi, de plus en plus autonomes, souvent pionnières, comme cheffes de famille, pas seulement comme suivantes ».

Nitarshini en est la preuve. Elle a atterri à Paris sans son époux, bloqué à Kuala Lumpur. Voilà plus d’un an qu’ils ne se sont vus. C’est elle qui subvient à leurs besoins, et envoie parfois un peu d’argent au Sri Lanka à des orphelins sans abri.

Des galettes pour le Ramadan et la "cour de récré"

A sa manière, Nadéra Rafai acquiert elle aussi son indépendance. Sur le tard. La dernière à être entrée dans le giron des « mamas » n’est pas réfugiée. Originaire de Rabat, elle est arrivée en région parisienne en 1988. Sa mère lui a « tout appris » de la cuisine. Depuis elle veille à ne laisser aucun creux, aucun espace libre sur la table familiale. Satisfaire l’appétit de vingt, trente ou quarante personnes ne lui fait pas peur, elle est abonnée aux banquets de mariages et de baptêmes.

En janvier, Farida, la plus jeune de ses filles, la fait sortir du cocon. L’étudiante à Sciences-Po a contacté Donia Amamra et Loubna Ksibi, les autres initiatrices de Meet my Mama, sur Facebook. Tout début février, Nadéra a commencé par livrer des petits-déjeuners copieux, dès 8h, à des personnels d’Orange et Fabernovel Innovate. Sur les plateaux, des crêpes à mille trous d’ascendance berbère (beghrirs), des galettes au miel (msemens), des bricks aux amandes (briouates)… arrosés de thé à la menthe. Quelques jours plus tard, un dimanche, le brunch déballé au Social Bar, la « cour de récré pour adultes » ouverte à deux pas de Bercy, reprend ces douceurs qu’elle a l’habitude de préparer le soir lors du Ramadan, pour rompre le jeûne. Là, elle y ajoute un tajine au poulet et des mhadjebs, ces galettes farcies aux oignons, bien épicées. Elle a passé la nuit devant son four. Assise bien droite sur sa chaise face au zinc, elle peut enfin se détendre, deviser sereinement avec ses proches. Farida ne cesse de lui rajuster son foulard clair autour du visage. Voilà que Loubna vient la chercher et la pousse sous le feu des projecteurs :

Dans quelques semaines, Nadéra va donner ses premiers cours particuliers. Participer à l'aventure Meet my Mama la « valorise », l’autorise à penser plus grand. Après trente ans de vie en France, elle n’a pas les mêmes complexes que Nitarshini, mais elle aussi n'a pas osé, n’a pas pu sauter le pas. Aujourd’hui, la mère au foyer marocaine et la réfugiée sri lankaise ont un espoir en commun : ouvrir leur propre affaire. A l’heure où certains attendent la retraite, Nadéra a déjà les plans de son futur restaurant. Son « petit Maroc » en France. Et pour Nitarshini ?

Gwennaëlle Wit : vidéos, photos du brunch de Nadéra, montage vidéo

Julie Subiry : photos dans la cuisine de Nitarshini, montage vidéo

Christophe Jacquet : texte, montage vidéo

Credits:

Julie Subiry et Gwennaelle Wit

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