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Comment diminuer les nuisances? Optimiser et limiter: la Ville de Genève et les communes entrent en action

Le mot d’ordre de Pascal Moeschler, du Muséum d’histoire naturelle, et d'Eric Achkar, président de la Société astronomique de Genève: “Éclairer ce qu’il faut - grâce à des lampadaires adaptés -, quand il faut - varier l'intensité lumineuse selon les heures et les activités -, où il faut - sélectionner les endroits nécessitant un éclairage. Et de marteler: “Il existe des mesures simples et de bon sens, sans coûts, à effet immédiatement mesurable”.

Par exemple, certains lampadaires irradient en halo, éclairent à 360° degrés. Une ineptie pour les deux spécialistes, qu’on peut régler de manière très simple. “Il suffit de mettre un réflecteur au-dessus de l'ampoule du lampadaire, ce qui augmente la densité de lumière qui va vers le bas. On peut ainsi diminuer la puissance de l’ampoule pour un même éclairage au sol, réaliser des économies d’énergie et dépolluer le ciel.” Ensuite, remplacer les anciennes ampoules énergivores par des LED dites “chaudes”, sans composante de lumière bleue. Puis, adopter un éclairage à intensité variable en fonction de l'heure et des activités du périmètre. Voire une extinction totale de l’éclairage “en concertation avec la population”, précisent les deux spécialistes. Enfin, sur les axes purement routiers, substituer les lampadaires par des catadioptres qui réfléchissent la lumière des véhicules.

Le canton de nuit et son cordon lumineux sur la Rade, immortalisés avec un drone. (Image: Lucien Fortunati)

La Ville de Genève et son plan lumière

La Ville de Genève, à l’image de nombreuses communes genevoises, s’évertue depuis plusieurs années à suivre ces principes. “On ne vise pas à supprimer tout éclairage la nuit mais à réfléchir à la luminosité selon la temporalité et l’usage de l’espace, entre les zones habitées, naturelles, industrielles, les routes, etc.”, rapporte Florence Colace, architecte-éclairagiste au Département des constructions et de l’aménagement de la Ville. Elle ajoute que la Municipalité s’est d’ailleurs dotée, à l’image de quelques autres communes genevoises, d’un “plan lumière” en 2009 intégré au plan directeur cantonal. “Il trace les grandes lignes directrices pour avoir une stratégie globale d’urbanisme, pour valoriser le cadre et l’image de la ville, pour favoriser les usages autant que l’image, pour éclairer mieux en consommant moins et pour favoriser une meilleure coordination et collaboration entre les acteurs concernés, notamment les SIG.”

Avec quel bilan? “En dix ans, nous avons pu réduire la consommation énergétique de près de 40%.” La première campagne d’assainissement des lampadaires à mercure a démarré en 2009; la deuxième et dernière étape est à bout touchant. “Les LED n’étaient pas encore suffisamment fiables alors nous avons opté pour un éclairage à iodure métallique. 4500 lampes ont été équipées d’un ballaste électronique qui permet, dans certaines rues, de régler l’éclairage et de diminuer son intensité de 22 h à 5h.”

Aujourd’hui, la Ville compte 15’000 sources d’éclairage public, 22’000 en englobant les illuminations. Chaque luminaire produit près de 4200 heures par an de lumière… “Près de 6000 sont encore au mercure mais devraient passer aux leds d’ici deux à trois ans, précise l’architecte-éclairagiste. 8000 sont à iodure métallique, 2500 au sodium (lumière orangée) et 11'000 en LED, dont 4'000 pour le cordon lumineux de la Rade.” Pour les LED, la Ville n’a pas choisi le blanc le plus “froid” de 4000 kelvin, mais elle a privilégié un ton plus chaud (3000 degrés kelvin).

Les LED permettent de créer un éclairage dynamique sur détection, comme c’est le cas au Sentier des Saules depuis trois ans. “Il y a un réel intérêt car les bords du Rhône sont sauvages, il faut pouvoir préserver la faune de la lumière, tout en éclairant suffisamment pour que les passants se sentent en sécurité.” Ainsi, l’éclairage est fixe jusqu’à 22h, puis il devient dynamique au passage des promeneurs. Même système sur le pont sous terre, avec des détecteurs intégrés de part et d'autre du viaduc. “C’est aussi le cas sur la voie verte, où dès 22h l’éclairage diminue à 20% et remonte à 80% lors de passages de piétons ou de cyclistes..” D’autres sites sont également équipés comme à l’avenue Mervelet au Petit-Saconnex, et au chemin du Velours. Comment choisir les zones à éclairage dynamique? “Les installations d’éclairage public se font généralement dans le cadre d’autres travaux d’aménagement. L’éclairage dynamique se prête bien à des zones où il y a « peu d’événements » pendant les heures creuses de la nuit, tels des quartiers résidentiels ou des zones à protéger comme les parcs. Celui des Franchises est notamment en test. Tout est réversible, on teste et on adapte.”

Un éclairage dynamique sur détection a été installé le long du Sentier des Saules. La lumière, faible, se ranime au passage d'un promeneur ou d'un cycliste. (Image: Laurent Guiraud)

Le Plan lumière de la Ville de Genève sera prochainement révisé. En ligne de mire notamment: améliorer la collaboration avec le privé, source d’une partie importante de pollution lumineuse. “C’est là où on constate encore un manque de coordination, reconnaît la responsable. Des écrans publicitaires qui fonctionnent toute la nuit dans des vitrines, des spots lumineux dans les entrées de villas…” Olivier Pavesi, responsable de l’unité éclairage et mobilier urbain connecté des SIG, relève aussi que les normes fédérales existantes visent l'éclairage public uniquement, "il n'existe rien pour limiter l'éclairage privé, seulement des recommandations et elles n'ont pas de caractère contraignant. Certains cantons ont une législation mais à Genève, on est assez pauvre en la matière. Mais les choses sont en train de bouger."

Les choses bougent car une prise de conscience est en cours, au niveau de certaines autorités, certains citoyens et également certains partis politiques. En début d’année, les Verts de la Ville ont ainsi déposé une motion réclamant «de diminuer l'intensité et la durée de l'éclairage public». Dans les autres communes aussi on s’active au niveau politique, comme à Versoix, ou tout récemment au Grand-Saconnex avec une motion PDC, entre autres exemples.

Des lampadaires solaires ont été installés dans le parc de Battelle à Carouge

Dans les communes

Ailleurs qu'en Ville de Genève, on est aussi passé à l'action. Les SIG offrent un service de conseil en matière d’audit énergétique et d’étude de la pollution lumineuse dans le but de réduire la facture et les nuisances. Mais c’est aux municipalités de passer aux actes. Car l’éclairage public est propriété de l’Etat et des communes. De nombreuses mesures ont déjà été prises, relèvent les SIG. "Depuis deux à trois ans, presque tous les éclairages installés pour les collectivités publiques sont équipés de réducteur et d'abaisseur de lumière ou de détecteur de personnes comme c'est le cas sur la Voie verte, dans le quartier des Vergers à Meyrin, entre autres", explique Olivier Pavesi, responsable de l’unité éclairage et mobilier urbain connecté des SIG. Avec quels résultats? “Désormais, presque 30 % du parc d’éclairage du canton est équipé en éclairage LED et en système de réduction nocturne de l’éclairage aux heures à faible densité de trafic", répond Anne-Claude Steiner, porte-parole des SIG.

Pour ne citer que quelques exemple parmi d’autres: Le Grand-Saconnex indique faire partie des précurseurs à Genève dans la réduction de l'intensité lumineuse de son éclairage public. Jean-Marc Comte, maire, explique: "En 2007, dans notre programme de législature, j'ai fait inscrire la réduction de la consommation électrique pour l'éclairage publics. Nous avons fait faire une étude complète par les SIG et cela nous a permis de faire voter au Conseil municipal, en 2009, un crédit important de 680'000 francs qui prévoyait, sur une période de quatre ans, de remplacer la totalité de notre éclairage public, soit avec des sources lumineuses moins énergivores soit avec des systèmes de réduction de la puissance d'éclaire durant la nuit." Ce travail a permis d'économiser en quatre ans 35% de l'énergie électrique nécessaire à l'éclairage, indique-t-il.

En 2018, Carouge a installé des luminaires solaires autonomes dans un parc, comme une vingtaine d’autres communes même si le nombre reste marginal en regard des lampadaires classiques. Elle a également opté pour des lampadaires intelligents avec détecteurs de mouvements.

Sur les axes routiers aussi on cherche à réduire l'intensité lumineuse aux heures creuses de circulation. Un projet-pilote est ainsi en cours sur la route Suisse, à Versoix, pour adapter le niveau d'éclairage selon la densité de trafic. Olivier Pavesi explique que des détecteurs sont placés au début du tronçon et permettent le comptage de véhicules. "Ils calculent une moyenne sur quinze minutes puis adaptent en temps réel l'éclairage en fonction de la quantité de voitures." Un récent changement de législation fédérale a permis de préciser la quantité d'énergie maximale qui doit être utilisée pour éclaire une route. "En outre, ajoute le spécialiste des SIG, depuis un an il existe une base normative permettant la réduction de l'éclairage en fonction de la densité de trafic." Quid de la sécurité? "Les normes ont été réalisées afin de garantir un niveau d’éclairage optimum en fonction du trafic. La bonne quantité de lumière au bon moment."

L'éclairage public n'étant pas propriété des SIG mais de l'Etat et des communes, les SIG envisagent-ils de racheter cet éclairage public, de les décharger de cette tâche et de l'assumer, au même titre que l'assainissement des eaux usées? “En tant qu’entreprise publique appartenant à l’Etat, à la Ville et aux communes, nous étudions plusieurs scénarios, sans tabous, pour accroître notre collaboration avec les collectivités publiques concernant l’éclairage public, répond Christian Brunier, directeur des SIG. Nous allons émettre, très prochainement, des propositions aux collectivités publiques. L’achat de ces réseaux, sur demande, est l’une des pistes possibles de ces réflexions, au même titre que les réseaux secondaires de l’assainissement des eaux usées.”

A l'échelle du Canton

Depuis 2015, le Canton peut mieux gérer l’éclairage public et la pollution lumineuse grâce une cartographie nocturne du territoire genevois. Des clichés qui deviennent une aide dans la politique énergétique, d’aménagement et de protection de la nature. D'autre part, le Conseil d’Etat a répondu en juin à la motion "Pour un éclairage nocturne économe", indiquant partager les préoccupations des motionnaires. Il préconise notamment la constitution d'un organe facilitateur de coordination, composé de représentants de l'Etat, des communes et des SIG notamment. La gouvernance précise et les ressources nécessaires seront proposées au travers du Plan d’actions Biodiversité 2020-2023. Par ailleurs, dans le cadre de ce plan d'actions, un réseau de “couloirs biologiques noirs” ou “trame noire” est en cours de cartographie. “Nous répertorions les zones d'obscurité restantes ainsi que les zones où l’impact de la lumière est modéré, en examinant la présence d'espèces sensibles, rapporte Aline Blaser, du Département du territoire. Une trame noire prend généralement en compte les trames vertes et bleues, soit les corridors biologiques qui relient entre eux les espaces refuges pour la nature, des zones dites réservoirs. Le tout assure la circulation d’un réservoir à un autre. Cette première carte cantonale de ce genre s’étendra aussi en France voisine, en collaboration avec le Grand Genève qui pilote ce projet.”

Une fois son tracé précisé, la trame servira à mieux prévenir les atteintes des zones à préserver, à éclairer moins, etc. Satigny, par exemple, est au bénéfice du tracé de cette trame, en vue de l'assainissement de son éclairage public. "Les SIG émettent des recommandations pour l’assainissement énergétique et nous émettons des recommandations pour optimiser les interventions afin de prendre en compte cet enjeu important pour la biodiversité.”

La carte de la trame noire ou corridor biologique noir.
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Tribune de Genève
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